2e dimanche carême (B)

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Voici pour mémoriser le texte de l'évangile de ce jour en vue d'une récitation orale avec reprises de souffles.

Evangile Mc 9, 2-10Evangile Mc 9, 2-10 (80.89 Ko)

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Sur Radio espérance : tous les mardi, mercredi, jeudi et vendredi à 8h15
et rediffusées le dimanche à 8h et 9h30). 

Première lecture (Gn 22, 1-2.9-13.15-18) 1

La paternité humaine et son fondement anthropologique. 1

L’aqeda ou ligature d’Isaac (Gn 22) dans les seuils de la foi 2

Psaume (115 (116b), 10.15, 16ac-17, 18-19) 3

Deuxième lecture (Rm 8, 31b-34) 5

Évangile (Mc 9, 2-10) La transfiguration… Et l’Eucharistie. 7

Première lecture (Gn 22, 1-2.9-13.15-18)

En ces jours-là, Dieu mit Abraham à l’épreuve. Il lui dit : « Abraham ! » Celui-ci répondit : « Me voici ! » Dieu dit : « Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac, va au pays de Moriah, et là tu l’offriras en holocauste sur la montagne que je t’indiquerai. » Ils arrivèrent à l’endroit que Dieu avait indiqué. Abraham y bâtit l’autel et disposa le bois ; puis il lia son fils Isaac et le mit sur l’autel, par-dessus le bois. Abraham étendit la main et saisit le couteau pour immoler son fils. Mais l’ange du Seigneur l’appela du haut du ciel et dit : « Abraham ! Abraham ! » Il répondit : « Me voici ! » L’ange lui dit : « Ne porte pas la main sur le garçon ! Ne lui fais aucun mal ! Je sais maintenant que tu crains Dieu : tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique. »

Abraham leva les yeux et vit un bélier retenu par les cornes dans un buisson. Il alla prendre le bélier et l’offrit en holocauste à la place de son fils. Du ciel, l’ange du Seigneur appela une seconde fois Abraham. Il déclara : « Je le jure par moi-même, oracle du Seigneur : parce que tu as fait cela, parce que tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique, je te comblerai de bénédictions, je rendrai ta descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer, et ta descendance occupera les places fortes de ses ennemis. Puisque tu as écouté ma voix, toutes les nations de la terre s’adresseront l’une à l’autre la bénédiction par le nom de ta descendance. » – Parole du Seigneur.

La paternité humaine et son fondement anthropologique.

 

Tous les mammifères se reproduisent par un acte sexué, mais les êtres humains ne se reproduisent pas simplement comme les animaux, parce qu’ils ne transmettent pas simplement une vie biologique, ils transmettent aussi une culture, une parole humaine, elle-même fondée sur la parole de Dieu, c’est pourquoi, dans toutes les civilisations, la procréation humaine se fait à l’intérieur d’un rite de mariage qui est un échange de paroles devant la divinité. La parole humaine a besoin d’une garantie, et les témoins humains ont besoin du témoignage divin pour être réellement fondés. Ainsi, comme la paternité humaine transmet aussi une culture et une parole humaine, elle doit reconnaître sa source divine. Et voici qu’Abraham se sentit appelé à offrir à Dieu le fils de ses entrailles, Isaac. Abraham avait posé Isaac sur le bois, quand le Seigneur l’arrêta et lui fit offrir à la place, non pas un agneau, mais un bélier (Gn 22, 13), Abraham va sacrifier un bélier qui symbolise sa propre paternité et non pas un agneau qui aurait symbolisé l’enfant, son fils Isaac. Le sacrifice d’Abraham est celui de sa paternité biologique, animale, alors il reçoit une paternité nouvelle, venue de Dieu : « Je rendrai ta descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer […] Par ta postérité se béniront toutes les nations de la terre » (Gn 22, 17-18).

Ce sacrifice révèle quelque chose de fondamental : l’homme doit sacrifier quelque chose de la paternité biologique pour accéder à la plénitude de sa vocation humaine, et à la bénédiction divine.

Après une naissance, c’est le rite d’offrande et la bénédiction divine qui font de la reproduction une réalité proprement humaine où seront transmises non seulement la vie biologique mais aussi une parole humaine fondée sur la parole divine.

L’aqeda ou ligature d’Isaac (Gn 22) dans les seuils de la foi

 

Les sacrifices d’enfants étaient pratiqués dans les religions païennes (dont les divinités, en réalité des démons, réclament du sang…). Certes, l’histoire d’Abraham n’a pas de connotation magique : Abraham ne fait pas ce sacrifice pour forcer la main de son Dieu et obtenir une victoire militaire ou une pluie abondante, etc. Ceci dit, un tel récit encourage à refuser les sacrifices d’enfants pratiqués dans les rites magiques cananéens.

Le roi Manassé ([-697?]-687,-642) fit passer son fils par le feu (2R 21, 6), donc il pratique encore les sacrifices d’enfants, mais il sait se repentir (2Ch 33, 12). Il n’aurait pas trouvé la voie du repentir sans une mémoire, un arrière-plan, notamment sans cette histoire de l’aqeda, la ligature d’Isaac. On ne voit dans la Bible ni Josias ni Jérémie, ni Elie ni Moïse recevoir la révélation qu’il fallait refuser les sacrifices d’enfants : ils ne font qu’exprimer une règle, une révélation qui les a précédés. Cet interdit était donc diffus chez les enfants d’Abraham, mais il fallait lui donner du poids, en faire une loi, en faire une habitude contre les habitudes des Cananéens.

Un siècle après Manassé, c’est l’exil à Babylone. Or là encore, l’histoire du sacrifice d’Abraham comporte une révélation encourageante. En effet, Abraham pouvait penser que sa descendance, pourtant promise par Dieu, était détruite, son fils allant être sacrifié, Dieu est intervenu et Isaac vit. De même, partis en exil à Babylone, le peuple pouvait penser que sa descendance serait détruite, et que la promesse faite à David serait abolie. Mais Dieu, par Cyrus, leur redonne un avenir, une descendance au pays. L’histoire d’Abraham préfigure ainsi celle des exilés, elle est la garantie de leur espérance dans l’épreuve.

Observons au passage que la révélation biblique a commencé chez un homme, Abraham, dans sa famille, son clan. C’est seulement ensuite que tout un peuple, un clergé, des rois, des scribes et des prophètes, lui donneront du poids.

Selon Gn 22,2, la région où eut lieu cet épisode s’appelle Moriyya, et on lit en 2Ch 3,1: « Salomon construisit la maison de Yhwh… sur le Mont Moriyya », et une antique tradition juive identifie explicitement les deux monts (Midrash Tehillim, Targum Ps 68,16-17). On alla même jusqu’à identifier le lieu même du Temple avec la Bethel d’Abraham [Maison de Dieu] citée en Gn 8,19, ce qui peut suggérer qu’effectivement Abraham y avait construit là une première maison (cf. Midrash Rabba, Beréshit ch.68) !

Cet épisode important a été représenté sur les fresques de la synagogue rabbanite de Doura-Europos.

Une ultime remarque nous prépare au Christ. Abraham quitte ses serviteurs en leur disant : « Demeurez ici avec l’âne. Moi et l’enfant nous irons jusque là-bas, nous adorerons et nous reviendrons vers vous » (Gn 22, 5). Ce qui fera dire aux commentateurs chrétiens qu’Abraham croyait que son Dieu pourrait ressusciter l’enfant qu’il lui sacrifierait : « nous reviendrons vers vous »

Abraham monte avec Isaac sur la montagne, le mont Moriah. Isaac demande : « où est l’agneau pour le sacrifice ? » (Gn 22, 7). Une question dont la réponse attendra les siècles… Le Fils de Dieu, Jésus, sera l’agneau (cette fois l’agneau et non pas le bélier) du sacrifice. Mais la signification de son sacrifice ne sera plus la même.

Psaume (115 (116b), 10.15, 16ac-17, 18-19)

Je crois, et je parlerai, moi qui ai beaucoup souffert. Il en coûte au Seigneur de voir mourir les siens ! Ne suis-je pas, Seigneur, ton serviteur, moi, dont tu brisas les chaînes ? Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce, j’invoquerai le nom du Seigneur. Je tiendrai mes promesses au Seigneur, oui, devant tout son peuple, à l’entrée de la maison du Seigneur, au milieu de Jérusalem !

Ce psaume nous parle du sacrifice d’action de grâce. Et nous pouvons faire le lien avec le récit de la Genèse, la ligature d’Isaac, et le fait qu’Abraham offre finalement un bélier à sa place (Gn 22) qui préfigure l’action de grâce après l’exil : en effet, comme Isaac, le peuple, pris dans la tourmente des grands empires, semblait voué à disparaître, mais il est revenu au pays, et, en action de grâce, il offre des sacrifices au Temple, par exemple un bélier en sacrifice de communion (Lv 9, 2-19). Et ce Temple fut construit « sur le Mont Moriyya », lit-on en 2Ch 3,1, c’est-à-dire sur le Mont où Abraham offrit Isaac en sacrifice.

Le silence d’Abraham au moment de ce sacrifice peut étonner. Il n’était pas habituellement un homme muet mais un personnage plein d’humour, de familiarité avec son Dieu − quand Dieu annonce la naissance d’Isaac (Gn 17, 17-18), Abraham rit. Au chapitre suivant, Dieu parle de justice envers Sodome et Gomorrhe, mais Abraham fait baisser les chiffres : vas-tu tuer l’innocent avec le pécheur ?… Au chapitre 22, curieusement, Abraham ne discute pas comme dans les histoires précédentes. La demande de son Dieu (ou des dieux païens dont la voix n’est pas encore éteinte en lui) est pourtant exorbitante : sacrifier l’enfant de la promesse ! Cette absence de discussion avec Dieu pourrait être le signe qu’Abraham le prend au mot pour le forcer à se rendre, avec la même familiarité que précédemment…

La Vierge Marie a, elle aussi, une certaine familiarité avec Dieu. Le jour de l’Annonciation, elle parle très librement à l’ange du Seigneur (Lc 1). Le jour où elle retrouve Jésus âgé de 12 ans, au temple (Lc 2), elle lui parle aussi très librement, de même à Cana quand le vin manque (Jn 2). Mais au calvaire, dans une situation tout aussi exorbitante que celle d’Abraham dans la ligature d’Isaac, elle ne dit rien. Et Dieu répond à Marie comme à Abraham. Cette affinité spirituelle entre Marie et Abraham, saint Jean-Paul II la soulignera en commentant l’Annonciation et la Passion : « Au pied de la Croix, la foi de Marie n’avait pas défailli. Elle était encore celle qui, comme Abraham, ‘crut, espérant contre toute espérance’ (Rm 4, 18). » [1]

Abraham comme Marie peuvent prier ce psaume : « Il en coûte au Seigneur de voir mourir les siens ! »

Par ailleurs, dans l’évangile de saint Luc, il y a une femme que Satan a « lié » et qu’il convient de « délier » parce que le jour du shabbat on « délie » les bêtes pour les faire boire (Lc 13, 12. 15.16) ; cette femme est justement appelée « fille d’Abraham » : elle évoque Isaac, qui fut « lié » lui aussi (Gn 22, 9), avant qu’Abraham ne sacrifie un bélier à sa place. Et ce sera Jésus qui sera sacrifié, pour prix d’avoir délié cette femme que Satan avait liée…

Cette femme miraculée aurait pu prier ce psaume : « Je crois, et je parlerai, moi qui ai beaucoup souffert ». Elle était infirme depuis 18 ans (Lc 13, 11) : « Ne suis-je pas, Seigneur, ton serviteur, moi, dont tu brisas les chaînes ? » Jésus l’a littéralement déliée de l’emprise de Satan. Cette femme est probablement devenue chrétienne, elle a sans doute offert d’abord un sacrifice d’action de grâce au Temple, et par la suite, son sacrifice d’action de grâce a été celui de la Messe, en grec « Eucharistie, » en araméen « qourbana ». « Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce, j’invoquerai le nom du Seigneur. Je tiendrai mes promesses au Seigneur, oui, devant tout son peuple, à l’entrée de la maison du Seigneur, au milieu de Jérusalem ! » (Ps 115 (116)).

Et nous, ne pouvons-nous pas relire dans nos vies les jours où le Seigneur brisa nos chaînes ? N’avons-nous pas été libérés du poids d’une faute ? Libérés du fardeau inutile du qu’en dira-t-on ou de préoccupations mondaines qui n’ont aucune valeur d’éternité ? N’avons-nous pas été libérés d’une erreur ? Délivrés d’une addiction ? Mis à distance d’une relation nuisible ? N’avons-nous pas été libérés de préoccupations futiles où nous perdions notre temps ?

Bien sûr, cette libération passe par une certaine souffrance. « Je crois, et je parlerai, moi qui ai beaucoup souffert. Il en coûte au Seigneur de voir mourir les siens ! » C’est une souffrance purificatrice, libératrice. C’est la souffrance du fils prodigue qui rentre en lui-même et se rend compte qu’il est vide, alors il se lève et retourne chez son Père.

« Je crois, et je parlerai, moi qui ai beaucoup souffert. Il en coûte au Seigneur de voir mourir les siens ! » La souffrance nous enseigne, nous pouvons apprendre nos limites, nous pouvons apprendre les limites des autres, nous pouvons apprendre la patience, nous pouvons apprendre un plus grand amour.

Nous pouvons apprendre que nous ne sommes pas tels que nous le rêvions, avec trois auréoles, mais que nous sommes lâches, inconstants, envieux, jaloux, capables des pires compromissions, et que nous avons besoin de la force du Sauveur.

La plus grande libération, difficile à percevoir tellement elle est profonde, c’est la libération du péché originel, nous sommes passés à l’état de fils libres, nous sommes revenus à la maison du Père et nous pouvons en quelque sorte mettre notre main dans la sienne. Quelle plus grande libération ? Retrouver notre statut de fils de Dieu, pour vivre du souffle divin, dans l’atmosphère divine… Comment ne pas remercier, comment ne pas louer ? Pour remercier, nous offrons le sacrifice d’action de grâce par excellence, le sacrifice du Fils de Dieu, le sacrifice d’action de grâce de Jésus le Fils par excellence, dans le flux d’amour filial qui unit le Fils au Père… Et par ce sacrifice d’action de grâce, la vie divine coule en nous, nous entrons dans le mouvement d’échange entre les personnes divines. « Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce, j’invoquerai le nom du Seigneur. Je tiendrai mes promesses au Seigneur, oui, devant tout son peuple ! »

Deuxième lecture (Rm 8, 31b-34)

Frères, si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Il n’a pas épargné son propre Fils, mais il l’a livré pour nous tous : comment pourrait-il, avec lui, ne pas nous donner tout ? Qui accusera ceux que Dieu a choisis ? Dieu est celui qui rend juste : alors, qui pourra condamner ? Le Christ Jésus est mort ; bien plus, il est ressuscité, il est à la droite de Dieu, il intercède pour nous. – Parole du Seigneur.

Saint Ambroise écrit : « ’Frères, si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ?’ Le Seigneur qui a enlevé votre péché et pardonné vos fautes est à même de vous protéger et de vous garder contre les ruses du Diable qui vous combat, afin que l’ennemi, qui a l’habitude d’engendrer la faute, ne vous surprenne pas. Qui se confie en Dieu ne redoute pas le Démon. ‘Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ?’ (Rm 8,31) » (S. Ambroise, sacr. 5,30, citée dans CEC 2852)

Prenons un exemple dans l’évangile de Marc. Jésus annonce sa passion, et aussitôt Pierre admoneste Jésus (Mc 8, 31-32) et Jésus le réprimande : « tes pensées ne sont pas celle de Dieu mais celles des hommes » (Mc 8, 33). Pierre a déplu à Jésus, mais il accepte le reproche et Jésus va l’aider en l’amenant à contempler sa transfiguration sur la montagne : « Dieu est celui qui rend juste ». La connaissance que Pierre va recevoir en contemplant la transfiguration va l’aider à traverser l’épreuve de la Passion de Jésus. En un sens, la transfiguration révèle l’incandescence de la sagesse et de l’amour du Christ ; la transfiguration révèle aussi que Jésus jugera le monde, en particulier ceux qui l’auront condamné à mort. La Passion n’est pas un échec indigne de Dieu, elle n’est pas non plus la fin de l’histoire. Elle est le temps du pardon et du salut, afin d’atteindre le but ultime. Si Jésus a veillé à aider Pierre afin qu’il devienne juste, maintenant que Jésus est monté aux cieux et qu’il intercède pour nous, combien plus aidera-t-il chacun d’entre nous à devenir juste, pour peu que nous l’acceptions ?

Saint Augustin a mis un certain temps à reconnaître la vérité et à devenir juste, il témoigne, dans ses « Confessions » : « Sollicité, sous les haillons de cette vie, par les paroles de votre sainte Écriture, mon coeur, ô Dieu ! est en proie aux plus vives perplexités. Et de là ce luxe indigent de langage qu’étale d’ordinaire l’intelligence humaine ; car la recherche de la vérité coûte plus de paroles que sa découverte, la demande d’une grâce plus de temps que le succès ; et la porte est plus dure à frapper que l’aumône à recevoir. Mais nous avons votre promesse ; qui pourrait la détruire ? ‘Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ?’ (Rm 8,31) ‘Demandez, et vous recevrez ; cherchez, et vous trouverez ; frappez, et il vous sera ouvert : car qui demande, reçoit ; qui cherche, trouve, et on ouvre à qui frappe’ (Mt 7,7-8). Telles sont vos promesses ; et qui craindra d’être trompé, quand la Vérité même s’engage ? » (Augustin, Confessions 1201)

Arrêtons-nous sur le verset : « Qui accusera ceux que Dieu a choisis ? » (Rm 8, 33). Au chapitre suivant, saint Paul prend l’image du potier : Dieu comme un potier façonne les justes, mais il supporte les mauvais (Rm 9, 21-23), il ne prédestine personne à être mauvais. Et lorsque saint Paul dit que Dieu le Père « nous a prédestinés à être saints et immaculés en sa présence dans l’amour » (Eph 1, 4-5), il ne s’agit pas d’un déterminisme, simplement, Dieu n’a pas créé sans but et pour l’absurde, il nous a créés pour la sainteté et l’amour. Dieu prédestine au bien parce qu’il a un projet créateur pour chacun de nous et le projet de Dieu est bon, il nous a tous créés avec un but noble et magnifique. Mais Dieu ne prédestine pas au mal : les mauvais, il les "supporte". Là est toute la différence entre l’islam et le christianisme. Il n’y a pas, dans la Bible de prédestination au mal.

« Dieu n’a pas épargné son propre Fils, mais il l’a livré pour nous tous : comment pourrait-il, avec lui, ne pas nous donner tout ? […] Le Christ Jésus est mort ; bien plus, il est ressuscité, il est à la droite de Dieu, il intercède pour nous. » (Rm 8)

Pélage attaquait la grâce chrétienne, il écrivait que la nature de l’homme créé porte en elle-même la grâce du Créateur ; et qu’ainsi le libre arbitre peut accomplir sans péché les oeuvres de justice par les seules forces de sa nature. Et saint Augustin réagit en écrivant dans sa lettre 177 datée de l’an 416 (Et bien nous pouvons admirer de quoi parlaient les chrétiens en cette époque, ils discutaient de la grâce divine, de cette grâce qui nous vivifie et dont nous avons besoin) :

« 4. Si Pélage se bornait à dire que la grâce est le libre arbitre, ou la rémission des péchés, ou bien la loi elle-même, ce ne serait pas reconnaître ce qui nous aide à vaincre les passions et les tentations, ce que nous confère l’Esprit-Saint abondamment répandu sur nous (Tt 3,6), par celui qui est monté au ciel, et ‘ayant fait de la captivité sa captive,’ distribue aux hommes ses dons (Ep 4,8). Aussi nous prions afin de pouvoir triompher de la tentation et afin que l’Esprit de Dieu, dont nous avons reçu le gage (2Co 2,22), soutienne notre faiblesse (Rm 8,26). Mais celui qui prie et dit : ‘Ne nous induisez pas en tentation,’ ne prie pas ainsi pour être homme, puisqu’il l’est par sa nature ; ni pour avoir le libre arbitre qu’il a déjà reçu quand cette nature elle-même a été créée ; il ne demande pas non plus la rémission des péchés, car il a dit précédemment : ‘Pardonnez-nous nos offenses’ (Mt 6,12-13) ; il ne prie pas enfin pour recevoir la loi, mais pour qu’il puisse l’accomplir. Car s’il est induit en tentation, s’il succombe, il commet un péché, ce qui est contre la loi. Il prie donc pour ne pas pécher, c’est-à-dire pour ne rien faire de mal ; c’est ce que l’apôtre saint Paul demande pour les Corinthiens lorsqu’il dit : ‘Mais nous prions le Seigneur pour que vous ne fassiez rien de mal’ (2Co 13,7). D’où il résulte clairement que, pour ne pas pécher, c’est-à-dire pour ne pas mal faire, quoique, sans aucun doute, nous ayons le libre arbitre, son pouvoir ne suffit pas, et que notre faiblesse a besoin d’être aidée. La prière elle-même est donc la preuve la plus évidente de la grâce ; que Pélage la reconnaisse, et nous nous réjouirons de le voir orthodoxe ou amendé ».

Saint Augustin précise : « Il est permis d’appeler une grâce de Dieu le bienfait de notre création, ce bienfait par lequel nous sommes quelque chose, […] avec l’être, la vie, le sentiment et l’intelligence ; nous pouvons remercier Dieu d’un si grand bien, et l’appeler une grâce parce qu’il nous a été accordé par une bonté gratuite de Dieu et non pas en considération de bonnes oeuvres antérieures [il n’y a pas de réincarnation avec des mérites antérieurs à notre vie présente] ; toutefois il est une autre grâce par laquelle nous sommes prédestinés, justifiés, glorifiés, et par laquelle nous pouvons dire: ‘Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Il n’a pas épargné son propre Fils, mais il l’a livré pour nous tous’ (Rm 8, 31-33) ! » (Augustin, lettres - LETTRE 177, § 7 (Année 416)).

Évangile (Mc 9, 2-10)

La qualité de ce récitatif se joue dans le souffle. Il transmet l’adoration du mystère, une retenue des apôtres, un souffle de silence méditatif.

« 9, 2 Et après six jours,
Jésus emmena Pierre, / Jacques et Jean,

et leur fit monter une haute montagne, eux seuls, / et il se changea à leurs yeux.

3 Et son vêtement resplendit et devint très blanc, / comme de la neige ;
comme les hommes de blanchir ainsi, / sur la terre, n’en sont pas capables.

4 Et se firent voir à eux Élie et Moïse, / en train de parler avec Jésus.

5     Et Pierre lui dit :
‘Rabbi,

il est beau, pour nous, / que nous soyons ici ;

faisons donc / trois tentes ;

une pour toi et une pour Moïse, / et une pour Élie !’

6
Or il ne savait pas / ce qu’il disait.

Ils étaient en effet / dans la crainte.

7 Et il y eut une nuée, / et elle les couvrait,
et une voix, depuis la nuée, / qui disait :

‘Celui-ci est mon Fils bien-aimé : / écoutez-le !’ 

8 Et soudain, / les disciples ayant regardé,
ne virent personne, / sinon Jésus, lui seul avec eux.

9 Et, tandis qu’ils descendaient de la montagne, / il leur commandait
qu’à personne ils ne disent ce qu’ils avaient vu, / sinon lorsque le Fils de l’homme se sera relevé d’entre les morts. » (Mc 9, 2-9)

J’explique dans mon ouvrage L’enseignement primitif de Pierre et Jean, Parole et Silence 2023, que les deux apôtres Pierre et Jean ont témoigné sous les colonnades de Salomon avec cinq structures d’alternance annoncées dans le discours de Pierre à la Pentecôte (Actes 2, 22-24) : Dieu a accrédité Jésus ou l’a « oint », Jésus a fait des miracles et « des prodiges et des signes » (de la multiplication des pains à l’Eucharistie), il a été crucifié, il est ressuscité. Ainsi, après la structure en alternance concernant les miracles, les apôtres vont présenter dans une catéchèse mystagogique le rite chrétien, et ils doivent être prêts à en rendre compte devant le Sanhédrin.

Sur ce thème, nous repérons facilement chez Jean le « discours du Pain de Vie », précédé de la multiplication des pains que l’on trouve aussi dans l’évangile de Marc (c’est-à-dire de Pierre) ; ceci constitue le début de l’enseignement. La fin de l’enseignement se trouve dans l’annonce de Pierre, qui transmet, et lui seul, « l’institution de l’Eucharistie » lors de la dernière Cène (Mc 14, 22-25). Au centre, la Transfiguration (Mc 9, 1-9) semble illuminer tout le collier d’une lumière de gloire.

Sur la montagne, Moïse parlait avec Dieu (au Sinaï) ; de même Élie parlait avec Dieu (à l’Horeb,cxxxx ). Ici, sur la montagne, les apôtres voient Moïse et Élie parler avec Jésus !

Moïse intercéda pour obtenir la manne, et Élie multiplia la farine de la veuve de Sarepta. Jésus, lui, il est le Pain vivant, le Pain de Vie.

En soi, l’expression « Fils de l’homme » (Mc 9, 9) évoque sa venue sur les nuées du Ciel (Dn 7, 13). En célébrant l’Eucharistie, nous recevons Jésus sacramentellement, mais nous attendons aussi sa venue dans la gloire.

Dans la vie ordinaire, tout comme dans le sacrement, Jésus voile la gloire qui s’est manifestée lors de la transfiguration. La présence glorieuse de Jésus fait comprendre sa présence sacramentelle : transfiguré, Jésus est là, mais sa présence est déjà un mémorial qui surplombe les temps pour communiquer avec Moïse et Élie (Mc 9, 4) ; d’une manière similaire, dans les Saints Mystères Eucharistiques, Jésus se rend présent en un lieu, de manière sensible, partout où le mémorial est célébré.

Méditons aussi sur la signification du corps transfiguré de Jésus, et sur sa résurrection « lorsque le Fils de l’homme se sera relevé d’entre les morts ».

Un peu de philosophie…

Avant le Christ, Platon, (dans le Cratyle), décrit l’âme comme étant le lieu d’une inspiration divine, le corps n’étant alors qu’un instrument ou un obstacle.

Contrairement à Platon, Aristote admettait l'apport positif du corps dans la mesure où l'intelligence se nourrit des perceptions sensibles que le corps lui transmet. Aristote dira aussi que l’âme est la « forme du corps » (l’hylémorphisme), et il parlera brièvement d’une entéléchie, c’est-à-dire du fait que le corps (la matière) a un but.

Saint Thomas xxx s’est inspiré d’Aristote, il unit donc l’âme et le corps et affirme que l’homme est équipé pour atteindre son but, la connaissance de Dieu. Il précise même que, dans cet équipement, l’intellect illuminateur est une lumière spirituelle intérieure, qui est bien une participation de la lumière incréée, mais qui existe en chaque être humain et fait partie de son âme.

Un tournant s’est opéré à partir du XVIIe xxx (Descartes, et d’autres) : progressivement, on ne parle plus de l’âme, on parle de la culture et de la nature, et d’une manière plus ou moins abrupte, la culture veut dominer la nature, et le corps n’est plus considéré avec sagesse. De nos jours, massacres des guerres, vaccin expérimental et thérapie génique imposés à des populations entières, changement de sexe proposé aux jeunes. Où est la sagesse ? Or le corps ne peut pas faire l’objet d’une appropriation, ni par l’État, ni par la famille, ni par l’école, ni par soi-même ; en effet, l’épisode de la Transfiguration nous apprend que le corps de Jésus est le lieu de la manifestation de sa divinité ; en conséquence, chaque corps humain requiert respect et protection, du début à la fin. Il faut aussi des rituels qui signifient que l’enfant qui naît et l’homme qui meurt appartiennent à ce genre humain appelé à la glorification.

Les sacrements (signes efficaces de la divinisation de l'homme) concernent le corps. L’eau du baptême, le pain et le vin de l’Eucharistie concernent le corps. Le devenir du corps humain, c’est d’être conformé à l’image du corps transfiguré et ressuscité de Jésus : corporellement solidaire avec le Christ, c’est l'homme corporel qui sera transformé entièrement. « Qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en moi et moi en lui » (Jn 6, 56). « Le corps est pour le Seigneur, et le Seigneur pour le corps » (1Co 6, 13), et lorsque le Seigneur « viendra pour être glorifié dans ses saints » (2Th 1,10), « le nom de notre Seigneur Jésus sera glorifié en vous, et vous en lui » (2Th 1, 12).

De plus, les trois évangélistes situent la Transfiguration après la première annonce de la Passion. Jésus a accepté une mort ignominieuse ; il va sans dire qu’une telle acceptation correspond à un amour incommensurable pour son Père et pour l’humanité. Cet amour incommensurable le rend incandescent. Élie ne mourut pas, mais il monta au ciel dans un char de feu (2R 2, 1.11), Jésus, après sa Passion, vivra aussi une Ascension dans la gloire du Père (Lc 24, 51). La voix céleste, celle du Père, se fait entendre à la transfiguration : « Celui-ci est mon fils bien-aimé, écoutez-le ! » La lumière de la transfiguration est essentiellement une incandescence de l’amour, cet amour incommensurable par lequel Jésus donnera sa vie sur la croix.

 

[1] JEAN PAUL II, Encyclique Redemptoris Mater § 26

Date de dernière mise à jour : 17/02/2024