Culte marial & Evangiles

Marie arche d’Alliance

Après avoir délivré les Israélites de la dure captivité d’Égypte, Dieu les conduisit au mont Sinaï. C’est là qu’il fit connaitre à Moïse toutes les prescriptions de la Loi. Dans sa bonté, il voulut aussi donner à ce peuple un signe de sa présence : « Fais-moi un sanctuaire, que je puisse résider parmi eux » (Ex 25, 8). En conformité avec la vie nomade, ce sanctuaire fut d’abord une tente. Un voile divisait l’intérieur en deux parties : le Saint et le Saint des Saints, c’est-à-dire lieu très saint. Seuls les prêtres pouvaient pénétrer dans le Saint et le grand-prêtre une fois par an dans le Saint des Saints.

Dans le Saint des Saints, il fit placer l’Arche d’Alliance. C’était un coffre de bois d’acacia dont les parois, à l’intérieur comme à l’extérieur, étaient recouvertes d’or. Deux chérubins d’or placés vis-à-vis l’un de l’autre se trouvaient aux deux extrémités du couvercle de l’arche. Ce couvercle, le propitiatoire, était en or. « C’est de sur le propitiatoire – dit le Seigneur à Moïse –, d’entre les deux chérubins qui sont sur l’Arche du Témoignage, que je te donnerai mes ordres pour les Israélites » (Ex 25, 22).

Par la suite, devançant l’invasion de Nabuchodonosor, l’arche a été cachée par le prophète Jérémie (2M 2, 4-8).

Avant d’expliquer comment Marie a été considérée comme la nouvelle Arche d’Alliance, il faut observer que les Écritures annonçaient la visite de Dieu. Non pas un homme qui se ferait Dieu à la manière des païens, ce qu’Israël a en horreur, mais Dieu visiterait son peuple. Dieu était descendu pour délivrer Israël, en disant : « J’ai vu, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte. J’ai entendu son cri devant ses oppresseurs ; oui, je connais ses angoisses. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de cette terre vers une terre plantureuse et vaste » (Ex 3, 7-8). La présence de Dieu descendait entre les ailes des chérubins sur le propitiatoire de l’Arche d’Alliance (Ex 25, 22). Mais plus tard, Isaïe gémissait : « Nous sommes, depuis longtemps, des gens sur qui tu ne règnes plus et qui ne portent plus ton nom. Ah si tu déchirais les cieux et descendais – devant ta face les montagnes seraient ébranlées » (Is 63, 19).

Dans la Bible, l’idée que Dieu visite son peuple est très présente, c’est le cœur de l’espérance juive, même si le comment ne ressort clairement d’aucune prophétie. Lors de l’Annonciation, Marie dit : « Comment adviendra ceci ? » (Lc 1, 34).

« L’ange répondit, et lui dit :
‘L’Esprit de sainteté viendra, et la Puissance du Très Haut fera descendre sur toi,
c’est pourquoi celui qui sera enfanté en toi sera saint,
et c’est Fils de Dieu qu’il sera appelé’ » (Lc 1, 35 de l’araméen).

« L’Esprit de sainteté [araméen : rūḥā dqūḏšā] » peut être traduit « l’Esprit du lieu saint » ou « l’Esprit Saint ».
L’Esprit « viendra [tīṯe] » et si ce verbe avait un complément, il signifierait « apporte, donne ».
« La puissance du Très-Haut [naggen ᶜlayky] ». Le verbe « naggen » signifie que la puissance du Très Haut « va envahir » Marie. De plus, avec un complément, ce verbe signifie faire descendre quelque chose ou quelqu’un.
Or il y a un complément, et c’est celui que Marie va enfanter.
Il « sera saint » d’une manière toute particulière : saint parce que conçu par l’action de l’Esprit du lieu saint ! Et il sera appelé « Fils de Dieu » non pas au sens commun où Israël et son roi étaient déjà appelés « fils de Dieu », mais dans un sens fort et très particulier parce que conçu par la descente de la puissance du Très Haut (Dieu).

Qui ne voit que Marie est la nouvelle Arche d’Alliance où Dieu descend ?

Saint Luc a décrit l’Esprit Saint couvrant Marie de son ombre (Lc 1, 35), elle est couverte de toute part des feux de l’Esprit comme l’Arche de l’Alliance était couverte d’or pur, au-dedans et au-dehors (Ex 25, 11) et enveloppée de la nuée, la gloire de Dieu : Marie est le lieu de la présence divine, elle porte le Verbe incarné, le pain de la vraie vie, la nouvelle manne, Jésus le Messie. Dans cette image de Marie - arche de l’Alliance, il nous est offert une vision juste de la médiation de Marie : non pas un obstacle à traverser et qui nous retarderait, mais le lieu excellent qui nous offre la Présence divine.

Le récit de la visite de Notre Dame (Marie) chez Élisabeth dans l’évangile de Luc (Lc 1, 39-44.56) semble modelé sur le transport de l’Arche de l’Alliance depuis Qiryat Yearim à Jérusalem :

- Le voyage de l’arche et celui de Marie se déroulent dans la région de Juda (2S 6, 1-2 et Lc 1, 39).

- La joie déborde : celle du peuple et de David dansant devant l’arche, celle de Jean-Baptiste qui tressaille dans le sein maternel. 

- David comme Élisabeth lancent un cri de joie : « Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint, et s’exclama à forte voix [grec : anaphonéô] ... » (Lc 1, 42) Le verbe grec anaphonéô est utilisé dans la Bible exclusivement pour les acclamations liturgiques (1 Ch 16, 4) et spécialement celles qui accompagnent le transport de l’Arche de l’Alliance (1 Ch 15, 28 ; 2 Ch 5, 13). Élisabeth a vu en Marie celle qui amène la sainte présence et elle ne peut pas retenir ce grand cri d’extase qui caractérise l’apparition de l’Arche, lieu de la présence du Seigneur. David dit : « Comment pourrait venir chez moi l’Arche du Seigneur ? » (2 S 6, 9). Élisabeth s’exclama : « Comment m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? » (Lc 1, 43).

- La présence de l’Arche dans la maison d’Obed Édom (1 S 6, 10.11) et la présence de Marie dans la maison de Zacharie sont des motifs de bénédiction : « Le Seigneur bénit Obed Édom et toute sa maison… à cause de l’Arche de Dieu » (2 S 6, 11.12). Dès qu’Élisabeth eut entendu la salutation de Marie, l’enfant tressaillit en son sein et Élisabeth « fut remplie de l’Esprit Saint » (Lc 1, 40-44).

- L’arche stationna dans la maison d’Obed-Edom trois mois (2 S 6, 11 ; 1 Ch 13, 14) tandis que Marie resta avec sa parente « environ trois mois » (Lc 1, 56).

Le parallélisme entre « l’Arche du Seigneur » et « la mère de mon Seigneur » est tout à fait remarquable ; sous le jeu des transpositions on devine que Marie est vénérée comme la nouvelle arche de l’Alliance ! L’enjeu est incommensurable, et la fonction sacerdotale de Zacharie (Lc 1, 8) a préparé la famille à recevoir un tel mystère. L’arche d’Alliance était le lieu de la présence divine : le parallèle nous conduit donc à la stupeur et à l’émerveillement devant Marie comme Mère de Dieu.

Ceci amène aussi d’autres harmoniques qui appellent d’autres développements :

  • De même que l’Arche de l’Alliance contenait les tables de la loi, Marie est gardienne de la loi sanctifiante.
  • L’arche de l’Alliance était faite pour accompagner les pérégrinations. Marie nous invite à suivre Jésus le Messie comme dans « un pèlerinage de la foi » [1]. Un pèlerinage qui s’achèvera au Ciel.
  • De même que l’Arche d’Alliance était recouverte d’or dedans et dehors, de même Marie est toute pure, immaculée, toute sainte, couverte des feux de l’Esprit Saint, l’Esprit du lieu Saint.
  • De même que l’Arche d’Alliance était en bois d’acacia incorruptible et fut emportée aux Cieux (Ap 19, 11), de même Notre Dame fut élevée dans la gloire céleste.

Quand les évangélistes font de telles allusions (Marie tente de la rencontre, Marie arche d’Alliance), c’est l’indice d’une très haute considération pour Marie, d’une vénération profonde.

La maternité virginale de Marie, une maternité royale, divine, œuvre de l’Esprit Saint, est objet d’une vénération pleine de stupeur de la part d’Élisabeth et de l’Église primitive.

Luc n’aurait jamais écrit comme il l’a fait si la mère de Jésus n’était pas vénérée dans la communauté.

Certes, le Temple est le Christ, c’est lui qui relève en son corps le Temple que le péché détruit (Jn 2, 19), mais il y a un temps où sa mère a été son Temple vivant. Marie est le nouveau tabernacle, la nouvelle tente et l’arche d’Alliance où la Shékhina descend ! Marie incarne le passage du culte ancien au nouveau. La présence de Marie dans les liturgies antiques relativise le culte antique encore pratiqué. Marie est un lieu, un espace spirituel « en qui » la communauté peut prier et s’unir à Dieu. 

Luc 1-2, la liturgie, la Vierge Marie

 

Un style liturgique

Dans les deux premiers chapitres de Luc, on remarque un cadre et un contenu liturgique.
Ces premiers chapitres de Luc commencent au Temple et s’achèvent au Temple ; le Temple, la circoncision ou le pèlerinage à douze ans sont hébraïques, mais le contenu est nouveau.
De façon générale, le schéma de la liturgie articule ensemble les récits et les louanges, des lectures et des cantiques :

L’annonce de la naissance de Jésus provoque le petit cantique « Tu es bénie entre toutes les femmes et bénie est le fruit de tes entrailles » (cantique d’E Lc 1,42)

La rencontre des deux mères, Marie et Élisabeth, est suivie du Magnificat (ccc 1,46-55) et le récit de la naissance de Jean-Baptiste provoque le chant du Benedictus (1,68-79),

La naissance et la circoncision de Jésus (Lc 2,1-21) entraînent le chant des anges, le Gloria (2,14).

La présentation de Jésus au Temple fait naître le cantique de Syméon (2, 29-32).

Le texte de Luc est aussi déjà rédigé comme un midrash, comme une méditation liturgique, qui relie l’événement présent avec les anciens récits.
Par exemple :
Zacharie offrait l’encens, Gabriel lui apparaît, c’est l’ange qui se tenait à la droite de l’autel de l’encens dans le livre de Daniel, Zacharie est frappé de mutisme (Lc 1, 5-45), comme Daniel (Dn 9, 21 ; 10, 8-12.15).
Le vêtement de Jean Baptiste rappelle le prophète Élie selon la prophétie finale du livre de Malachie.
L’ange Gabriel salue Marie en faisant allusion aux prophètes Sophonie et Zacharie.
arie est sous l’ombre du Très-Haut comme l’arche d’alliance est recouverte de la nuée pendant les grands évènements de l’Exode...

Marie dans cette liturgie

Marie est une actrice dynamique, un modèle de prière par sa relation parfaite au Père, au Fils et à l’Esprit Saint : devenue par l’Esprit Saint la Mère du Fils de Dieu (Lc 1, 35), elle magnifie Dieu le Père dans son Magnificat (Lc 1, 46s).

Conclusion

Les indices internes permettent de dire que Lc 1-2 est une composition liturgique à forte teneur mariale.
Au seuil de cette composition, Zacharie est frappé de mutisme (Lc 1, 5-45). La nouveauté de la révélation est enveloppée de silence, la liturgie que propose saint Luc commence dans le recueillement.
Au centre de cette composition se situent les grands évènements de l’Incarnation et de la naissance de Jésus, où Marie joue un rôle de premier plan.
À la fin de cette composition se situent des récits qui évoquent déjà la mission, une mission pour la rédemption d’Israël d’abord (présentation de Jésus au temple), et des nations ensuite (prophétie de Siméon), à laquelle Marie est associée avec toute la tendresse de sa maternité virginale.
Le schéma de Lc 1-2 a probablement été repris du canevas d’une liturgie à l’occasion de la fin de la vie terrestre de Marie.

Le culte marial

Le culte marial se fonde sur la décision divine admirable de lier pour toujours, comme le rappelle l'apôtre Paul, l'identité humaine du Fils de Dieu à une femme, et cette femme, c’est Marie. « Mais quand vint la plénitude du temps, Dieu envoya son Fils, né d'une femme... » (Ga 4, 4).

L'Évangile de Jean, en signalant la présence de Marie au début (à Cana Jn 2) et à la fin de la vie publique de son Fils (au calvaire Jn 19, 25-27), laisse supposer qu'il existait chez les premiers chrétiens une profonde conscience du rôle joué par Marie dans l'œuvre de la Rédemption, mais toujours dans une totale dépendance à l'amour du Christ.

Sur le Calvaire, Jésus, à travers les paroles : « Voici ton fils », « Voici ta mère » (Jn 19, 26-27), donnait déjà Marie, de façon anticipée, à tous ceux qui devaient recevoir la bonne nouvelle du salut. En suivant Jean, les chrétiens prolongent l'amour du Christ pour sa mère, en l'accueillant dans leur vie.

« A Rome, dans la catacombe de Priscille, il est possible d'admirer la première représentation de la Madone à l'Enfant, tandis que dans le même temps, saint Justin et saint Irénée parlent de Marie comme de la nouvelle Ève, qui à travers la foi et l'obéissance, rachète l'incrédulité et la désobéissance de la première femme. Selon l'Évêque de Lyon, il ne suffisait pas qu'Adam soit racheté dans le Christ, mais « il était juste et nécessaire qu'Ève fût restaurée dans Marie » (Démonstration 33). Il souligne de cette façon l'importance de la femme dans l'œuvre de salut et pose un fondement à cette indissociabilité du culte marial et de celui attribué Jésus, qui traversera les siècles chrétiens » (Jean Paul II, Catéchèse sur le Credo, 15 octobre 1997).

   Le Concile Vatican II a dédié à Marie tout le vaste chapitre VIII de la Constitution dogmatique Lumen gentium. Il affirme : « Marie a été élevée par la grâce de Dieu, au-dessous de son Fils, au-dessus de tous les anges et de tous les hommes comme la Mère très sainte de Dieu, présente aux mystères du Christ ; aussi est-elle légitimement honorée par l'Église d'un culte spécial. Et de fait, depuis les temps les plus reculés, la bienheureuse Vierge est honorée sous le titre de "Mère de Dieu" [c’est-à-dire avant le concile d’Éphèse] ; et les fidèles se réfugient sous sa protection, l'implorant dans tous les dangers et leurs besoins [le concile fait référence à la prière mariale du troisième siècle "Sub tuum praesidium"] » (Lumen gentium 66). Ce paragraphe du concile précise quelle est la nature du culte marial : il est au-dessus du culte rendu aux anges et aux saints, mais il est distinct et inférieur au culte rendu à Dieu et au Christ. Le concile rappelle que le culte marial est christocentrique, son but est de nous conduire au Christ.

Au paragraphe suivant, le concile s’adresse aussi bien aux théologiens qu’aux simples fidèles, afin que tous soient pieux et équilibrés : « La vraie dévotion procède de la vraie foi, qui nous conduit à reconnaître la dignité éminente de la Mère de Dieu, et nous pousse à aimer cette Mère d’un amour filial, et à poursuivre l'imitation de ses vertus » (Lumen Gentium 67).

 

[1] Selon l’expression chère au concile Vatican II, Lumen gentium 58, expression reprise par Jean-Paul II dans la lettre encyclique Redemptoris Mater.

 

Françoise Breynaert, tous droits réservés.

Date de dernière mise à jour : 11/12/2023