20. Jésus, sa mère, et la Trinité

Chez les païens, mésopotamiens ou égyptiens, grecs ou latins, il était pensable de diviniser un homme, surtout un roi. Mais jamais chez les Juifs, c’est bien pourquoi la Bible raconte les fautes du roi David. Quand l’empereur Caïus Caligula s’était exhibé, déguisé en Jupiter, Philon d’Alexandrie fut choqué et il dit : « Dieu se changerait plutôt en homme que l’homme en Dieu »[1]. La foi chrétienne n’est pas celle en un homme qui demanderait aux gens de le prendre pour une divinité, à côté de Dieu. Il s’agit de Dieu qui descend. Et la Bible prépare le peuple juif à une visite de Dieu (par exemple le Prophète Amos). Un homme ne peut pas se diviniser, mais Dieu, ou plutôt le Verbe de Dieu s’est fait homme, en Marie, par la puissance du Saint Esprit.

Or, ce qu’il faut aussi savoir, c’est que l’Esprit Saint est en araméen un mot féminin, et a une connotation maternelle. Par exemple, saint Aphraate (dit le Sage de Perse) redoute qu’en se mariant, un homme oublie Dieu « son Père et l’Esprit Saint sa mère »[2]. En Orient, l’expression « mère de Jésus » désigne traditionnellement le Saint-Esprit (un mot féminin), et notamment, c’est dans l’Eglise assyro-chaldéenne (de langue araméenne) que cette expression est tout à fait fréquente, et cela jusqu’à aujourd’hui. Tel est bien sûr le sens de l’expression « mère de Jésus » dans le verset 116 de la sourate 5 du Coran : « Quand Dieu dira : ‘Îsa (Jésus), fils de Mariam, as-tu dit aux gens : Prenez-moi et ma mère pour deux divinités, à côté de Dieu ? », l’ironie du verset porte sur le fait que Jésus soit mis en scène, au Jour du Jugement, pour accuser les chrétiens (ici arabes) de croire en lui et en l’Esprit Saint, car sa mère, ici, c’est l’Esprit Saint, ainsi que beaucoup de commentateurs musulmans anciens le savaient encore très bien. Tabarî, al-Baydawî, al-Zamahšarî, al-Jalâlayn ou d’autres encore moins connus : tous indiquent à propos de ce verset (Coran 5,116) qu’il s’agit de l’Esprit-Saint et non pas de la Vierge Marie[3].

Cela veut dire aussi que cette sourate 5 s’adresse à des Arabes chrétiens, et qui, de surcroît, partagent les expressions théologiques chrétiennes du monde perse, chaldéen, à près de mille kilomètres de La Mecque. Le vrai problème, politiquement incorrect, est que si un verset du Coran ne s’explique que par un contexte syro-araméen, la naissance de l’islam doit se situer également dans un tel contexte ! [4]

Quant aux chrétiens, il est faux de dire qu’ils adorent Marie, mais ils la vénèrent : la maternité de Marie est virginale. Marie est vierge (Lc 1,27) et dit « je ne connais pas d’homme » (Lc 1,34). C’est une maternité royale : le fils de Marie est de la descendance de David et son règne n’aura pas de fin. C’est une maternité divine, son Fils est Fils de Dieu (ou Verbe de Dieu). C’est une maternité par l’opération du Saint Esprit. L’étonnement, la stupeur, l’émerveillement devant une telle maternité conduisent à vénérer Marie.

Françoise Breynaert


[1] PHILON D’ALEXANDRIE, Légation à Caïus, N° 118, trad. Delaunay, Paris, Didier, 1870, p.310.

[2] APHRAATE, Les exposés [écrits entre 336 et 345], trad. Marie-Joseph Pierre, Sources Chrétiennes n° 359, Paris, Cerf, 1989, t.2 p.791

[3] cf. AZZI Joseph, Le prêtre et le prophète : aux sources du Coran, Paris, Maisonneuve & Larose, 2001, p.169

[4] On pourra lire à ce sujet : Patricia CRONE & Michael COOK, Hagarism. The Making of the Islamic World, 1977. Christoph LUXENBERG - Die Syro-Aramäische Lesart des Koran (2004) (« La Lecture Syro-araméenne du Coran ») : le coran provient pour une part de textes transposés de l’araméen (syriaque) en arabe. Manfred KROPP - Vom Koran zum Islam : Schriften zur frühen Islamgeschichte und zum Koran (2009) : contexte syriaque (araméen) de l’écriture du coran ; poursuite de l’écriture et de la réécriture du Coran aux 8e et 9e siècles.


 

Date de dernière mise à jour : 06/08/2019