7° dimanche - Temps Ordinaire

Évangile Mt 5, 38-48

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Première lecture (Lv 19, 1-2.17-18)

Psaume (Ps 102 (103), 1-2, 3-4, 8.10, 12-13)

Deuxième lecture 1 Co 3, 16-23

Évangile Mt 5, 38-48

Mt 5,38-42 La non-violence

Mt 5,43-48 L’amour des ennemis

Première lecture (Lv 19, 1-2.17-18)

« Le Seigneur parla à Moïse et dit : « Parle à toute l’assemblée des fils d’Israël. Tu leur diras : Soyez saints, car moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint. Tu ne haïras pas ton frère dans ton cœur. Mais tu devras réprimander ton compatriote, et tu ne toléreras pas la faute qui est en lui. Tu ne te vengeras pas. Tu ne garderas pas de rancune contre les fils de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis le Seigneur. »

Le Lévitique est le livre de la sainteté vécue. Il ne raconte pas une histoire, mais enseigne comment un peuple libéré peut demeurer en relation avec Dieu dans la vie concrète. Sa question centrale n’est pas « que croire ? » mais comment vivre devant Dieu, au niveau du culte, mais aussi du corps, des relations, de la justice.

Le passage que nous avons entendu (Lv 19, 1-2.17-18) en est le cœur. Dieu y révèle le principe qui unifie toute la Loi : « Soyez saints, car moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint. » Cette sainteté n’est pas une séparation froide, mais une manière de vivre juste et vraie avec les autres. Elle se traduit immédiatement par l’interdit de la haine, du ressentiment et de la vengeance, et par l’exigence positive : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »

Dans ce cadre, le Lévitique montre que la sainteté n’est pas réservée au sanctuaire : elle se joue dans le cœur, la parole et les relations quotidiennes, si nécessaire, « tu devras réprimander ton compatriote, et tu ne toléreras pas la faute qui est en lui ». On voit par exemple le prophète Nathan qui est envoyé par le Seigneur pour reprendre le roi David. Il lui raconte une parabole : un homme riche, possédant de nombreux troupeaux, vole l’unique brebis d’un homme pauvre pour nourrir un hôte. Indigné, David condamne sévèrement cet homme, le juge digne de mort et exige réparation. Nathan lui révèle alors que cette histoire le concerne directement : David est cet homme. Malgré tout ce que Dieu lui a donné — la royauté, la protection, la maison d’Israël et de Juda —, il a méprisé le Seigneur en faisant tuer Urie le Hittite et en prenant sa femme (2S 12, 1-9). Cette hhhillustre très bien le verset : « tu devras réprimander ton compatriote, et tu ne toléreras pas la faute qui est en lui ». Le prophète Nathan l’a fait sans colère, avec sagesse, d’une manière habile pour faire réfléchir David et l’amener à se repentir.

J’explique dans mon livre Françoise BREYNAERT, L’évangile selon saint Matthieu, Préface Mgr Mirkis (Irak) ;  Mgr Dufour (France) et Mgr Kazadi (Congo RDC). Parole et Silence, 2026, que l’évangile de Matthieu est un lectionnaire liturgique, c’est-à-dire qu’il accompagne les lectures faites à la Synagogue. L’évangile s’achève à Pâque et on en recommence la lecture après Pâques. C’est ainsi que le sermon sur la montagne accompagne la lecture du Lévitique, il en révèle l’accomplissement. En voici plusieurs exemples.

Pour s’approcher de Dieu, l’homme de la Bible présente une offrande, et le Lévitique commence par se préoccuper des modalités de cette offrande à Dieu. « Quand l’un de vous présentera une offrande au SEIGNEUR… » (Lv 1,1). Jésus, lui aussi, se préoccupe des modalités de l’offrande : « Si donc tu présentes ton offrande sur l’autel » (Mt 5,23), mais au lieu de décrire l’art de dépecer l’animal sacrifié, Jésus décrit l’importance de se réconcilier avec son frère, car injurier son frère est assimilable au meurtre (Mt 5,24).

Le Lévitique dit : « L’homme qui commet l’adultère avec la femme de son prochain devra mourir, lui et sa complice » (Lv 20,10). Jésus est sévère, lui aussi (Mt 5,27-32), mais il ne dit plus, comme le Lévitique, que l’adultère « devra mourir ». Et c’est le collier compteur qui explique pourquoi : l’ange dit en effet que Jésus « vivifiera son peuple loin de ses péchés » (Mt 1,21). Je parle d’un collier compteur parce que l’évangile de Matthieu est une composition orale en pendentif, le sermon sur la montage est ainsi tenu, dans le collier compteur, par le récit de l’annonciation à Joseph.

« Ne mens pas dans tes serments » (Mt 5,33) est une consigne qui fait globalement allusion au Lévitique, mais sans se limiter aux cas que ce livre présente et qui sont en quelque sorte des cas d’école, plutôt liés au problème du vol. « Vous ne commettrez point de fraude en jurant par mon nom ; tu profanerais le nom de ton Dieu » (Lv 19,12). Un sacrifice pour le péché est exigé pour quelqu’un qui « aurait dû porter témoignage, car il avait vu ou il savait » (Lv 5,1). Le sacrifice de culpabilité (sacrifice de réparation) est exigé « Si quelqu’un pèche et commet une fraude envers YHWH en trompant son compatriote au sujet d’un dépôt, d’une garde ou d’un retrait d’objet, ou s’il exploite ce compatriote, ou s’il trouve un objet perdu et le nie, ou s’il prête un faux serment à propos de n’importe quel péché que peut commettre un homme, s’il pèche et devient ainsi responsable, il devra restituer ce qu’il a retiré ou exigé en trop…» (Lv 5,21-23). L’usage du serment conduit à distinguer les paroles sous serment des autres paroles, ce qui occulte le fait que toutes les paroles engagent. Jésus dit : « Mais que votre parole soit : oui, oui, et : non, non. Ce qui est en plus de ces choses est du Malin » (Mt 5,37). 

Le Lévitique évoque d’abord le devoir de réprimander celui qui fait des fautes, mais qui est un frère et qui ne fait pas le jeu de Satan (Lv 19,17-18). La loi du talion est énoncée plus loin, enchâssée dans le cas d’un homme ayant prononcé et maudit le nom de Dieu (Lv 24,11) : la situation est devenue incurable et un tel homme doit être chassé du camp et lapidé (Lv 24,23). De même, quand Jésus cite la loi du talion « Œil pour œil, et dent pour dent » (Mt 5,38), il envisage ensuite une situation où vous n’êtes plus face à un frère qui peut vous écouter, mais face à une attaque qui a quelque chose de démoniaque. Cependant, Jésus quitte le droit pénal pour s’adresser à l’homme lésé et pour guider son comportement : il lui indique une attitude habile, intelligente, en rapport avec la non-violence. Les gestes préconisés sont des gestes d’apaisement.

Enfin, en Mt 5,43, « Aime [rḥam] ton prochain » est un commandement du Lévitique (Lv 19,18). Cependant, « hais ton ennemi » est une expression qui ne se trouve pas telle quelle dans la Loi ; la fin du livre du Lévitique dit toutefois que la victoire sur les ennemis fait partie de la récompense de celui qui est fidèle aux commandements du Seigneur « Cinq d’entre vous en poursuivront cent, cent en poursuivront 10.000, et vos ennemis succomberont devant votre épée » (Lv 26,8). À l’époque grecque, le Siracide dira seulement : « ne viens pas en aide au pécheur… Car tu serais payé au double en méchanceté… ne viens pas en aide au pécheur… » (Si 12,4-7). Jésus, quant à lui, demande de brûler d’amour [aḥḥeḇ] pour les ennemis (Mt 5,44), ce n’est pas le même verbe que pour l’amour du prochain, c’est un amour certainement plus difficile et plus volontaire. Le livre du Lévitique est ainsi assumé dans un dépassement.

 

Psaume (Ps 102 (103), 1-2, 3-4, 8.10, 12-13)

« Bénis le Seigneur, ô mon âme, bénis son nom très saint, tout mon être !
Bénis le Seigneur, ô mon âme, n’oublie aucun de ses bienfaits ! Car il pardonne toutes tes offenses et te guérit de toute maladie ; il réclame ta vie à la tombe et te couronne d’amour et de tendresse. Le Seigneur est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour ; il n’agit pas envers nous selon nos fautes, ne nous rend pas selon nos offenses.
Aussi loin qu’est l’Orient de l’Occident, il met loin de nous nos péchés ; comme la tendresse du père pour ses fils, la tendresse du Seigneur pour qui le craint ! » (Ps 102 (103), 1-2, 3-4, 8.10, 12-13)

Les psaumes qui composent le Livre IV du psautier (Ps 90–106 (89-105)) sont généralement compris comme une réponse spirituelle à une grande crise : l’effondrement de la royauté davidique et l’expérience de la perte des repères politiques et institutionnels, exprimées avec force à la fin du Livre III – psaume 89 (88). Là où les promesses faites au roi semblaient compromises, la foi d’Israël se recentre alors sur Dieu lui-même. Le Livre IV affirme avec insistance que le Seigneur demeure roi, non pas à travers des médiations humaines fragiles, mais par sa souveraineté propre et sa fidélité dans le temps.

Dans ce contexte, la tonalité dominante n’est plus celle de la conquête ou de la puissance historique, mais celle de la confiance et de la miséricorde. L’homme y est reconnu dans sa fragilité, sa brièveté, sa dépendance, tandis que Dieu est confessé comme éternel, patient et compatissant. Les psaumes de cette section proclament que la véritable stabilité ne vient ni du pouvoir ni des institutions, mais de la relation vivante avec le Seigneur.

Le psaume 102 (103) s’inscrit pleinement dans cette dynamique. Il ne célèbre aucune victoire extérieure et n’évoque aucun cadre politique. Toute sa force est concentrée sur l’expérience intérieure du pardon, de la guérison et de la tendresse de Dieu. La miséricorde devient le lieu où la royauté de Dieu se manifeste le plus clairement. En ce sens, ce psaume illustre de manière exemplaire le déplacement opéré par le Livre IV : d’une foi soutenue par l’histoire visible vers une foi enracinée dans la fidélité aimante du Seigneur.

« Bénis le Seigneur, ô mon âme, bénis son nom très saint, tout mon être ! » Chers auditeurs, plus encore que d’air pur, nous avons besoin de beauté, de sainteté. À toujours écouter ou lire des histoires de corruption, vous allez vous rendre malade, vous intoxiquer, à moins que le don des larmes ne vous lave. Il vous faut louer le Seigneur. La liturgie est nécessaire. La liturgie est nécessaire à l’homme, pour sa vie intérieure, pour sa noblesse et sa respiration intérieure. Parce que nous sommes faits pour la beauté du Ciel, pour la gloire divine, pour la splendeur de la gloire de Dieu.

« Bénis le Seigneur, ô mon âme, n’oublie aucun de ses bienfaits ! » Nous sommes invités à entrer dans une relation pleine avec les œuvres de Dieu : les aimer, les reconnaître, en recevoir la richesse et en vivre. Une telle démarche suppose que la créature ne demeure pas étrangère au dynamisme du Créateur, mais qu’elle en ait conscience et qu’elle en jouisse réellement. Sans cela, il subsisterait en elle des manques — des vides d’amour, de lumière et de connaissance — qui empêcheraient une joie accomplie.

La Bible nous révèle que Dieu veut faire alliance avec son peuple, sans séparation ni disparité. Le cheminement de l’homme qui bénit Dieu à travers ses œuvres devient alors le signe et la confirmation du vécu de cette alliance, car tout ce qui est révélé est destiné à être accueilli et possédé.

Il serait contradictoire qu’une créature vive de la volonté divine sans participer à ses richesses, comme il serait douloureux pour un père riche et heureux de voir son enfant privé de ce qu’il possède lui-même. L’Alliance biblique doit s’accomplir dans une unité profonde : une seule Volonté, un seul amour, un seul bonheur et une même gloire partagée entre le Créateur et la créature.

« Bénis le Seigneur, ô mon âme » : commençons par des choses simples. Avant de parler de ce qui va mal dans notre corps, remercier pour tout ce qui va bien, c’est merveilleux d’avoir ce corps, bénir Dieu pour ce que nous mangeons. Nous le bénissons pour la beauté des étoiles, des primevères, des écureuils et des mésanges… Au nom de tous, Seigneur, je t’aime, je te bénis, je t’adore, je te remercie.

« Bénis le Seigneur, ô mon âme » : nous le bénissons pour notre travail, pour nos outils de travail, nous le bénissons pour nos victoires, nous le bénissons pour les petits pas. Bénir Dieu pour tout ce que Jésus a fait, depuis la crèche aux villages de Galilée, sur la croix, et dans les apparitions du Ressuscité. Je t’aime Jésus, je te bénis, je t’adore, je te remercie. Et pour les sacrements, pour mon baptême, Je t’aime, je te bénis Trinité Sainte, je t’adore, je te remercie.

« Bénis le Seigneur, ô mon âme, bénis son nom très saint, tout mon être ! Bénis le Seigneur, ô mon âme, n’oublie aucun de ses bienfaits ! Car il pardonne toutes tes offenses et te guérit de toute maladie » Ne plus parler du péché ne résout rien du tout. Dieu révèle l’emprise du mal sur le monde et sur chacun de nous, pour nous en guérir.

Le Seigneur « réclame ta vie à la tombe et te couronne d’amour et de tendresse ». Nous sommes mortels, et quand un mauvais pronostic arrive, nous pouvons être tellement angoissés, tellement tristes de penser que nous n’avons pas pu faire ceci ou cela, terminer ceci ou cela, voir ceci ou cela. Mais la vie ne s’arrête pas ! Le Seigneur « réclame ta vie à la tombe et te couronne d’amour et de tendresse ».

« Le Seigneur est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour ; il n’agit pas envers nous selon nos fautes, ne nous rend pas selon nos offenses. » Dieu est décrit non pas à partir de sa puissance, mais à partir de sa manière d’aimer. « Lent à la colère et plein d’amour » reprend explicitement la révélation faite à Moïse en Exode 34,6, lors du renouvellement de l’Alliance après l’épisode du veau d’or.

« Aussi loin qu’est l’Orient de l’Occident, il met loin de nous nos péchés ; comme la tendresse du père pour ses fils, la tendresse du Seigneur pour qui le craint ! »  L’image de l’Orient et de l’Occident exprime un éloignement irréversible : le péché est mis hors de portée, rendu sans pouvoir sur la relation.

Enfin, la comparaison paternelle donne à cette miséricorde un visage concret. La tendresse de Dieu n’est ni abstraite ni naïve : elle connaît la fragilité humaine et s’y ajuste. Craindre le Seigneur ne signifie pas avoir peur, mais demeurer dans une relation de confiance respectueuse, où l’homme accepte d’être aimé comme un fils.

 

Deuxième lecture 1 Co 3, 16-23 

« Frères, ne savez-vous pas que vous êtes un sanctuaire de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? Si quelqu’un détruit le sanctuaire de Dieu, cet homme, Dieu le détruira, car le sanctuaire de Dieu est saint, et ce sanctuaire, c’est vous. Que personne ne s’y trompe : si quelqu’un parmi vous pense être un sage à la manière d’ici-bas, qu’il devienne fou pour devenir sage. Car la sagesse de ce monde est folie devant Dieu. Il est écrit en effet : C’est lui qui prend les sages au piège de leur propre habileté. Il est écrit encore : Le Seigneur le sait : les raisonnements des sages n’ont aucune valeur ! Ainsi, il ne faut pas mettre sa fierté en tel ou tel homme. Car tout vous appartient, que ce soit Paul, Apollos, Pierre, le monde, la vie, la mort, le présent, l’avenir : tout est à vous, mais vous, vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu. – Parole du Seigneur ».

Benoît XVI constate dans le monde actuel, une « conscience désormais incapable de connaître l’humain » (Caritas in veritate, 75) et dit : « L’humanisme qui exclut Dieu est un humanisme inhumain » (n. 78) ; « Sans Dieu, l’homme ne sait où aller et ne peut même pas comprendre qui il est » (Caritas in veritate,  n° 78).

« Frères, ne savez-vous pas que vous êtes un sanctuaire de Dieu ? » L’image est extraordinaire, mais elle doit être expliquée. Les auditeurs de saint Paul connaissaient le Temple de Jérusalem, le sanctuaire et son architecture hautement symbolique.

Le parvis des femmes communique par une porte avec le monde extérieur, plus exactement avec le parvis des Gentils destiné à ceux qui regardent et qui pensent entrer (pour les hommes, l’entrée est liée à la circoncision). Le temple est une Source de Vie, il est un lieu de Vie ; à l’image de la cellule vivante, tout lieu de vie nécessite une intériorité séparée de l’extériorité par une « membrane » permettant la vie. Le Temple est ainsi doté d’une « porte » permettant à ce qui doit entrer d’entrer et ce qui doit sortir de sortir. Ainsi, le parvis des femmes accueille-t-il tous ceux qui entrent dans l’Alliance avec le Créateur.

Ce parvis des femmes est le lieu propre des femmes hébraïques qui sont entrées dans cette dynamique de Vie ‒ par naissance ou éventuellement par mariage. En quoi est-ce leur lieu propre ? La féminité est centrée sur l’accueil de la vie donnée par Dieu, ce qui veut dire deux choses : d’une part ; la vie est faite pour être entourée et protégée, et d’autre part celle qui la porte a une connexion naturelle avec l’aspect « religieux » de la vie. Par leur simple présence, elles participent à l’ensemble du culte. Elles seront les éducatrices parce qu’elles portent le mystère.

Le parvis des hommes (circoncis, bien sûr) est réservé aux seuls hommes et conduit à l’autel du sacrifice. Il s’agit d’abord d’un sacrifice d’action de grâces et de communion, il peut aussi s’agir d’un sacrifice d’expiation pour le péché.

Bien évidemment, les femmes peuvent aussi offrir leurs prières et leurs sacrifices dans le parvis des femmes. Alors, pourquoi y a-t-il un parvis des hommes réservé aux seuls hommes ? Parce que la masculinité est centrée sur l’aménagement du monde, au service de la vie. Le travail masculin se vit en rapport à un certain ordre des choses à respecter et à promouvoir. Cet ordre suppose que l’être masculin se réfère à Dieu le Créateur. Il ne suffit pas de parler du Créateur dans une apologétique, il faut encore respecter ses lois.

La Révélation aux Hébreux fait connaître le vrai Dieu créateur, qui ordonne un cadre moral de vie sociale et qui se fait adorer comme non représenté et impalpable, donc universel ‒ on va y venir. L’acte de culte par excellence, le sacrifice, est épuré de l’idolâtrie et de la magie, ce n’est pas un culte aux Baals cananéens, et par cet acte, les hommes entourant l’autel sont désormais mis en lien avec la vraie Source de Vie.

Pour que le sacrifice soit offert, il faut des officiants choisis et mis à part pour cela. Chez les Hébreux, c’est Dieu Lui-même qui a réglé la question en instaurant parmi les douze tribus d’Israël, la tribu de Lévi comme prêtres. Et au Temple, le lieu propre de ces prêtres est appelé le « Saint ». Ce lieu correspond à la dimension sacerdotale de la nature humaine : chaque être humain est en relation avec son Créateur, il est appelé à prier pour sa famille, sa tribu et sa nation. Toute cette prière est portée par les descendants de Lévi à l’autel, et lorsqu’ils franchissent la porte du Saint, à l’intérieur de celui-ci.

Il convient de remarquer que ces lévites n’agissent pas en tant que « masculins » : ils sont placés au-delà de l’aspect charnel. Ils se branchent sur une autre source de Vie que la procréation. C’est pourquoi ils devaient s’abstenir « de l’usage de la femme » la veille ou les jours précédant leur service dans le Saint. Et leur service n’était pas permanent, il se faisait en principe à tour de rôle.

Enfin, il y a un dernier lieu et une dernière porte : celle du « Saint des Saints », c’est le cœur du Temple, « l’intérieur de l’intérieur ». « C’est là que je te rencontrerai, explique Dieu à Moïse. C’est de sur le propitiatoire, d’entre les deux chérubins qui sont sur l’arche du Témoignage, que je te donnerai mes ordres pour les Israélites » (Ex 25, 22). L’unique Grand-Prêtre y pénètre ‒ et une seule fois par an ‒ pour être en contact avec Dieu et transmettre ensuite Sa bénédiction. Les Hébreux ont découvert peu à peu que le Seigneur n’était pas simplement leur Dieu ‒ un Dieu au-dessus d’autres dieux ‒ mais LE Dieu unique de toute la création, le Créateur. La prière à ce Dieu porte donc une dimension universelle, au-delà de toute nation ou langue. C’est le culte « grand-sacerdotal ». Anthropologiquement, le Saint des Saints représente la dimension grand-sacerdotale de la nature humaine, capable d’écouter Dieu et de lui adresser une prière universelle.

En résumé, le Temple en ses quatre parties est bien une image de la nature humaine, faite de féminité, de masculinité, de sacerdoce et même de grand-sacerdoce, selon un ordre et des spécificités propres à chacun. Le péché consiste précisément dans le désordre apporté par confusion, occultation ou perversion.

Dans la lecture de ce dimanche, saint Paul dit que « la sagesse de ce monde est folie devant Dieu », en effet, notamment dans le transhumanisme, elle ne sait que réduire l’homme à une machine, elle ne connaît pas la source vivifiante, le Saint des Saints. La vie et la pensée ont de la valeur quand nous sommes branchés sur la source divine, sur Dieu, par le Christ, lui qui est notre unique grand prêtre : « tout est à vous, mais vous, vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu ».

Cf. F. Breynaert, Jean, L’évangile en filet. L’oralité d’un texte à vivre. (Préface Mgr Mirkis – Irak) Éditions Parole et Silence. Paris, 8 décembre 2020.

Évangile Mt 5, 38-48

La traduction et le commentaire sont extraits de mon livre Françoise BREYNAERT, L’évangile selon saint Matthieu, un collier d’oralité en pendentif en lien avec le calendrier synagogal. Traduction depuis la Pshitta. Préface Mgr Mirkis (Irak) ;  Mgr Dufour (France) et Mgr Kazadi (Congo RDC). Parole et Silence, 2026.

Mt 5,38-42 La non-violence

« 38 Vous avez entendu / qu’il a été dit : 
Œil pour œil, / et dent pour dent.
39 Et moi, / je vous dit :
ne vous dressez pas / en face du Mauvais
mais celui qui te frappe / sur la joue droite,
tourne-lui / l’autre aussi.
40 Si quelqu’un veut être en procès avec toi pour prendre ta tunique, 
laisse-lui / aussi ton manteau [1].
41 Celui qui te réquisitionne / pour [faire] une borne,
va avec lui / [en faire] deux.
42 Celui qui te demande, / donne-lui
et celui qui veut t’emprunter, / ne l’en empêche pas. »

Commentaire

« Oeil pour oeil, dent pour dent », c’est la loi du talion exprimée dans le livre du Lévitique (Lv 24,20, cf. Ex 21,24 et Dt 19,21). Elle décrit un droit pénal selon un principe qui apparaît déjà dans le code d’Hammourabi,1800 ans avant J.-C. Or Jésus dépasse le droit pénal pour tracer la voie d’une solution.

« Ne vous dressez pas en face du Mauvais [lā tqūmon lūqḇal bīšā] » (Mt 5,39). Le texte grec exprime une attitude voisine : face au méchant, éviter de se tenir en attitude de vis-à-vis, de miroir (αντιστηναι : « anti- »), ne pas jouer le même jeu que lui. Il est fâcheux que dans de nombreuses traductions du grec, on trouve : « je vous dis de ne pas résister au méchant », ce qui fait un contresens catastrophique ! Avec des mots simples, Mgr Alichoran explique : si je me tiens devant quelqu’un qui est mauvais, si je me bats avec lui, je serai écrasé, humilié, insulté ; il s’agit de quelqu’un qui est possédé par l’esprit mauvais, il ne faut pas vous tenir sur le même terrain, laissez-le partir. N’allez pas vers le Malin (les choses sataniques) pour le combattre : il ne faut pas prendre l’initiative pour l’attaquer.

Les trois scènes des versets 40-42 sont des explications du verset 39 : « ne vous dressez pas en face du Mauvais ». Ils décrivent une attitude habile, intelligente. L’amour n’attaque pas le mal par le mal, il n’utilise pas le même instrument. 

Walter WINK explique que, dans la culture de l’époque, frapper quelqu’un sur la joue droite (v. 40) avec la main droite signifie une gifle administrée avec le dos de la main, ce qui est un geste blessant et humiliant, typiquement réservé aux subordonnés. En tournant l’autre joue, la personne dépossédée d’un statut remet l’agresseur dans l’embarras, l’obligeant à choisir entre couvrir un acte de domination ou, en réagissant différemment, reconnaître l’égalité de statut, ce qui constitue une forme de non-violence symbolique et de renversement des rapports de domination.[2]

Au v. 41, faire plus que ce qui est exigé serait passer du statut de dominé au statut de donateur.

Au v. 42, la bienfaisance envers les débiteurs était déjà conseillée dans le Lévitique (Lv 25,35-36).

Mt 5,43-48 L’amour des ennemis

« 43 Vous avez entendu / qu’il a été dit :
‘Aime ton prochain / et hais ton ennemi’.
44 Or moi, / je vous dis :
Aimez vos ennemis, / et bénissez celui qui vous maudit,
faites le bien / à celui qui vous hait,
et priez pour ceux qui vous emmènent par force[3] / et vous persécutent[4],
45 en sorte que vous soyez / les fils de votre Père qui est aux cieux,
car il fait lever son soleil sur les bons / et sur les méchants,
il fait descendre sa pluie sur les justes / et sur les impies.

46 Si vous brûlez d’amour, en effet, / pour ceux qui brûlent d’amour pour vous,
quel salaire / aurez-vous ?
Les collecteurs d’impôts / n’en font-ils pas autant ?
47 Et si vous saluez / seulement vos frères,
que faites-vous / de plus ?
Les collecteurs d’impôts eux-mêmes / n’en font-ils pas autant ? 

48 Soyez donc / parfaits
comme votre Père qui est dans les cieux / est parfait. »

Commentaire

Depuis les Béatitudes proclamées au début, l’enseignement de Jésus a progressé : « il est plus beau de supporter les souffrances avec patience que d’être simplement doux, d’abandonner son manteau que d’être miséricordieux, de souffrir l’injustice que d’être juste, d’accompagner son ennemi que d’être pacifique, de bénir son persécuteur que d’être persécuté » [5].

Cet enseignement de Jésus a été particulièrement mis en doute par la modernité. Pour F. Nietzsche, le précepte de l’amour des ennemis est l’expression de la faiblesse de celui qui ne peut pas se venger et qui déclare donc qu’il ne le veut pas[6]. On répondra que Nietzsche peut difficilement accuser de faiblesse Jésus qui se montre capable d’annoncer la trahison de Judas (Mt 26,21-25). Pour S. Freud[7], l’amour des ennemis est une stratégie qui permet de mériter l’amour du Père de tous, mais comme il est impossible de supprimer le plaisir lié à l’agressivité, les adeptes de cette religion d’amour seront intolérants envers l’extérieur.

En réponse, il est important de bien analyser ces versets de l’évangile.

Dieu le Père « fait descendre sa pluie sur les justes [kīne] et sur les impies [awāle] » (Mt 5,45). Les justes sont opposés non pas aux injustes, mais aux impies (Mt 5,45). Le mot juste est ici kīnā, un adjectif dérivé du verbe Kwn qui signifie exister, commencer à être, être droit, être ferme, stable, pouvoir. Le jeu d’opposition suggère que les impies n’ont ni droiture, ni stabilité, ni pouvoir, alors que les justes ont tout cela parce qu’ils ne sont pas impies : ils sont connectés à Dieu et animés de sa volonté.

Dieu le Père fait descendre sur les impies la pluie, mais, eux, ils ne reconnaissent pas l’amour du Père. L’Ancien Testament identifie les impies aux ennemis. Comme pour aider le Père à se faire reconnaître, Jésus demande à l’égard des ennemis (les impies), un surcroît d’amour, il demande de brûler d’amour [aḥḥeḇ] pour les ennemis (Mt 5,44). Ce n’est pas le même verbe qu’au v. 43 concernant l’amour du prochain [rḥem], ce n’est pas une affection naturelle comme dans une famille ou une même nation. C’est ici un amour ardent et volontaire qui s’inspire de la contemplation de ce que Dieu fait prodiguant sa pluie aussi sur les impies.

Saint Jean Chrysostome commente : « quand le malade accueille le médecin avec des injures et des coups, dans des accès de rage, celui-ci s’apitoie davantage et fait de plus grands efforts pour guérir la maladie, qu’il sait bien être la cause d’une telle fureur »[8].

L’amour des ennemis ne se transforme pas en intolérance si ces derniers persistent dans leur inimitié, pas plus que la pluie ne cesse de tomber sur les impies endurcis.

« Soyez donc parfaits [gmīre] comme votre Père qui est dans les cieux est parfait [gmīrā] » (Mt 5,48) ; du verbe « gmar » achever, remplir, accomplir. Et nous pouvons y voir une inclusion avec le début de cette perle : Jésus ne vient pas abolir mais remplir [verbe mlā] » (Mt 5,17)[9].

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Enfin, d’après certains spécialistes des cultures orales, il arrive que les auteurs-compositeurs signalent discrètement leur présence dans l’avant-dernière phrase d’un ensemble ; ce pourrait bien être le cas ici, Matthieu le publicain nous saluerait ainsi avec humour et authenticité : « Les collecteurs d’impôts eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? » (Mt 5,46.47).

 

[1] Il faut visualiser la scène : celui qui veut prendre la tunique kūttīnā qui est sous le manteau marṭūṭā commence par prendre le manteau. Jésus ne dit pas : donne-lui aussi ton manteau, mais laisse-lui aussi ton manteau !

[2] Walter WINK, Engaging the Powers: Discernment and Resistance in a World of Domination, Minneapolis: Fortress Press,1992, p. 175.

[3] Il y a énormément de variantes dans les manuscrits grecs, mais aucune n’a le sens de la Pshitta.

[4] SyrC et SyrS, comme aussi la vulgate et le grec de Nestle-Aland sont plus brefs : « Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent ». Le grec liturgique a la version longue comme la Pshitta.

[5] S. Jean CHRYSOSTOME, Homélies sur saint Matthieu XVIII,6, Ibid., p. 544

[6] F. NIETZSCHE, La généalogie du mal,1er essais, ‘Bien et mal’,14.

[7] S. FREUD, Le malaise dans la culture,1930.

[9] Les deux racines sont, d’ailleurs, associées par saint Paul en Col 4,12.

Date de dernière mise à jour : 23/12/2025