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3e dimanche de Carême

Podcast sur : https://radio-esperance.fr/antenne-principale/entrons-dans-la-liturgie-du-dimanche/#
Sur Radio espérance : tous les mardi, mercredi, jeudi et vendredi à 8h15
et rediffusées le dimanche à 8h et 9h30.
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Psaume (Ps 94 (95), 1-2, 6-7ab, 7d-8a.9)
Deuxième lecture (Rm 5, 1-2.5-8)
Première lecture (Ex 17, 3-7)
« En ces jours-là, dans le désert, le peuple, manquant d’eau, souffrit de la soif. Il récrimina contre Moïse et dit : ‘Pourquoi nous as-tu fait monter d’Égypte ? Était-ce pour nous faire mourir de soif avec nos fils et nos troupeaux ?’ Moïse cria vers le Seigneur : ‘Que vais-je faire de ce peuple ? Encore un peu, et ils me lapideront !’ Le Seigneur dit à Moïse : ‘Passe devant le peuple, emmène avec toi plusieurs des anciens d’Israël, prends en main le bâton avec lequel tu as frappé le Nil, et va ! Moi, je serai là, devant toi, sur le rocher du mont Horeb. Tu frapperas le rocher, il en sortira de l’eau, et le peuple boira !’ Et Moïse fit ainsi sous les yeux des anciens d’Israël. Il donna à ce lieu le nom de Massa (c’est-à-dire : Épreuve) et Mériba (c’est-à-dire : Querelle), parce que les fils d’Israël avaient cherché querelle au Seigneur, et parce qu’ils l’avaient mis à l’épreuve, en disant : ‘Le Seigneur est-il au milieu de nous, oui ou non ?’ » – Parole du Seigneur.
Ils ont quitté l’Égypte, et maintenant ils ont soif. Le corps souffre, mais c’est surtout la confiance qui se fissure. Le peuple ne crie pas vers Dieu, il accuse Moïse qui devient la cible.
La question « Pourquoi nous as-tu fait monter d’Égypte ? » exprime le regret paradoxal de leur situation passée, pourtant terrible : rappelez-vous : « Les Égyptiens contraignirent les Israélites au travail et leur rendirent la vie amère par de durs travaux : préparation de l'argile, moulage des briques, divers travaux des champs, toutes sortes de travaux auxquels ils les contraignirent » (Ex 1, 13-14). Pire, Pharaon ordonnait aux sages-femmes de ne pas laisser vivre les petits garçons hébreux. Pourtant, le peuple regrette l’Égypte parce qu’il leur semble plus facile de revenir à quelque chose de connu, même si c’était pénible et mortifère, plutôt que d’avancer librement vers une promesse incertaine. Leur imagination reconstruit le souvenir de l’Égypte, elle n’apparaît plus comme un lieu d’oppression, mais comme un passé supportable. La mémoire se dérègle sous la pression de la peur de mourir de soif dans le désert. Répondre à l’appel de Dieu apparaît alors comme une décision risquée, presque regrettable.
En récriminant contre Moïse, le peuple doute de la fidélité de Dieu. Dieu est sommé de se justifier.
Moïse, lui, ne débat pas avec la foule. Il crie vers le Seigneur. Il se tient entre Dieu et la violence qui monte. « Moïse cria vers le Seigneur : ‘Que vais-je faire de ce peuple ? Encore un peu, et ils me lapideront !’ » Moïse apparaît fragile, exposé, dépendant d’une parole qui ne vient pas de lui. « Le Seigneur dit à Moïse : ‘Passe devant le peuple, emmène avec toi plusieurs des anciens d’Israël, prends en main le bâton avec lequel tu as frappé le Nil, et va ! Moi, je serai là, devant toi, sur le rocher du mont Horeb. »
Le bâton de Moïse rappelle les hauts-faits du Seigneur. C’est avec ce bâton que Moïse avait frappé le Nil, alors les eaux du fleuve se changèrent en sang et les poissons crevèrent (Ex 7,17-21). Ce bâton servit aussi pour la 2e plaie, les grenouilles, et la 3e plaie, les moustiques qui sont la suite logique de l’empoisonnement du fleuve[1]. Ces plaies d’Égypte exprimaient un jugement de Dieu et elles étaient le prélude à la sortie d’Égypte. Face à la Mer Rouge, Moïse fut encore appelé à lever son bâton pour que la mer se fende et que le peuple passe à pied sec, c’est-à-dire pour qu’il vive (Ex 14,7). Maintenant, ce bâton sert à faire jaillir l’eau pour que le peuple vive.
Dieu se tient sur le rocher. En demandant à Moïse de frapper le rocher, c’est comme si Dieu lui demandait de lui donner un coup. L’eau jaillit d’un geste violent, mais ce geste est commandé par Dieu, non par la colère du peuple. « Moi, je serai là, devant toi, sur le rocher du mont Horeb. Tu frapperas le rocher, il en sortira de l’eau, et le peuple boira ! »
L’eau est donnée sans condition préalable. Le peuple ne s’est pas repenti, il n’a pas reconnu sa faute. La fidélité de Dieu ne dépend pas de la qualité de la foi humaine. Le peuple boit avant de comprendre.
« « Et Moïse fit ainsi sous les yeux des anciens d’Israël ». Les anciens sont là comme témoins. Ce qui se passe devra être raconté, transmis, relu.
« Il donna à ce lieu le nom de Massa (c’est-à-dire : Épreuve) et Mériba (c’est-à-dire : Querelle), parce que les fils d’Israël avaient cherché querelle au Seigneur, et parce qu’ils l’avaient mis à l’épreuve, en disant : ‘Le Seigneur est-il au milieu de nous, oui ou non ?’ » La géographie (Massa et Mériba) devient mémoire théologique.
Pendant la fête des Tentes qui commémore justement la traversée du désert, Jésus proclame : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive. » (Jn 7,37) Jésus s’identifie implicitement à la source. Merci Seigneur Ce que Dieu faisait par Moïse sur le rocher, Dieu le fait désormais en la personne de son Fils.
Saint Paul relit directement cet épisode à la lumière du Christ :
« Tous ont mangé la même nourriture spirituelle ; tous ont bu la même boisson spirituelle : ils buvaient à un rocher spirituel qui les suivait, et ce rocher, c’était le Christ. » (1 Co 10,3-4).
La tradition fait un lien fort entre le rocher frappé (Ex 17,3-7) et le côté transpercé du Christ (Jn 19,34). Comme l’eau jaillit du rocher sous le coup, l’eau et le sang jaillissent du côté du Christ frappé. Là encore, le don précède la compréhension : les témoins voient couler l’eau avant d’en saisir toute la portée.
Les Pères de l’Église vont développer ce lien. Chez Origène, le rocher frappé est le Christ frappé sur la croix, l’eau qui jaillit de son côté est l’eau de la connaissance et de l’Esprit. Chez saint Ambroise de Milan, l’eau du rocher est mise en relation avec les sacrements, en particulier le baptême et l’eucharistie, qui désaltèrent le peuple en marche. Saint Augustin observe que le peuple boit, mais ne comprend pas encore ce qu’il reçoit ; la réalité sera pleinement révélée dans le Christ.
Ainsi, selon la tradition, Exode 17 n’est pas seulement un récit de survie au désert. Il est une figure de l’Évangile : un peuple qui doute, un médiateur menacé, un Dieu qui se laisse frapper, et une eau donnée gratuitement. Ce que le désert esquisse, l’Évangile l’accomplit : Dieu ne se contente plus de se tenir « sur le rocher », il devient lui-même la source.
Psaume (Ps 94 (95), 1-2, 6-7ab, 7d-8a.9)
« Venez, crions de joie pour le Seigneur, acclamons notre Rocher, notre salut ! Allons jusqu’à lui en rendant grâce, par nos hymnes de fête, acclamons-le ! Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous, adorons le Seigneur qui nous a faits. Oui, il est notre Dieu ; nous sommes le peuple qu’il conduit. Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? ‘Ne fermez pas votre cœur comme au désert, où vos pères m’ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit’. »
Ce psaume ouvre ce que l’on appelle souvent la série des psaumes du Règne du Seigneur (Ps 95–99), centrés sur la royauté de Dieu et sa souveraineté sur la création et sur son peuple. Le psaume semble accompagner l’arrivée des pèlerins dans l’enceinte du Temple, peut-être au moment où l’on franchit les portes pour se présenter devant le Seigneur : « venez », « acclamons », « rendons grâce », « entrez », « inclinez-vous », « prosternez-vous ».
Le psaume reconnaît le Seigneur à la fois comme Créateur (« le Seigneur qui nous a faits ») et comme Berger (« le peuple qu’il conduit »). Mais le rappel de l’attitude du peuple au désert rappelle que l’on peut être présent au sanctuaire sans pour autant écouter Dieu. Le Temple n’est donc pas un refuge magique ; il est le lieu où se joue, aujourd’hui encore, la fidélité ou l’endurcissement du cœur.
C’est ainsi que ce psaume répond à la première lecture où, dans sa soif, le peuple avait tenté et provoqué le Seigneur en disant « Le Seigneur est-il au milieu de nous, oui ou non ? » Jésus dira, dans l’évangile : « l’heure vient où ni sur cette montagne / ni même à Jérusalem vous adorerez le Père » (Jn 4,21). Et l’Apocalypse montre la Cité sainte où converge l’adoration des nations : « De temple, je n'en vis point en elle; c'est que le Seigneur, le Dieu Maître-de-tout, est son temple, ainsi que l'Agneau. » (Ap 21,22) et à ce moment-là le psaume prendra tout son sens : la terre entière aura en effet vu l’exploit du Seigneur dans l’anéantissement des forces du mal par le souffle de sa venue glorieuse et par le rayonnement de la gloire des actions des saints, que l’Apocalypse compare à la soie des rois. En ce temps de carême, concentrons-nous sur une lecture plus personnelle de ce psaume.
Saint Augustin offre ce commentaire :
« Accourez, chantons au Seigneur ». Il nous invite au grand festin de l'allégresse, non point à nous réjouir selon le monde, mais selon Dieu. S'il n'y avait point dans le monde une allégresse condamnable, qu'il faut distinguer de la sainte allégresse, il suffirait de dire « Accourez, et chantons ». Mais un seul mot marque la distinction. Qu'est-ce qu'une joie sainte ? Celle que l'on prend en Dieu. La joie est donc mauvaise quand elle est selon le monde, légitime quand elle est selon Dieu. Il te faut goûter en Dieu une sainte joie, si tu veux sans crainte mépriser le siècle.
Mais pourquoi dire : «Venez?» D'où vient qu'il appelle, qu'il fait venir ceux avec lesquels il veut se réjouir dans le Seigneur, sinon parce qu'ils sont loin encore de venir et de s'approcher, loin de s'approcher et d'arriver, loin d'arriver et de se réjouir ? […]
Ce n'est point par la distance des lieux que l'on s'éloigne de Dieu, mais pas la dissemblance. Qu'est-ce à dire, dissemblance ? Une vie mauvaise, des moeurs dépravées. Si une vie pure nous rapproche de Dieu, une vie désordonnée nous en éloigne. […] C'est donc à ceux qu'une vie dissolue éloignait de Dieu, que notre psaume vient dire : ‘Venez et chantons au Seigneur ». Où allez-vous ? Pourquoi vous écarter ? Vous éloigner ? Où fuyez-vous en prenant part aux joies du siècle ? «Venez, réjouissons-nous dans le Seigneur ». Pourquoi ces joies qui feront votre perte ? Venez, réjouissons-nous dans celui qui nous a faits. ‘Venez, tressaillons dans le Seigneur’. […] Ne devons-nous pas ressentir cette joie du ciel qui laisse bien loin les paroles humaines ? » (Augustin, sur les Psaumes 95)
Le psaume se lit aussi en lien avec l’évangile de ce dimanche. Il se déroule au « puits de Jacob », et Jésus promet l’eau vive. Sans doute aussi parce qu’il lui dévoile son état intérieur, la Samaritaine voit en Jésus « un prophète » (Jn 4, 19). Il y a là une allusion à Moïse. En effet, selon la tradition, la sœur de Moïse, Myriam, obtint durant le long parcours dans le désert, que le peuple assoiffé soit accompagné par un puits-source dans lequel les eaux jaillissent, montent et débordent [2].
« 16 Jésus lui dit :
‘Va, appelle ton mari / et reviens ici’.
17 Elle lui dit : / Je n’ai pas de mari.
Jésus lui dit :
‘Tu l’a bellement dit : / Je n’ai pas de mari,
18 cinq maris, en effet, / tu as eus,
et celui-là que tu as maintenant / n’est pas ton mari.
En cela, / tu as dit vrai’. »
Jésus n’a pas dit à cette femme tout ce qu’elle a fait pour le plaisir de faire un exploit, il n’est pas un devin qui fait payer ses prouesses. Jésus a dit à cette femme tout ce qu’elle a fait parce qu’elle avait besoin d’être accompagnée pour comprendre son échec. Il lui a dit qu’elle avait cinq maris. Cela ne devait pas être seulement un symbole (après la chute de sa capitale, la Samarie avait été repeuplée par cinq peuples) : cette femme prenait les maris des autres, elle avait réellement eu cinq maris. Dans la conversation, Jésus a aussi mis à jour sa grande question existentielle : elle est troublée par la différence entre le culte à Jérusalem et le culte sur le mont Garizim des Samaritains, elle a pu en déduire que tout était faux et, nourrie d’un tel scepticisme, avoir cinq maris successifs :
« 19 Elle lui dit, / cette femme :
‘Seigneur !
Je vois, moi / que tu es prophète.
20 Nos pères, / sur cette montagne, ont adoré ;
et vous, vous dites : / ‘c’est Jérusalem le lieu où il convient d’adorer’. »
Or voici que Jésus, ayant mis à jour ses ténèbres, la conduit à la véritable adoration :
« 23 Mais l’heure vient, / et maintenant elle est présente,
où les vrais adorateurs / adoreront le Père en Esprit et en vérité.
Aussi, en effet, le Père recherche-t-il / de tels adorateurs :
24 c’est esprit en effet qu’est Dieu / et ceux qui l’adorent,
c’est en esprit et en vérité / qu’il convient qu’ils l’adorent.»
Dès lors, la femme peut se relever moralement et remettre en ordre sa vie, sans se cacher, mais avec un enthousiasme communicatif, une grande joie,
« 28 Et la femme laissa sa cruche / et s’en alla au chef-lieu.
Et elle dit aux gens :
29 ‘Venez voir un homme / qui m’a dit tout ce que j’ai fait.
Serait-ce lui / le Messie ?’
30 Et les gens sortirent du chef-lieu / et ils venaient auprès de lui. ».
Et on peut mettre sur les lèvres de cette Samaritaine le psaume de ce dimanche :
« Venez, crions de joie pour le Seigneur, acclamons notre Rocher, notre salut ! Allons jusqu’à lui en rendant grâce, par nos hymnes de fête acclamons-le ! Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous, adorons le Seigneur qui nous a faits. Oui, il est notre Dieu ; nous sommes le peuple qu’il conduit. Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? ‘Ne fermez pas votre cœur comme au désert, où vos pères m’ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit ».
Deuxième lecture (Rm 5, 1-2.5-8)
« Frères, nous qui sommes devenus justes par la foi, nous voici en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ, lui qui nous a donnés, par la foi, l’accès à cette grâce dans laquelle nous sommes établis ; et nous mettons notre fierté dans l’espérance d’avoir part à la gloire de Dieu. Et l’espérance ne déçoit pas, puisque l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné. Alors que nous n’étions encore capables de rien, le Christ, au temps fixé par Dieu, est mort pour les impies que nous étions. Accepter de mourir pour un homme juste, c’est déjà difficile ; peut-être quelqu’un s’exposerait-il à mourir pour un homme de bien. Or, la preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ est mort pour nous, alors que nous étions encore pécheurs. – Parole du Seigneur. »
Saint Paul témoigne qu’il est devenu juste par la foi. Dans les langues sémites surtout, la foi n’est pas une vague croyance, c’est le fait de prendre appui : le chrétien prend appui sur le Seigneur, il regarde Jésus-Christ et s’appuie sur Lui, alors il devient juste.
Dieu est Père, Fils et Esprit Saint, dans une union d’amour, une entente complète. « Or, la preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ est mort pour nous, alors que nous étions encore pécheurs ». C’est en méditant cela que « l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » et c’est par cet Esprit Saint que nous entrerons dans l’esprit de la famille divine (si l’on peut dire), « et nous mettons notre fierté dans l’espérance d’avoir part à la gloire de Dieu ». Nous passons comme la fleur des champs et par nous-mêmes, nous sommes aussi légers qu’une ombre, et pourtant Dieu qui a tout créé par amour, désire que nous ayons part à sa gloire, en hébreu, la gloire, c’est le poids, comme quand on dit de quelqu’un d’important que sa présence ou que sa parole a du poids, « et nous mettons notre fierté dans l’espérance d’avoir part à la gloire de Dieu ».
Dans l’évangile de ce dimanche, à celui qui croit, Jésus a promis « l’eau ». Jésus dit à la Samaritaine : « Cette eau-là, que moi je lui donne, sera en lui une source d’eau jaillissante, pour la vie qui est pour toujours » (Jn 4, 14). Cette eau lave les cœurs, comme il est écrit chez Zacharie : « Je répandrai [...] un esprit de grâce et de supplication [...] En ce jour-là, il y aura une fontaine ouverte [...] pour laver péché et souillure » (Za 12, 10 ; 13, 1). Cette eau accompagne le don de l’Esprit, comme on lit dans le prophète Ézéchiel : « Je répandrai sur vous une eau pure, et vous serez purifiés […] Je mettrai mon Esprit en vous » (Ez 36, 25. 27).
La Samaritaine désire cette eau. Elle est blessée. Elle est sans doute mal vue, et elle va au puits quand personne n’y va, à midi, sous la chaleur. De plus, son personnage reflète la situation de la Samarie. Pendant le règne d’Achaz, en l’an 735 avant J-C, Damas et Samarie assiégèrent Jérusalem (2R 16, 5 et Is 7, 1) parce que Jérusalem refusait d’entrer dans leur coalition contre l’Assyrie. Cette histoire explique pourquoi « les Juifs (Judéens) n’ont pas de relations avec les Samaritains » (Jn 4, 9). Or, c’est à une Samaritaine que Jésus demande à boire. Et Jésus lui demande d’appeler son mari. La Samaritaine sait bien qu’elle n’a pas de mari (Jn 4, 17) et Jésus reprend ses mots : « celui que tu as maintenant n’est pas ton mari » (Jn 4, 18). Il se sert surtout de cette situation pour qu’elle exprime le drame religieux qu’elle porte, sans doute depuis l’enfance, et qui l’a conduite à un tel laxisme moral : si un même Dieu doit être adoré à Jérusalem et en Samarie sur le mont Garizim (Jn 4, 19), cela pourrait signifier qu’aucun des deux lieux n’est valable et que tout est faux. Et si tout est faux, la vie morale se dégrade et le scepticisme l’amène à avoir cinq maris. Alors, avec bonté, Jésus l’appelle à découvrir ce qu’elle ne connaît pas : l’adoration du Père.
« 21 Jésus lui dit :
‘Femme, / crois-moi :
l’heure vient où ni sur cette montagne / ni même à Jérusalem vous adorerez le pcère.
22 Vous, vous adorez / ce que vous ne connaissez pas ;
nous, nous adorons, en revanche, / ce que nous connaissons,
car la vie / [vient] des Juifs.
23 Mais l’heure vient, / et maintenant elle est présente,
où les vrais adorateurs / adoreront le Père en Esprit et en vérité.
Aussi, en effet, le Père recherche-t-il / de tels adorateurs :
24 c’est esprit en effet qu’est Dieu / et ceux qui l’adorent,
c’est en esprit et en vérité / qu’il convient qu’ils l’adorent.» (Jn 4, 21-24).
C’est une traduction faite pour la récitation orale.
Les premiers chapitres de la lettre de saint Paul aux Romains enseignent que le salut du Christ rejoint tous les hommes, qu’ils soient d’origine païenne ou d’origine juive, le Christ est mort pour nous alors que nous étions encore pécheurs. Pourtant, dans l’évangile de ce dimanche, Jésus a dit à la Samaritaine : « La vie [le salut-vivification : ḥayye] vient des Juifs » (Jn 4, 22). Et saint Paul dira que les peuples païens devenus chrétiens sont greffés sur l’olivier franc (Rm 11), c’est-à-dire sur le socle hébréo-araméen des apôtres qui étaient juifs et parlaient araméen. Au temps du Christ, qu’avaient de plus les Juifs par rapport aux Samaritains ? Ils avaient l’héritage du roi Josias et celui des prophètes.
Le roi Josias avait compris que Dieu nous aime aujourd’hui avec le même amour dont il a aimé les pères pendant l’Exode : « Ce n’est pas avec nos pères que le Seigneur a conclu cette alliance mais avec nous, nous-mêmes qui sommes aujourd’hui tous vivants » (Dt 5,3). C’est ce qu’on appelle la « théologie du mémorial » qui fait entrer dans l’éternel présent de Dieu. Dans le Deutéronome, « Aujourd’hui » est dit 70 fois ! Alors qu’après la chute de Samarie en l’an -721, il n’y a plus aucune trace des exilés du royaume du Nord qui n’avaient pas cette théologie (ils se sont fondus dans les populations de leur exil), cette théologie du mémorial permettra aux exilés de Judée, lors de la conquête par le roi de Babylone un peu plus tard, de garder la foi et l’espérance : en effet, l’amour de Dieu manifesté durant les temps bénis de l’Exode les rejoint encore aujourd’hui dans dans la misère de leur exil, c’est le même amour, le même Dieu.
Quand Jésus dit à la Samaritaine : « l’heure vient – et c’est maintenant » (Jn 4, 23) : il y a un au-delà du temps, mais qui joue plutôt avec le futur qu’avec le passé : Jésus veut donner à vivre dès maintenant un don futur, eschatologique.
Quand Jésus annonce à la Samaritaine une adoration : « ni sur cette montagne ni à Jérusalem » (Jn 4, 21), il suggère aussi un au-delà de l’espace. Ezéchiel avait reçu la vision d’un char et quelque chose comme quatre roues qui progressent en même temps dans quatre directions différentes (Ez 1). C’est par ce char que la gloire du Temple quitte Jérusalem avec un bref arrêt sur le mont des Oliviers (Ez 9, 3 ; 10, 4 ; 11, 22-23) et accompagne les exilés : « Je suis pour les exilés un sanctuaire » (Ez 11, 23). Plus tard, dans la vision du Temple reconstruit, la gloire du Seigneur revient encore par ce char prendre possession de l’édifice (Ez 43, 1-4).
De cette manière, l’enseignement sur l’adoration « en Esprit [Ruah] et en vérité [vérité-fermeté] » constitue une préparation à l’enseignement eucharistique, qui est un mémorial : nous sommes aujourd’hui avec Jésus qui a vécu en Galilée et qui est mort alors que nous étions encore pécheurs, c’est pour nous, où que nous vivions, à Jérusalem, en Samarie ou n’importe où dans le monde.
Évangile Jn 4, 4-30
Il s’agit de ma traduction depuis la Pshitta, le texte liturgique des églises de langue araméenne, avec l’imprimatur de la conférence des évêques de France.
« 4 Or, [à Jésus] il lui fallait pour qu’il vienne / qu’il passe en Samarie.
5 Et il vint au chef-lieu des Samaritains, / qui est appelé Shokar,
à côté du village / que Jacob avait donné à Joseph, son fils.
6 Et il y avait, là-bas, / le puits-source des eaux de Jacob.
Or, lui, Jésus, / il était fatigué de l’effort de la route.
Et il était assis / sur le puits-source.
Et il était / six heures [midi].
&
7 Et vint une femme de Samarie / pour puiser de l’eau.
Et Jésus lui dit : / donne-moi de l’eau, que je boive.
8 Ses disciples, en effet, / étaient entrés dans le chef-lieu pour s’acheter la subsistance.
9 Elle lui disait, / cette femme samaritaine :
‘Comment, toi, tu es Juif [3] / et tu me demandes à boire ?
Car je suis, moi, / une femme samaritaine !’
Les Juifs n’ont pas de relations, en effet, / avec les Samaritains.
10 Jésus répondit / et lui dit :
‘Si tu connaissais seulement / le don de Dieu,
et qui est celui-là qui t’a dit : / ‘Donne-moi que je boive !’
c’est toi qui lui demanderais, / et il te donnerait l’eau vive’.
11 Elle lui dit, / cette femme-là :
‘Seigneur !
Tu n’as pas de seau, / et le puits est profond !
D’où [y aurait-il] pour toi / l’eau vive ?
12 Serais-tu plus grand, toi / que notre père Jacob,
qui nous a donné, lui, / ce puits,
et auquel il a bu, lui, / et ses fils et ses troupeaux ?’
13 Jésus répondit / et lui dit :
‘Quiconque boira cette eau-ci / aura de nouveau soif.
14 Or quiconque boira l’eau / que moi je lui donnerai,
n’aura plus soif, / pour toujours !’
Mais cette eau-là / que moi je lui donne
sera en lui une source [un puits-source] d’eau jaillissante / pour la vie qui est pour toujours’.
15 Elle lui dit / cette femme-là :
‘Seigneur !
Donne-moi cette eau / pour que je n’aie plus de nouveau soif
et que je ne vienne plus / puiser de cet endroit-ci.
16 Jésus lui dit :
‘Va, appelle ton mari / et reviens ici’.
17 Elle lui dit : / Je n’ai pas de mari.
Jésus lui dit :
‘Tu l’a bellement dit : / Je n’ai pas de mari,
18 cinq maris, en effet, / tu as eus,
et celui-là que tu as maintenant / n’est pas ton mari.
En cela, / tu as dit vrai’.
19 Elle lui dit, / cette femme :
‘Seigneur !
Je vois, moi / que tu es prophète.
20 Nos pères, / sur cette montagne, ont adoré ;
et vous, vous dites : / ‘c’est Jérusalem le lieu où il convient d’adorer’.
21 Jésus lui dit :
‘Femme, / crois-moi :
l’heure vient où ni sur cette montagne / ni même à Jérusalem vous adorerez le pcère.
22 Vous, vous adorez / ce que vous ne connaissez pas ;
nous, nous adorons, en revanche, / ce que nous connaissons,
car la vie / [vient] des Juifs.
23 Mais l’heure vient, / et maintenant elle est présente,
où les vrais adorateurs / adoreront le Père en Esprit et en vérité.
Aussi, en effet, le Père recherche-t-il / de tels adorateurs :
24 c’est esprit en effet qu’est Dieu / et ceux qui l’adorent,
c’est en esprit et en vérité / qu’il convient qu’ils l’adorent.
25 Elle lui disait / cette femme :
‘Je sais, moi, / que le Messie vient ;
et, lorsqu’il sera venu, / lui nous enseignera toute chose !’
26 Jésus lui dit :
‘C’est moi, / moi qui parle avec toi’.
&
27 Et tandis qu’il parlait / vinrent ses disciples.
Et ils s’étonnaient / de ce qu’il parlât avec une femme.
Mais personne ne dit : ‘que cherches-tu ?’ ; ou bien : ‘pourquoi parles-tu avec elle ?’
28 Et la femme laissa sa cruche / et s’en alla au chef-lieu.
Et elle dit aux gens :
29 ‘Venez voir un homme / qui m’a dit tout ce que j’ai fait.
Serait-ce lui / le Messie ?’
30 Et les gens sortirent du chef-lieu / et ils venaient auprès de lui. ».
La Pshitta parle d’une ville appelée Shokar [šāḵar] (Jn 4, 5) « à côté du village (ou du champ) que Jacob avait donné à Joseph, son fils », c’est-à-dire à côté de Sichem šḵm (Gn 48, 22). Shokar pourrait être une déformation locale et moqueuse du nom de l’illustre Sichem, en effet, le verbe škar signifie s’enivrer, et šakar signifie rendre honteux, hideux. SyrS et SyrC parlent de « Sichem » et ignorent « Shokar », ce qui peut refléter un éloignement des usages locaux. À travers ce nom, qui était un usage local et oral, la Pshitta (et elle seule) se souvient du regard méprisant posé sur cette ville avant que Jésus ne vienne y parler.
Nous avons déjà en partie commenté l’évangile à l’occasion du psaume et de la 2e lecture. Cette femme est décontenancée : les uns disent qu’il faut adorer au mont Garizim et d’autres à Jérusalem, ils se contredisent, donc tout est faux et cette femme s’éloigne du Seigneur ; elle a eu 5 maris symbolisant les cultes idolâtriques aux Baals répandus en Samarie, et elle vit dans l’adultère. Elle va au puits à midi, quand personne ne s’y trouve, pour être sûre de ne pas rencontrer l’épouse légitime de l’homme avec lequel elle vit. Et voilà que Jésus s’y trouve et il lui demande de l’eau, et lui dit cette parole étonnante :
« 14 Or quiconque boira l’eau / que moi je lui donnerai,
n’aura plus soif, / pour toujours !’
Mais cette eau-là / que moi je lui donne
sera en lui une source [un puits-source] d’eau jaillissante / pour la vie qui est pour toujours’.
15 Elle lui dit / cette femme-là :
‘Seigneur !
Donne-moi cette eau / pour que je n’aie plus de nouveau soif
et que je ne vienne plus / puiser de cet endroit-ci. » (Jn 4,14-15)
Quand on proclame le récitatif, on fait un geste de la main droite, comme un poing sur le cœur, d’abord fermé et qui s’ouvre en jaillissant.
C’est mieux que l’eau du puits de Jacob qui était un puits d’eau vive. La femme pense d'abord en termes concrets — de l’eau qui évite la corvée quotidienne — mais Jésus parle d’une source spirituelle.
L’évangile de Jean est un filet d’oralité[4] où les différents épisodes constituent des perles, des fils et des tresses.
Cet épisode ouvre la « tresse eucharistique » qui se poursuit avec le discours du Pain de Vie et s’achève en Jn 10. L’eau est une vitalité qui jaillit, une vie qui se renouvelle, comme une source qui rend notre existence toujours fraîche.
Le filet peut aussi se lire dans une sens transversal, alors l’épisode de la Samaritaine s’entend avec la parole de Jésus, à Jérusalem cette fois : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive. » (Jn 7,37).
Jésus conduit doucement la femme à la vérité sur elle-même. Il ne condamne pas : il révèle pour guérir. Lui, l’homme juif, il honore une Samaritaine en lui demandant à boire. Aucun laxisme pourtant, en lui reprochant d’avoir eu 5 maris, il veut lui faire quitter une situation d’adultère personnel et plus généralement le syncrétisme religieux de la Samarie.
En lui rappelant que le salut [la vie : ḥayye : la vie (les vies). Ce mot est souvent traduit pas « salut »] vient des Juifs, Jésus pose le principe de l’évangélisation future : selon le dessein divin, elle se fera sur les bases hébraïques, c’est-à-dire sur les bases de la culture de l’Ancien Testament.
Cette eau jaillissante qu’il lui promet est une vie sans cesse renouvelée par l’adoration véritable du Père (Jn 4,23). Être attentif au fait que nous vivons dans un univers créé, être attentif à l’amour du Père, nous recevoir du Père, notre Créateur.
L’adoration du Créateur apporte la guérison du désordre apporté à cause des péchés personnels ou des péchés des parents et des générations passées. L’adoration signifie l’accueil de l’amour de Dieu, l’accueil de la bénédiction du Père.
Alors, cette femme reconnaît en Jésus le Messie, Jésus le Christ. Celui qui était annoncé par les prophètes. Elle « laisse sa cruche » et s’en va inviter les gens de sa ville : « Venez voir ».
[1] On peut aussi signaler, en marge du texte biblique, la tentative du savant non conventionnel Immanuel Velikovsky. Dans Mondes en collision, il propose une lecture cosmique des plaies d’Égypte : selon lui, le passage d’une comète très proche de la Terre aurait provoqué des perturbations majeures — électriques, atmosphériques et hydrologiques.
[2] Cette tradition était bien connue au temps du Christ car saint Paul s’y réfère sans devoir s’expliquer quand il parle d’un rocher-puits qui suivait les Hébreux au désert : « Nos pères… ont été baptisés en Moïse dans la nuée et dans la mer, tous ont mangé le même aliment spirituel et tous ont bu le même breuvage spirituel. Car ils buvaient à un rocher spirituel qui les suivait : ce rocher, c’était le Christ » (1 Co 10, 3-4). Et cette dernière affirmation fait écho à la parole de Jésus à la Samaritaine.
Date de dernière mise à jour : 10/01/2026