Éclairages carmélitains

Éclairages carmélitains : introduction

L’âme est un château de lumière

Audace, désir, courage !

Les grandes faveurs de st Joseph

La quatrième demeure (Thérèse d’Avila)

La nuit des sens (Jean de la Croix)

La nuit de l’esprit et Gethsémani

Les souffrances de la nuit de l’esprit

Nuit de l’esprit et troubles psycho-pathologiques

La pure foi. Louis-Marie de Montort et Jean de la Croix

La petite voie : une voie mariale (Thérèse de Lisieux)

Éclairages carmélitains : introduction

Une aventure d’amour : Comment rencontrer Dieu, qui est si différent de nous ? La question est mal posée, répond Jean de la Croix car il faut savoir que si l'âme cherche Dieu, Dieu, de son côté, la cherche bien davantage : amour infini de la part de Dieu, amour tout juste naissant de la part de l'homme ; amour qui attire irrésistiblement Dieu et l'homme l'un vers l'autre. L'âme devient comme l'épouse à l’égard du Christ Époux et leur amour va culminer dans l'union parfaite du mariage spirituel.

Ma montée du Carmel : C'est à une véritable ascension qu'il faudra se livrer pour arriver à ce sommet. Jean de la Croix l'a décrite dans sa ‘Montée du Mont Carmel’ et l'a résumée dans un dessin suggestif qu'il distribuait à ses disciples. Le principe qui l'inspire est simple : puisque Dieu se communique partout où il trouve la place, le premier souci de l'âme sera de faire place à Dieu et pour cela d'évacuer d'elle-même tout ce qui lui fait obstacle.

La montagne du carmel, c’est le Christ. Ajoutons ceci : quand on fait une ascension, le but ce n’est pas le piolet, mais c’est le sommet. Mais il serait téméraire de se passer d’un piolet ! 

Les nuits : Le but de la prière est l'union à Dieu, ou l'acquisition du Saint Esprit, ou le mariage spirituel (diverses expressions sont possibles...) Or, nos sens, notre intelligence, notre volonté, toutes nos « facultés », sont à mesure humaine et le péché les entache.

La nuit des sens accommode les sens à Dieu.

La nuit de l'esprit accommode l'esprit à Dieu.

Même si nous étions sans péché, il serait nécessaire de passer par des nuits. Le pape Jean Paul II a dit de Marie :

« La Mère de ce Fils, gardant la mémoire de ce qui a été dit à l'Annonciation et au cours des événements suivants, porte en elle la «nouveauté» radicale de la foi, le commencement de la Nouvelle Alliance. C'est là le commencement de l'Evangile, c'est-à-dire de la bonne nouvelle, de la joyeuse nouvelle. Il n'est cependant pas difficile d'observer en ce commencement une certaine peine du cœur, rejoignant une sorte de "nuit de la foi" - pour reprendre l'expression de saint Jean de la Croix-, comme un «voile» à travers lequel il faut approcher l'Invisible et vivre dans l'intimité du mystère. »

(Jean Paul II, Redemptoris Mater § 17)

Pour les croyants que nous sommes, la « nuit obscure » pourrait désigner les expériences purificatrices occasionnées par des souffrances physiques, morales ou spirituelles, la conscience douloureuse du péché, l'apparente absence de Dieu dans une situation donnée. Vécues dans la prière, de telles expériences affinent la conscience morale, détachent l'esprit de l'éphémère, de l'illusoire, de ce qui trop humain, trop étroit, et attachent le cœur à l'unique Dieu, y allument un feu d'amour, de zèle, éclairent les choses tout autrement...

« Ainsi en est-il de l’âme qui est attachée à un objet quelconque. Quelle que soit sa vertu, elle n’arrivera pas à la liberté de l’union divine.

C’est une pitié de voir certaines âmes ; elles sont comme de riches navires, chargés de bonnes œuvres et d’exercices spirituels, de vertus et de faveurs divines, mais elles n’ont pas le courage d’en finir avec un petit attrait, une légère attache ou affection, ce qui est tout un ; aussi ne progresseront-elles pas ; elles n’arriveront pas au port de la perfection (…) Dieu les as déjà aidées à briser d’autres liens beaucoup plus forts des affections qu’elles portaient au péché et aux vanités. Aussi est-il vraiment déplorable de voir que pour une attache à un enfantillage que Dieu leur a laissé à vaincre par amour pour lui et qui n’est qu’un simple fil, elles cessent d’avancer et n’arriveront jamais à ce bien incomparable de l’union avec Dieu. Il y a pire encore. Non seulement elles n’avancent pas, mais cette attache les fait aller à reculons. »

(St Jean de la Croix, La montée du carmel, livre I, chap. XI, p.74)

L’âme est un château de lumière

Considérons notre âme comme un château fait tout entier d'un seul diamant ou d'un très clair cristal, où il y a beaucoup de chambres, de même qu'il y a beaucoup de demeures au ciel (cf. Jn.14,2).

Car à bien y songer, mes sœurs, l'âme du juste n'est rien d'autre qu'un paradis où Il dit trouver ses délices (cf. Pv.8,31). Donc, comment vous représentez-vous la chambre où un Roi si puissant, si sage, si pur, si empli de tous les biens, se délecte ?

Je ne vois rien qu'on puisse comparer à la grande beauté d'une âme et à sa vaste capacité. Vraiment, c'est à peine si notre intelligence, si aiguë soit-elle, peut arriver à le comprendre, de même qu'elle ne peut arriver à considérer Dieu, puisqu'il dit lui-même qu'il nous a créés à son image et à sa ressemblance (cf. Gn.1,26).

Or, s'il en est ainsi, et c'est un fait, nous n'avons aucune raison de nous fatiguer à chercher à comprendre la beauté de ce château... Il suffit donc que Sa Majesté dise que l'âme est faite à son image pour qu'il nous soit difficile de concevoir sa grande dignité et sa beauté.

Sainte Thérèse d'Avila, Le château intérieur, premières Demeures, début du chapitre I

Audace, désir, courage !

Ayons une grande confiance, car il convient beaucoup de ne pas minimiser nos désirs, mais, comme Dieu nous l'a dit, de croire que si nous prenons courage, nous obtiendrons peu à peu, même si cela n'est pas immédiat, ce que de nombreux saints atteignent avec sa faveur ; car si jamais ils ne s'étaient déterminés à le désirer et, peu à peu, à se mettre à œuvre, ils n'auraient pas atteint un état si élevé.

Sa Majesté [Dieu] veut des âmes courageuses. Elle est leur amie, à condition qu'elles vivent dans l'humilité, sans nulle confiance elles-mêmes. Jamais je n'ai vu l'une d'elles rester au bas du chemin, ni une âme qui cache sa lâcheté sous de l'humilité faire en de longues années autant de chemin que les autres en peu de temps.

Je m'émerveille de voir combien il importe, dans cette voie, d'entreprendre vaillamment de grandes choses. Quand elle manquerait de force dans l'immédiat, l'âme prend son vol et monte très haut, même si, comme l'oiselet au maigre plumage, elle se fatigue, et ralentit.

J'ai eu naguère souvent présent à l'esprit ce que dit saint Paul, que nous pouvons tout en Dieu.

Je comprenais bien que par moi-même je ne pouvais rien. Cela me fut très utile, avec ce que dit saint Augustin : "Donne-moi, Seigneur ce que tu ordonnes, et ordonne-moi ce que tu veux." Je me rappelais souvent que saint Pierre n'a rien perdu à se jeter à la mer, malgré la peur qu'il eut ensuite. Ces premières résolutions sont une grande chose..., mais l'humilité doit toujours être première, afin de comprendre que nous ne trouverons pas ces forces en nous.

Sainte Thérèse d'Avila,,Autobiographie XIII, 2-3

Les grandes faveurs de st Joseph

Sainte Thérèse d'Avila témoigne d'une expérience très forte de la puissance de saint Joseph :

Je pris pour avocat et maître le glorieux saint Joseph

Je pris pour avocat et maître le glorieux saint Joseph et je me recommandai beaucoup à lui. De cette détresse comme d'autres plus graves, où l'honneur et l'âme étaient en danger, je vis clairement mon père et Seigneur me tirer avec plus de profit que je ne savais lui en demander. Je n'ai pas souvenir, jusqu'à ce jour, de l'avoir jamais supplié de m'accorder quelque chose qu'il m'ait refusé.

Sainte Thérèse d'Avila, autobiographie VI, 6.

 

Les grandes faveurs que Dieu m'a faites par l'intermédiaire de ce bienheureux saint sont chose stupéfiante

Les grandes faveurs que Dieu m'a faites par l'intermédiaire de ce bienheureux saint sont chose stupéfiante, ainsi que les périls dont il m'a sauvegardée, corps et âme : il semblerait que le Seigneur a donné à d'autres saints le pouvoir de nous secourir dans certains cas, mais l'expérience m'a prouvé que ce glorieux saint nous secourt en toutes circonstances ; le Seigneur veut ainsi nous faire entendre que de même qu'Il fut soumis sur terre à celui qu'on appelait son père, qui était son père nourricier, et qui à ce titre pouvait lui commander, il fait encore au ciel tout ce qu'il lui demande.

D'autres personnes à qui j'ai conseillé de se recommander à lui ont fait, elles aussi, la même expérience ; et encore aujourd'hui nombreux sont ceux dont la ferveur à son égard est renouvelée par l'expérience de cette vérité.

Sainte Thérèse d'Avila, autobiographie VI, 6.

 

Joseph : un maître pour progresser dans la vertu et l'oraison

Jamais je n'ai connu quelqu'un qui ait pour lui une sincère dévotion et le serve tout particulièrement sans mieux progresser dans la vertu [...]

Depuis plusieurs années, ce me semble, que je lui demande quelque chose le jour de sa fête, il m'a toujours exaucée ; lorsque ma demande n'est pas tout à fait juste, il la redresse, pour mon plus grand bien. [...]

Les personnes d'oraison, en particulier, devraient toujours s'attacher à lui ; car je ne sais comment on peut penser à la Reine des Anges au temps qu'elle vécut auprès de l'enfant Jésus, sans remercier saint Joseph de les avoir si efficacement aidés. Que ceux qui ne trouveraient pas de maître pour leur enseigner l'oraison prennent pour maître ce glorieux saint, et ils ne s'égareront pas en chemin.

Sainte Thérèse d'Avila, autobiographie VI, 7-8.

 Sainte Thérèse d'Avila, Oeuvres complètes, Desclée de Brouwer, Paris 1995, p. 39-41 ;

La quatrième demeure (Thérèse d’Avila)

Le château intérieur, auquel sainte Thérèse d'Avila compare notre âme, possède symboliquement sept demeures. Nous n'expliquerons pas tout... Mais voici ce qui est dit pour le 4° demeure.

[Voici les actes intérieurs caractéristiques de la 4° demeure : ]

- accomplir des actes,

- louer Dieu,

- se réjouir de sa bonté,

- le voir semblable à Lui-même,

- souhaiter son honneur et sa gloire...

- contenter Dieu et chercher, autant que possible à ne pas l'offenser,

- le prier de faire toujours progresser l'honneur et la gloire de son Fils, et grandir l'Église Catholique... (I, 6-7)

[Les épreuves de la 4° demeure et la conduite à tenir :] Thérèse d'Avila témoigne de tumultes de la pensée... l'âme acquiert des mérites par ces souffrances... Pour la plupart, toutes nos inquiétudes et nos épreuves viennent de ce que nous ne nous comprenons pas.... il est fort pénible, presque intolérable, que l'obstacle soit en nous-mêmes... contentons-nous de moudre notre farine [c'est à dire de participer aux prières, de lire l'Evangile, de méditer etc...] sans que cessent d'agir la volonté et l'entendement... et ne pas accuser notre pauvre âme de ce que font notre faible imagination, notre nature, et le démon. (I, 8-14)

[La dilatation et le bonheur qui s'opère dans les 4° demeures : ] [Thérèse d'Avila parle d'une faveur surnaturelle], elle émane avec une quiétude immense et paisible du plus intime de nous-même... quiconque l'éprouvera, l'homme extérieur tout entier jouit de ce plaisir et de cette douceur... le coeur s'est dilaté... Ô mon Seigneur et mon Dieu, que vos grandeurs sont grandes ! ... tout notre intérieur se dilate et s'élargit, et on ne saurait exprimer tout le bien qui en résulte, l'âme elle-même ne peut comprendre ce qui lui est donné. Elle respire un parfum, disons-le maintenant, comme s'il y avait dans cette profondeur intérieure un brasero... (II, 4-9)

[Mais la délectation n'est pas forcément nécessaire au progrès : ] Ne parlons pas de l'heure où le Seigneur consent à l'accorder : c'est au gré de Sa Majesté, uniquement...Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient, et qui l'aime vraiment ; c'est vrai, je le sais, je connais des gens qui suivent la voie de l'amour comme ils le doivent, uniquement pour servir leur Christ crucifié... (II, 9)

[Dieu, qui habite dans le château intérieur, appelle les puissances de l'âme à venir plus à l'intérieur, comme un berger siffle pour appeler le troupeau dispersé : ] Et ce sifflement du pasteur a une telle puissance qu'ils [les sens, les puissances] abandonnent les choses extérieures qui aliénaient leur raison, et rentrent dans le château. (III, 2)

[Thérèse d'Avila compare alors la grâce une eau qui coule de source, mais elle recommande de ne pas cesser nos efforts : ] Il ne faut pas abandonner l'action de l'entendement lorsque l'eau coule de source sans que les aqueducs l'amènent, l'entendement se modère ou est contraint de se modérer. (III, 8)

[Les effets, les fruits de la 4° demeure :] Ainsi, elle n'est plus oppressée par la frayeur de l'enfer, car tout en ayant un plus grand désir de ne point offenser Dieu (ici, elle perd sa peur servile), elle a grande confiance de jouir de lui un jour. La crainte qu'elle eut de détruire sa santé en faisant pénitence, elle la rejette entièrement en Dieu ; ses désirs de se mortifier s'accroissent. Son appréhension des épreuves diminue car sa foi est plus vive, et elle comprend que si elle les endure pour Dieu, Sa Majesté lui accordera la grâce de les supporter patiemment ; elle les désire même parfois, car elle a aussi la ferme volonté de faire quelque chose pour Dieu.

Comme elle connaît mieux sa grandeur, elle se juge d'autant plus misérable ; comme elle a déjà goûté aux délices de Dieu, elle voit que celles du monde ne sont qu'ordure ; elle s'en éloigne peu à peu, et, pour le faire, elle a plus d'empire sur elle-même.

Enfin, elle se perfectionne dans toutes les vertus, tout notre bonheur dépend de cette persévérance. (III, 9)

Sainte Thérèse d'Avila, Le Château intérieur, 4° demeures, chapitre I, II, III.

La nuit des sens

St Jean de la Croix décrit la nuit des sens dans son œuvre « La nuit obscure ».

On reconnaît la nuit des sens à trois choses :

1. Absence de joie en Dieu et dans les choses créées. La partie sensible est abattue et languissante par manque de goût à agir mais l'esprit est vigoureux.

2. Sentiment de reculer, inquiétude à ce sujet.

3. Incapacité de méditer à l'aide de l'imagination, avec cependant un désir de servir Dieu. Attrait pour la solitude et le calme.

« Par une nuit profonde, étant pleine d'angoisse et enflammée d'amour,

Oh l'heureux sort !

Je sortis sans être vue,

tandis que ma demeure était déjà en paix... »

Angoissée parce que la partie sensible est privée.

L'heureux sort car Dieu agit. Mais sans être vu.

"Si l'âme restait calme, sans se préoccuper de rien ni à l'extérieur ni à l'intérieur, elle sentirait la délicatesse d'une nouvelle nourriture intérieure".

"Dès que l'âme a le désir de sentir [la nouvelle nourriture intérieure] elle s'échappe : l'âme ne sent que l'absence et se trouble."

Il se produit peu à peu un embrasement d'amour. "Cet embrasement d'amour ne se sent pas d'ordinaire au début car il n'a pas encore commencé à cause de l'impureté de la nature ou parce que l'âme qui ne se comprend pas ne lui donne pas un asile paisible."

Le premier bienfait est "le respect et la retenue devant Dieu". "L'entendement acquiert la pureté et la liberté nécessaire pour comprendre la vérité car les goûts sensibles et les tendances, alors même qu'ils ne se portent que vers les choses spirituelles offusquent et embarrassent l'esprit tandis qu'au contraire l'angoisse et la sécheresse du sens éclairent et vivifient l'entendement."

Saint Jean de la Croix, Oeuvres spirituelles de saint Jean de la Croix. Seuil, 1947, p. 512-520 et 538.

La nuit de l’esprit et Gethsémani

La nuit de l’esprit est un véritable drame. Pour en éclairer l’horreur et en expliquer la fécondité, il faut le rapprocher du drame de Gethsémani qu’il prolonge. Gethsémani vit la collusion de la pureté de Dieu et du péché du monde dans l’Humanité du christ qui portait ce double poids. Cette Humanité sainte y fut écrasée, brisée, anéantie. Quelques plaintes aux apôtres, des gémissements dans la nuit, la sueur de sang, laissèrent deviner l’horreur du drame silencieux et profond qu’enveloppait l’obscurité du mystère. Et cependant le rachat de l’humanité, la naissance et les développements de l’Eglise ont révélé la qualité de la victoire remportée par la patience du Christ en ce combat. La nuit de l’esprit est une participation à cette souffrance et à cette victoire du Christ.

N’identifions pas complètement les deux combats. Des distinctions s’imposent. Jésus portait l’onction de la divinité et le péché du monde. Pour hautes que soient ses communications avec Dieu, l’âme ne reçoit qu’une grâce créée et limitée ; le péché qu’elle porte est le sien. Le combat du Christ avait pour enjeu le salut de l’humanité entière, et il y fut victorieux. La nuit de l’esprit a pour enjeu la haute perfection d’une âme. Et cependant, dans la nuit de l’esprit, il ne s’agit pas que d’une âme. Ce n’est pas un combat individuel. Celui qui sort victorieux de l’épreuve devient nécessairement un apôtre, un entraîneur. Or donc, toutes proportions gardées, c’est bien Gethsémani qui se prolonge dans la nuit de l’esprit que subissent les vaillants. L’Eglise entière est intéressée à leur victoire.

Père Marie Eugène de l’Enfant Jésus, Je veux voir Dieu, éditions du carmel, 1956, p. 762-763

Les souffrances de la nuit de l’esprit

Intérieurement :

« C’est dans la pauvreté, l’abandon, le dénuement de touts les pensées de mon âme, c’est-à-dire dans les ténèbres de mon intelligence, dans les angoisses de ma volonté, dans les afflictions et les chagrins de ma mémoire que je suis sortie » (Nuits obscure II, IV).

« L’âme se reconnaît si impure et si misérable qu’il lui semble que Dieu s’élève contre elle et qu’elle-même s’élève contre lui.» (Nuit obscure II, V)

Saint Jean de la Croix cite Job 7, 20 (Nuit obscure II, V) et Job 13, 7-17 (Nuit obscure II, VII) et le livre des lamentations 3, 1-20 (Nuit obscure II, VII).

Se produisent des ébranlements qui sont la conséquence habituelle de l’action intérieure de Dieu. Ils sont transitoires.

[Voici en résumé les exemples de l’auteur:

La terreur de se sentir à la merci de cette force mystérieuse qui surgit soudain et les maîtrise.

Les facultés, telles des enfants que l’autorité du maître a maintenus attentifs et appliqués pendant un temps assez long, elles laissent déborder, désordonnés et bruyants, les élans de vie.

Impuissance et désarroi dans la conceptualisation des vérités dogmatiques, dans l’attention amoureuse et dans les affaires temporelles.]

Se produisent des fatigues du corps et de l’esprit.

La neurologie qui étudie la transmission physiologique des perceptions intellectuelles nous avertit que les réactions que ces perceptions produisent sont diffusent et étendues. Cette loi est à retenir ; elle nous prévoir que les malaises généraux seront l’effet normal de la purification ou nuit de l’esprit.

Ainsi, la localisation qui attire l’attention risque d’égarer l’observation et le diagnostic.

Le directeur veillera à ce que ces malaises et la médication nécessaire ne replient pas l’âme sur elle-même.

Des épreuves viennent des critiques extérieures.

La critique : certaines tendances trouvent dans l’activité de l’apostolat une certaine liberté d’expression et prennent du relief. […] La critique trouve assez aisément un aliment. Des vivacités, des rudesses extérieures, des écarts de langage parfois, des manques de prudence dans l’utilisation des dons surnaturels, des mouvements mal réprimés d’égoïsme et d’orgueil. Il est bien clair que la purification n’est pas terminée et que l’onction de la grâce n’a pas tout pénétré. N’exagérons pas les déficiences de l’âme en cette période. Ne les nions pas non plus. Les déficiences réelles qui semblent souiller une action de Dieu authentique expliquent le scandale des faibles et les doutes qui assaillent les prudents.

L’action du démon.

L’opposition violente et les persécutions que subissent ces âmes trouvent leur cause véritable et leur source dans la haine que soulève sous ses pas, en ce monde, la charité divine par son action et ses triomphes. Relire Jn 15, 18-20.

Les interventions du démon s’exercent habituellement dans le domaine soumis aux causes secondes naturelles. Le démon ne se porte dans le domaine extérieur du merveilleux que lorsqu’il y est attiré, pour la simuler, par une action de Dieu qui s’y fait éclatante, ou lorsque la rage de la défaite lui a fait abdiquer toute prudence. Pourquoi attirerait-il inutilement l’attention et signalerait-il ouvertement sa présence alors que sa puissance de dissimulation est son moyen d’action le plus efficace ?

Conclusion

En marchant dans les traces sanglantes du Christ et en participant à ses diverses souffrances, l’âme recueille en toutes ses puissances les effets purificateurs du sang rédempteur. Son identification au Modèle divin s’exprime en une science plus profonde de la charité. A expérimenter ainsi douloureusement sa faiblesse, la profondeur haineuse dans le monde, ses violences aveugles chez tous, l’âme apprend l’humilité devant Dieu, devant elle-même, devant l’œuvre à réaliser dans l’Eglise ; elle découvre progressivement les conditions divino-humaines dans lesquelles se développe le Royaume de Dieu ici-bas.

Père Marie Eugène de l’Enfant Jésus, Je veux voir Dieu,  Editions du Carmel, 1956, p. 764-785.

Nuit de l’esprit et troubles psycho-pathologiques

Les psychiatres signalent une certaine ressemblance entre les effets psychologiques de la nuit et les troubles psychiques qui appartiennent aux maladies mentales.

Les troubles produits par la puissance de l'action de Dieu dans la nuit s'apparente à certains troubles psycho-pathologiques qui ont une cause différente.

La purification de l'esprit fait monter à la surface jusqu'à une prise de conscience douloureuse ces tendances pathologiques qui existent à des degrés divers dans les facultés.

Saint Jean de la Croix avait déjà noté dans la nuit des sens une certaine influence de la mélancolie dans la sécheresse contemplative et son action plus nette dans les tentations de luxure (Nuit obscure I, III). Elles colorent fortement les réactions de l'âme sous l'action de Dieu qui offrent ainsi au psychiatre des indices justifiant son diagnostic pessimiste. C'est bien un obsédé, un mélancolique, un cyclothymique...

Dans les cas mixtes, où la cause efficiente principale est mystique et la cause instrumentale est plus ou moins pathologique, le discernement sera plus difficile.

Le comportement de l'âme et ses progrès qui seront appréciés non d'après la violence des crises ou leur retour périodique, mais d'après des critères d'ensemble saisis sur une large période, permettront de déterminer quelle est de la nuit mystique ou de la psychose l'influence prédominante qui finira par l'emporter.

À l’encontre d'une psychose qui, si elle ne détruit pas toujours appauvrit régulièrement l'esprit et la personnalité, par les stagnations et les aberrations qu'elle leur impose et qui, si elle produit une œuvre intellectuelle, se borne à ressasser indéfiniment les mêmes choses sans création spirituelle véritable,

une expérience comme celle de saint Jean de la Croix nous apparaît de notre point de vue psychologique, comme une progression constante, un enrichissement ininterrompu, une régularité de victoires journalières remportées dans les circonstances les plus difficiles.

La nuit crée en surface des abcès de fixation qui tirent les humeurs malignes et les éliminent. Elle assure non seulement la purification morale de l'âme, mais la libération du pathologique.

La transformation réalisée, les incidents de route perdent du relief. L'âme s'étonne qu'elle ait pu y attacher tant d'importance.

Le directeur se rend compte combien il eût pu retarder cette marche par ses hésitations ou ses recherches [...] étant donné que les moyens les plus efficaces de guérison se trouvent dans l'orientation vers Dieu seul, parfaite santé de l'âme.

Père Marie Eugène de l'Enfant Jésus, Je veux voir Dieu, Editions du Carmel, 1956, p. 805-807

Possibilité de vie spirituelle dans une psychose.

Quelles que soient les profondeurs du sub-conscient où elle est enracinée, la tendance pathologique reste localisée dans le sens. Bien qu'intervenant dans l'activité de l'intelligence et de la volonté pour la faire dévier et en brouiller les manifestations extérieures, la psychose n'altère pas la santé de l'intelligence et de la volonté.

A plus forte raison faut-il sauvegarder l'inviolabilité du domaine surnaturel de la grâce. La maladie organique ou la psychose peuvent faire dévier l'exercice de la vertu surnaturelle en brouillant et faussant les perceptions du réel extérieur sur lesquelles elle s'appuie. Mais elles ne sauraient jamais atteindre les régions transcendantes où se situe la vie de la grâce. [...]

Le malade prend conscience de sa maladie, des désordres auxquels elle le conduit, de la mésestime sinon du mépris qu'elle lui attire, de la suspicion qu'elle jette sur toute sa vie intérieure. Il chemine ici-bas dans l'humiliation qui paralyse son activité extérieure et sa liberté. S'il accepte l'épreuve et toutes ses conséquences, n'est-ce pas de l'héroïsme et du mieux caractérisée ?

Père Marie Eugène de l'Enfant Jésus, Je veux voir Dieu, Editions du Carmel, 1956, p. 812.

La pure foi. Louis-Marie de Montort et Jean de la Croix

Saint Louis-Marie de Montort hérite de saint Jean de la Croix lorsqu'il dit : « De plus, prends bien garde de te faire violence pour sentir et goûter ce que tu dis et fais : dis et fais tout dans la pure foi que Marie a eue sur la terre, qu'elle te communiquera avec le temps... » [1] [2] ou encore « Je ne vous demande ni visions, ni révélations, ni goûts, ni plaisirs même spirituels. »

 

Prendre ses distances par rapport aux visions

Saint Jean de la Croix demande en effet de prendre des distances par rapport aux visions qui pourraient s'opposer à la sainte simplicité, et provoquer une gourmandise spirituelle. Savoir et traiter avec Dieu par cette voie, et non plus par la foi, diminue la foi[3].

 

Il faut aussi prendre ces distances parce que nous pouvons nous tromper souvent et très facilement.

Par exemple, Dieu dit à Abraham « Je te donnerai cette terre » (Gn 15,7), mais ce sera ses descendants qui l'auront.

Et dans le livre des Juges, les tribus reçurent de Dieu l'appel à combattre la tribu de Benjamin pour la punir, or, eux qui étaient plus nombreux perdirent la bataille à deux reprises, Dieu avait demandé de combattre et n'avait pas promis une victoire, ils ne furent vainqueurs que la troisième fois (Jg 20,2)[4].

 

La révélation est désormais complète et définitive en Jésus-Christ, nos besoins de consolations, de lumière, de sagesse, trouvent toujours réponse en lui.[5]

 

L'amour est un acte volontaire, il est plus que le sentiment.

Saint Jean de la Croix se détache des goûts et des plaisirs même spirituels car la volonté est capable d'unir à Dieu non pas par les sentiments et les goûts mais par l'amour qui est un acte, une opération distincte du sentiment.

Les sentiments ne sont que des motifs pour aimer Dieu[6].

C'est pourquoi la volonté doit rechercher plutôt à être comme la bouche qui s'ouvre « sevrée de tout mets, afin que Dieu puisse la combler elle-même de son amour et de ses délices. »[7]

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[1] Saint Louis Marie de Montfort, Le Secret de Marie § 51

[2] Saint Louis Marie de Montfort, Le Secret de Marie § 69

[3] Jean de la Croix, La montée du carmel II, XVI, Œuvres spirituelles, Seuil, Paris 1947, p. 192-197

[4] Cf. Jean de la Croix, La montée du carmel II, XVII, op. cit., p. 206

[5] Cf. Saint Jean de la Croix, La montée du carmel II, XX, op. cit., p. 232

[6] Jean de la Croix, Lettre XII, œuvres complètes, op. cit. p. 1069

[7] Jean de la Croix, La montée du carmel, fragment 11, op. cit., p. 472

La petite voie : une voie mariale (Thérèse de Lisieux)

Résumé :

Saint Jean de la Croix et sainte Thérèse d'Avila ont parlé du mariage mystique, le mariage spirituel dans la septième demeure du chateau intérieur (Thérèse d'Avila), ou la vive flamme d'amour qui résonne dans un Cantique spirituel (Jean de la Croix).

Sainte Thérèse de Lisieux connaissait l'un et l'autre, ayant contemplé le mystère de l'incarnation où Dieu se livre et se fait petit, sainte Thérèse veut épouser en particulier la petitesse de Jésus, pour cela, elle se laisse guider par Marie.

Son mariage spirituel ouvre sur une maternité, une fécondité spirituelle : à la suite de la Vierge Marie, sainte Thérèse enfante les autres à la vie divine.

Avec la Vierge Marie, Thérèse de Lisieux peut épouser la petitesse de Jésus

Avec la Vierge Marie, Thérèse de Lisieux peut épouser la petitesse de Jésus réellement, comme François et Claire d'Assise avaient épousé sa pauvreté en communiant intimement aux mystères de son abaissement, de l'incarnation jusqu'à la croix. Avec Marie, tous ces saints ont communié au mystère bouleversant de la pauvreté et de la petitesse de Dieu.

Dans la lettre du 25 avril 1893, à travers le symbole de la fleur des champs, Thérèse montre que la petitesse est le lieu indispensable de l'union virginale entre l'épouse et l'époux. Pour être pour lui et pour lui seul, "il faut être petits, petits comme une goutte de rosée" (LT 141). C'est la virginité du coeur comme amour unique qui conduit Thérèse à épouser la petitesse de Jésus en se donnant totalement et exclusivement à lui comme la petite goutte de rosée, la seule qui puisse répondre à sa soif d'amour.

Pour Thérèse, comme pour François d'Assise, le mystère de la crèche reste toujours très présent; en lui se révèle l'union de la mère avec son fils dans la pauvreté, exemple de notre union avec lui dans l'Eucharistie où il est encore beaucoup plus petit qu'un enfant (PR 2,5r). Dans cette lumière, Thérèse écrivait à Céline :

"Il faut que cette année nous fassions beaucoup de prêtres qui sachent aimer Jésus!... qu'ils le touchent avec la même délicatesse avec laquelle Marie le touchait dans son berceau" (LT 101).

C'est exactement ce qu'elle demande à Marie pour un futur prêtre, le séminariste Maurice Bellière, son premier frère spirituel:

"Daigne lui enseigner déjà avec quel amour tu touchais le divin enfant Jésus et tu l'enveloppais de langes, parce qu'il puisse un jour monter au saint autel et tenir dans ses mains le Roi des cieux. Je te demande encore de le garder toujours à l'ombre de ton manteau virginal" (Pr 8).

Le pèlerinage de la foi vécu avec Marie

La relation intime entre Marie et son fils était vécue dans la foi. Le rapport entre Marie et Jésus est inséparablement le rapport entre la mère et son fils et le rapport entre la croyante et son Dieu. A une époque où les prédicateurs, en se fondant sur les apocryphes, remplissaient la vie de Marie de grâces extraordinaires, Thérèse au contraire montre, à partir de l'Évangile, la pauvreté spirituelle de Marie, en affirmant qu'elle "vivait de foi comme nous" (Carnet Jaune 21.8.3). Pour elle comme pour nous la foi était obscure et parfois douloureuse, mise à la preuve par Jésus lui-même.

Thérèse l'affirme à propos de l'épisode évangélique de Jésus perdu et retrouvé dans le temple:

« Mère, ton doux Enfant veut que tu sois l'exemple

De l'âme qui Le cherche en la nuit de la foi. »

Thérèse de Lisieux, Poésie 54/15

Tel est pour Thérèse le climat de la vie spirituelle de Marie à Nazareth:

« Je sais qu'à Nazareth, Mère pleine de grâces

Tu vis très pauvrement, ne voulant rien de plus

Point de ravissements, de miracles, d'extases

N'embellissent ta vie, ô Reine des Elus!... »

Thérèse de Lisieux, Poésie 54/18

La strophe est particulièrement importante, en ce qui concerne le caractère marial de la "petite voie" : Thérèse de Lisieux approfondit le mystère de la pauvreté de Marie comme une pauvreté spirituelle de la foi, dépouillée de toutes les grâces extraordinaires.

Effectivement la passion de Thérèse de Lisieux, qui commence à l'occasion des fêtes pascales de 1896, elle est caractérisée surtout par l'épreuve douloureuse de la foi. A cette occasion, Thérèse participe à la plus extrême pauvreté spirituelle de Marie en participant aussi à sa maternité universelle. La maternité spirituelle de Thérèse s'étend à tous les hommes: elle devient donc complètement missionnaire et "adopte" de manière spéciale les athées du monde moderne. Avec la plus grande confiance elle intercède pour eux et prie pour leur salut éternel.

L'amour maternel de Thérèse est vécu dans une foi douloureuse et dans une espérance sans limites, non seulement pour elle-même, mais pour les autres, pour tous. Comme le poète Charles Péguy, son contemporain, Thérèse puise en Marie toute la beauté de son espérance maternelle : l'espérance de la mère pour le salut de tous ses pauvres fils.

Extraits de P. Lethel, Teresa di Lisieux e la Vergine Maria.

http://www.carmes-liban.org/TerMaria

Date de dernière mise à jour : 06/05/2024