Manassé, Josias, Sophonie, Deutéronome

Exercices pour les étudiants de l’institut Foi vivifiante

Lectures bibliques :

Livres de Nahum et Sophonie,
2° livre des rois 21-23,
Livre du Deutéronome.

Exercices :

(Quelques lignes à chaque réponse)

1) Quelle est la logique de Manassé quand il revient aux cultes de Baal ? Peut-on enfermer Dieu dans une telle logique ?

2) Comment le prophète Sophonie fait-il grandir la foi ?

3) Le Deutéronome donne une règle pour les juges et les rois, une protection des pauvres, une loi pour tous… Ouvrez ce livre dans votre bible et recopiez un commandement qui vous semble très actuel, commentez très brièvement.

4) Si vous faites le bien, vous vivrez, si vous faites le mal, vous mourrez... Peut-on réduire la Bible à cette logique ? Faut-il pour autant oublier ces enseignements ?

5) Le fils de Marie a été crucifié devant ses yeux : a-t-elle donc été punie ?

6) Observez les promesses de bonheur (Dt 1, 35 ; 3, 25 ; 4, 40 ; 4, 21 ; 4, 22 ; 5, 29 ; 5, 33) ; pour « te rendre heureux » (Dt 6, 3)… Donnez un bref témoignage.

7) La Vierge Marie gardait et méditait dans son cœur (Lc 2, 19)… Quel conseil donnez-vous pour sanctifier la mémoire ?

Etude :
Françoise Breynaert Parcours biblique : Le berceau de l'Incarnation (imprimatur), Parole et silence 2016, p. 146-157.

(Lire l’ensemble avant de répondre aux questions)

Disponible en librairie et sur internet, à la Procure (merci de privilégier les librairies catholiques).

La nuit assyrienne puis le réveil. Manassé puis Josias, Nahum et Sophonie

Parcours biblique -23 - de Manassé à Josias, Nahum et Sophonie

La nuit assyrienne et le roi Manassé

            En -680, Asarhaddon devient roi de Ninive (2R 19, 37). Nous savons par les tablettes cunéiformes que sous son règne, l’empire assyrien va s’étendre jusqu’à englober la Basse-Egypte et plusieurs oasis de l’Arabie. Il reçoit les tributs des petits rois locaux parmi lesquels Manassé à Jérusalem.

            Manassé avait douze ans à son avènement et il régna 55 ans à Jérusalem (697 (?) -642).

            D’un point de vue politique, il récupéra son territoire et lui rendit la prospérité dans la sphère économique assyrienne.

            D’un point de vue religieux, Manassé revient au culte des Baals que son père Ezéchias avait aboli, sans doute parce qu’il interpréta la destruction de toute la Shefelah (la partie sud-ouest du royaume de Juda) par Sennachérib comme une conséquence de la sévérité avec laquelle son père Ezéchias avait traité les cultes de Baal et Ashera. Manassé aurait voulu apaiser ces divinités en les honorant davantage…

            Pire encore, il installe dans le temple le culte assyrien des astres.

       « Il rebâtit les hauts lieux qu’avait détruits Ezéchias, son père, il éleva des autels à Baal et fabriqua un pieu sacré, comme avait fait Achab, roi d’Israël […] Il construisit des autels à toute l’armée du ciel dans les deux cours du Temple du Seigneur. Il fit passer son fils par le feu. Il pratiqua les incantations et la divination, installa des nécromants et des devins, il multiplia les actions que le Seigneur regarde comme mauvaises, provoquant ainsi sa colère. Il plaça l’idole d’Ashera, qu’il avait faite, dans le Temple » (2Rois 21, 1-7)

            Pendant un demi-siècle, aucune voix prophétique ne peut se faire entendre (les prophètes en Israël sont dans une sorte d’exil intérieur).

 

Le réveil, Josias, Nahum et Sophonie

            Quand enfin l’Assyrie se met à décliner, un réveil religieux se produit dans le royaume de Juda.

            Le peuple se rallie autour d’un enfant, l’héritier des promesses : « Josias avait huit ans à son avènement et il régna 31 ans à Jérusalem […] Il fit ce qui est agréable à YHWH et imita en tout la conduite de son ancêtre David, sans en dévier ni à droite ni à gauche » (2R 22, 1-2).

            Et finalement, en -612, Ninive est abattue par les Babyloniens.

            La chute de Ninive est pour les pauvres de Jérusalem, avec le prophète Nahum, le signe éclatant de la justice de Dieu. « C’est à cause des prostitutions sans nombre de la prostituée …Me voici! A toi ! oracle de Yahvé Sabaot. Je vais…montrer aux nations ta nudité, aux royaumes ton ignominie » (Nahum 3, 4-5).

            Sophonie, qui vécut pendant le règne de Josias (So 1, 1), exulte pour la présence du Seigneur dans le Temple de Jérusalem, une présence sanctifiante : « Pousse des cris de joie, fille de Sion ! […] YHWH est roi d’Israël au milieu de toi... » (Sophonie 3,14−17).

            La montagne de Sion, à la suite du mont Sinaï et du mont Carmel, est magnifiée comme étant le lieu de la présence sanctifiante du Seigneur. Hélas, quelques décennies plus tard, les armées de Nabuchodonosor détruiront le Temple. Mais l’oracle de Sophonie sera conservé ; il nourrira l’attente messianique.

 

Cohérence de la révélation

            Notons aussi la ressemblance entre l’oracle à la fille de Sion en Sophonie et ceux, plus tardifs, de Joël 2,21-27 et de Zacharie 2,14.-15 ; 9,9-10. Tous ces oracles sont adressés à la "fille de Sion". Ils peuvent tous s’ouvrir à la joie messianique qui se répand sur l’Israël des temps derniers, quand YHWH accordera à son peuple le salut et la libération définitive. Ils présentent un schéma identique. Et Lc 1,28-33 leur fait aussi écho[1].

 

Khàire (réjouis-toi)…

So 3,14 ;

Jl 2,21 ;

Za 2,14; 9,9

Ne pas craindre…

So 3,16 ;

Jl 2,21 ;

Za 2,14; 9,9

YHWH est dans le sein d’Israël...

So 3,15.17 ;

Jl 2,27 ;

 

Comme Roi…

   

Za 9,9

Comme Sauveur…

So 3,17 ;

 

Za 9,9-10

 

            Ainsi en Lc 1,28-33, le message de joie est adressé à Marie, la pleine de grâce, Jésus, fils du Très Haut vient chercher domicile en elle comme Roi et Sauveur.

            Ce que nous apprend l’Ancien Testament, c’est que la présence de Dieu au milieu de son peuple est une source de joie et de sainteté.

            Ce que nous apprend le Nouveau Testament, c’est que la présence de Dieu, pour nous rendre forts et divins, se fait faible et petite : un enfant !

 

            Jusqu’à nos jours, l’oracle de Sophonie, dans son contexte historique de réveil après la longue nuit de la domination assyrienne, constitue un message d’espérance pour tous ceux qui vivent dans une situation d’oppression spirituelle.

            Le récit de l’Annonciation selon saint Luc présente de grandes affinités avec la prophétie de Sophonie. L’ancien oracle est accompli, et l’étude du contexte historique nous suggère que cet accomplissement est un réveil plus puissant après une nuit plus radicale.

 

       « Pousse des cris de joie, fille de Sion ! Une clameur d’allégresse, Israël ! Réjouis-toi, triomphe de tout ton cœur, fille de Jérusalem ! » (So 3,14)

       « [L’ange] entra et lui dit : "Réjouis-toi, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi."» (Lc 1,28)

 

       « YHWH est ROI d’Israël au milieu de toi » (So 3,15).

       « Il sera grand, et sera appelé Fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le TRONE DE DAVID, son père; il REGNERA sur la maison de Jacob pour les siècles et son REGNE n’aura pas de fin » (Lc 1,32-33).

 

       « Tu n’as plus de malheur à craindre. Ce jour-là, on dira à Jérusalem: Sois sans crainte, Sion! Que tes mains ne défaillent pas ! » (So 3,15-16)

       « Et l’ange lui dit : "Sois sans crainte, Marie; car tu as trouvé grâce auprès de Dieu » (Lc 1,30).

 

       « YHWH ton Dieu est au milieu de toi, héros sauveur*! » (So 3,17)

       « Voici que tu concevras dans ton sein et enfanteras un fils, et tu l’appelleras du nom de Jésus* » (Lc 1,33).

Jésus = sauveur, cf. "aujourd’hui vous est né un Sauveur" (Lc 2,11).

 

            A travers tous ces parallèles, saint Luc reconnaît dans la Vierge Marie la "fille du Sion", le reste fidèle d’Israël qui, dans sa pauvreté et dans sa sainteté, attend la joie de la venue de Dieu dans son Messie. Marie est l’Israël des derniers temps et sa terre.

 

            Dans les mots de l’ange rapportés en Lc 1,31 on remarque aussi un pléonasme curieux: « Voilà que tu concevras dans le sein, et tu donneras à la lumière un fils...». Une expression analogue est répétée en Lc 2,21: « Jésus, nom qui avait été donné par l’ange avant qu’il fût conçu dans le sein.»

            Nombreux sont les textes de l’A.T. qui emploient la phrase « au milieu de toi », littéralement dans ton sein, (hébreu : "beqir-bêk"), pour dire que YHWH demeure au milieu des siens par la « Shekinâh » (Dt 7,21 ; Is 12,6…), de sorte que le peuple ne doit pas craindre ses ennemis.

            Luc recourt intentionnellement au pléonasme « dans ton sein » pour décalquer littérairement la prophétie de Sophonie qui annonçait la venue de Dieu « au milieu », « dans le sein » de son peuple, c’est-à-dire dans le Temple reconstruit. Comme créature "pauvre", elle fit complètement une oblation intégrale de sa personne à Dieu et Dieu l’a remplie de Lui-même. Celui que Marie porte en son sein, c’est le Dieu d’Israël. Il vient habiter en son sein comme dans l’Arche de l’alliance, Dieu réalise une présence nouvelle et inouïe parmi les hommes.

            Avec Marie, c’est toute l’Église, qui ne doit pas craindre, car Jésus est au milieu de nous, en vaillant sauveur. Tel est le message de l’ange pour Marie et le message de saint Luc pour l’Eglise.

 

© Françoise Breynaert


[1]ZEDDA S., Il khàire di Lc 1,28 in luce di un triplice contesto anticotestamentario, in Parola e Spirito, Studi in onore di S. Gipriani, vo1.I, Paideia, Brescia 1982, p.273-293.

LEMMO N, Maria, "Figlia di Sion", a partire da Lc 1,26-38. Bilancio esegetico dal 1939 al 1982, in Marianum 45 (1983), p.175-258.

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Le roi Josias et le Deutéronome

Parcours biblique -24- Josias et le Deutéronome

Josias        

            Au temps de Josias, l’Assyrie décline, tandis que Babylone monte en puissance.

            Le pharaon Psammétique 1er (qui règne en -664-609 avant J-C), reprend sur les Assyriens le contrôle de la côte méditerranéenne jusqu’en Phénicie.

            A Jérusalem, le déclin de l’Assyrie permet à la fois une expansion territoriale et un réveil religieux. Josias[1] étendit son royaume vers la Samarie au Nord, et jusque Lakish au Sud. Dans le royaume de Juda, le temps est à la reconquête militaire mais aussi à la réconciliation avec les frères du Nord qui jadis avaient complotés avec les araméens de Damas pour englober Jérusalem dans leur coalition contre l’Assyrie. Et peut-être aussi qu’à cette époque on aimait raconter comment Jacob s’était réconcilié avec Esaü (Gn 33) ou comment le patriarche Joseph avait accueilli ses frères en Egypte (Gn 45-46).

            Aux côtés du roi Josias, nous trouvons le prophète Sophonie déjà évoqué, et surtout, le prophète Jérémie.

            Le réveil spirituel est si puissant qu’il prend la forme d’une vaste réforme, appelée deutéronomiste (littéralement « la deuxième loi »). Elle trouve son expression dans le livre du Deutéronome ainsi que dans un travail éditorial beaucoup plus vaste.

 

La réforme deutéronomiste

Une seconde loi, rappel de la première

            Josias restaura le Temple de Jérusalem avec le grand prêtre Hilqiyyahu (qui est aussi le père de Jérémie (Jr 1, 1).

            Le récit met en scène la découverte du livre de la loi dans le Temple (2R 22, 8-10), accompagnée de l’inquiétude liée au fait que cette loi n’a pas été pratiquée. Il s’agit, nous allons l’expliquer, du Deutéronome (ou du moins, d’une grande partie) que Josias a ajouté à la Torah.

            Le code du Deutéronome s’inspire effectivement d’un code plus ancien, notamment celui du livre de l’Exode 21-23. Le roi Josias avec le prophète Jérémie et le grand prêtre Hilqiyyahu n’ont pas inventé l’attitude d’Alliance, ils l’ont d’abord rappelée.

           

            Le Deutéronome est aussi inspiré par les récents prophètes :

            Longtemps les prophètes avaient maudit les sanctuaires tels que Béthel (Am 3, 14), Gilgal (Os 9, 15), et les arbres verts (Is 1, 29) à cause des cultes païens qui s’y pratiquaient. Le Deutéronome fixe l’appel prophétique dans une loi (Dt 12).

            Amos (8,6), Michée (2, 1-9), Isaïe (5, 8) avaient pris la défense des pauvres. Le Deutéronome prescrit la remise périodique des dettes et la libération des esclaves (Dt 15, 1-18).

            Les prophètes avaient dénoncé la partialité des juges (Am 5, 7-10 ; Mi 3, 9-12 ; Is 1, 23-26), le Deutéronome leur donne une règle morale (Dt 1, 16-17 et 16, 18-20).

            Osée (7, 3-7) et Isaïe (3, 14) ont critiqué les rois, et le Deutéronome donne au roi une règle (Dt 17, 14-20), de même pour les prêtres (Osée 4, 4-10 ; Mi 3,1-4 ; Dt 18, 1-7).

            Aux devins et enchanteurs sont opposés les vrais prophètes (Dt 18, 9-22 ; Is 2, 6 etc.)

            Que les soldats aient confiance en Dieu plus qu’en leurs armes (Dt 20, 1-4 ; Is 22, 8-14)

            Et dans la vie civile, chacun doit prendre garde à ne pas tromper son prochain (Dt 24, 13-16 ; Am 8, 5 ; Mi 6, 10-11)

            Les lois apparaissent sur le tard, quand le mal est répandu, reconnu.

           

            Le Deutéronome reflète directement la réforme de Josias. Le 2° livre des rois nous apprend que Josias détruit l’autel de Béthel et tous les hauts lieux : le culte sera désormais centralisé à Jérusalem ; il purifie le temple de Jérusalem du culte idolâtrique d’Ashera et des prostitués sacrées ; il rend inutilisable la vallée d’Hinnon où étaient commis les sacrifices d’enfants (2R 23, 4-16). Et le livre du Deutéronome nous dit qu’en sortant d’Egypte et en entrant en Terre promise, il faut détruire tous les lieux de cultes païens sur les collines (Dt 12,2-3) et célébrer la fête de Pâques non pas chacun chez soi mais uniquement au lieu choisi par le Seigneur (Dt 16, 1-7).       

            La circoncision, ablation du prépuce demandée à Abraham (Gn 17), puis fixée au 8° jour d’un enfant (Lv 12, 3), signifie la fidélité au Seigneur (Dt 10, 16), et sépare Israël et les païens[2].

 

            Autrement dit, dans l’histoire de la loi « retrouvée dans le temple », il y a aussi une mise en scène pour faire passer la réforme du roi.

 

            Observons enfin le genre littéraire « lois ». A Athènes, à la même époque, Solon avait rédigé un code législatif. Si on y retrouve des points communs, par exemple les lois protégeant les pauvres de l’esclavage pour dettes, on y trouve aussi trois grandes différences : Premièrement, la loi biblique est liée à des évènements historiques : aussi bien les lois d’Exode 21-23 que les lois du Deutéronome alternent avec des récits. Deuxièmement,          la loi biblique est présentée comme l’expression de la volonté de Dieu, elle repose sur une Alliance entre Dieu fidèle et le peuple qui doit manifester sa volonté. Enfin, la loi est sans cesse dépassée par les appels prophétiques à la sainteté.

 

            Josias a d’une certaine manière imposée la réforme, mais le prophète Jérémie va demander à Dieu de l’intérioriser en touchant chaque liberté humaine.

 

La théologie de la rétribution

            On date généralement de cette époque la théologie« deutéronomiste »de la rétribution.

« Si tu écoutes les commandements… tu vivras et tu multiplieras […] Mais si ton cœur se détourne, si tu n’écoutes point… vous périrez certainement » (Dt 30, 16-17).

            La forme littéraire de ce texte reflète les traités hittites reliant les vassaux à leur maître. L’influence de tels traités internationaux était importante à l’époque de Josias. Mais faut-il pour autant en déduire que la théologie de la rétribution se limite à cette époque ?

            Tout d’abord, l’influence hittite ne se concentre pas sur l’époque de Josias. Vers l’an 1600 avant J-C, l’empire hittite s’étend de l’Asie mineure à Babylone, mais vers l’an 1200, le pays des Hittites n’est formé que de petits Etats en Syrie du Nord. Bien avant Josias, David a épousé la femme d’Urie le hittite (1Sam 26, 6), et après l’exil, Esdras demande de se séparer des femmes hittites (Es 9, 1).

            La théologie de la rétribution permet d’expliquer la chute de Samarie, et plus tard, l’exil à Babylone. Mais elle est fragile, car elle n’explique pas la prospérité au temps de Manassé pourtant très idolâtre, ni la mort brutale de Josias à Megiddo, alors qu’il convertissait le pays.

            Beaucoup d’exégètes ont essayé de dater les promesses « inconditionnelles » de la période victorieuse d’Israël et les promesses « conditionnelles » de la période des grandes défaites qu’il faut bien expliquer (chute de Samarie en -721 et chute de Jérusalem en -587). Près de 150 ans séparent ces deux défaites : faut-il dater les promesses conditionnelles après la première ou après la seconde ? Autre question : comment Josias aurait-il compilé ensemble des textes conditionnels et d’autres, inconditionnels ?

- L’alliance avec Abraham (Berît Abôt), qui est une promesse inconditionnelle, accueillie dans la foi (Gn 15).

- L’alliance au Sinaï, où Dieu attend une réponse libre de la part de son peuple et fait une promesse conditionnelle : « Si vous écoutez ma voix et gardez mon alliance… » (Ex 19, 5). Cette alliance donne naissance au peuple de Dieu et elle le dota d’une loi. Le deutéronomiste (Dt 30-31) fait de l’obéissance à la loi la condition de la promesse.

- Mais Jérémie annonce une alliance nouvelle (Jr 31, 34), écrite dans les cœurs, elle ne sera plus condition de la promesse mais objet de la promesse…

           

            Il me semble qu’il est plus clair et plus efficace de voir les choses de l’intérieur. Une promesse inconditionnelle se lit comme un don primordial de la grâce et de la foi, et l’on comprend qu’elle puisse être suivie d’une promesse conditionnelle : la croissance de la grâce et son impact concret dépendent de la responsabilité humaine. Mais en réalité, il s’agit d’un seul et même mystère de grâce, d’une seule et même dynamique d’Alliance et il y a une complémentarité entre la théologie de la promesse inconditionnelle et les promesses conditionnelles de la théologie de la rétribution.

 

            La théologie de la rétribution creuse l’humilité parce que devant l’épreuve, l’homme doit commencer par penser à la rétribution d’une faute, il interroge son passé pour y rechercher les fautes et s’en purifier. Et cela sans pour autant tomber dans un abîme puisque la promesse inconditionnelle ouvre d’infinies perspectives à qui cherche Dieu. La Bible est complexe, mais justement, elle nous donne la vie.

La théologie du mémorial

            Josias a compris que Dieu nous aime aujourd’hui avec le même amour dont il a aimé les pères pendant l’Exode :

« Ce n’est pas avec nos Pères que YHWH a conclu cette alliance mais avec nous, nous-mêmes qui sommes aujourd’hui tous vivants. » (Dt 5 ,3)

            C’est ce qu’on appelle la « théologie du mémorial » qui fait entrer dans l’éternel présent de Dieu. C’est très important.

            Dans le Deutéronome, « Aujourd’hui » est dit 70 fois !

            Cette théologie du mémorial permettra aux exilés de garder la foi et l’espérance : l’amour de Dieu manifesté durant les temps bénis de l’Exode les rejoint encore aujourd’hui dans leur exil, c’est le même amour, le même Dieu (voilà un nouveau seuil de la foi, un nouveau fondement).

La mort de Josias

            L’Assyrie décline. Babylone monte en puissance, en -612, Ninive est abattue par les Babyloniens. En Egypte, le pharaon Néko II choisit de secourir l’Assyrie contre Babylone, pour éviter que Babylone ne soit l’unique puissance, ce qui serait redoutable pour l’Egypte. Il longe la côte méditerranéenne au secours de l’Assyrie[3].

            Selon le livre des Chroniques, Josias aurait attaqué le fils de Psammétique 1er, Néko II (pour un combat tout à fait disproportionné !?) à Megiddo en l’an 609 avant J-C (2Chr 34-35). Comment Josias aurait-il osé se lancer dans une bataille aussi disproportionnée ?

            Une lecture possible de 2R 23, 29 est plus nuancée : le pharaon Néko II aurait simplement convoqué Josias pour lui faire jurer fidélité, et Josias aurait hésité à soutenir le pharaon pour soutenir l’Assyrie dont l’amer souvenir était tout proche. Le pharaon aurait alors« fait périr » Josias (sans que celui-ci n’ait prétendu l’attaquer).

            La mort de Josias est un choc terrible. Pourquoi Dieu n’a-t-il pas protégé son serviteur ? Pourquoi un tel malheur advient-il alors que l’on était juste ?

           

            L’Egypte, qui domine Canaan quelques années, nomme roi de Juda l’un des fils de Josias, Joaquim. Puis Babylone écrase l’armée égyptienne à Karkemish. A Joaquim succède le jeune Joakîn qui n’oppose aucune résistance et part en exil à Babylone avec le prophète Ezéchiel. Babylone nomme Sédécias roi de Juda. Sédécias se révolte et il est emmené en exil les yeux crevés après avoir vu ses fils égorgés.

Théologie et œuvre deutéronomiste

            La théologie deutéronomiste va poursuivre son œuvre rédactionnelle après la mort de Josias et l’exil à Babylone. Dans la logique de la théologie de la rétribution, elle va relire l’histoire d’Israël, l’histoire des juges et des rois (Juges, 1-2 Samuel, 1-2 Rois) pour y chercher les fautes qui ont valu l’exil.

            Cette logique était déjà formulée du temps de Josias. Si la loi est seulement découverte dans le temple, ou si elle est rappelée par une réforme, autant dire que le royaume était en état de péché, et dans la théologie de la rétribution, il y a de quoi s’inquiéter pour l’avenir. Hilqiyyahu consulte alors la prophétesse Hulda, qui habitait à Jérusalem dans la ville neuve. Et elle leur répondit en annonçant l’exil :

« Ainsi parle le Seigneur. Je vais amener le malheur sur ce lieu et sur ses habitants, tout ce que dit le livre qu’a lu le roi de Juda, parce qu’ils m’ont abandonné et qu’ils ont sacrifié à d’autres dieux » (2R 22, 16-17).

            Elle précise aussi que Josias mourra avant de voir l’exil :

« Parce que tu as déchiré tes vêtements et pleuré devant moi, moi aussi, j’ai entendu, oracle de YHWH » (2 R 22, 19-20).

            Arrêtons-nous un instant au fait que ce soit une femme prophétesse qui soit consultée au moment de la « canonisation » du livre du Deutéronome, c’est-à-dire à une étape majeure de la fixation écrite de la Torah. On aurait pu s’attendre à ce que ce soit Jérémie, qui a laissé la trace d’un livre important portant son nom, or c’est une femme, signe que les femmes ont joué un rôle important dans la formation du canon des Ecritures saintes.

            Dans l’ensemble constitué par les livres historiques, Josué, le livre des Juges, les deux livres de Samuel et les deux livres des rois, les figures prophétiques masculines sont nombreuses et fameuses, Samuel dans le premier livre de Samuel, Elie, Elisée, Isaïe et Jérémie dans les livres des rois. Cependant, ce n’est pas un prophète qui ouvre la série, mais une prophétesse, Déborah (Jg 5), qui est aussi juge et chef d’armée, et la série s’achève avec le second livre des rois et une autre prophétesse, Hulda, interlocutrice du roi Josias et du grand prêtre Hilqiyyahu.

            Déborah et Hulda témoignent du fait qu’au moment où ces livres ont été édités (à l’époque deutéronomiste, au temps de l’exil), la femme était loin d’être mise à l’écart. Les femmes ont eu une influence majeure dans l’émergence de l’Ecriture sainte d’Israël comme livre ou collection de livre.

 

Cohérence de la révélation et actualisation

            La théologie du mémorial, importante au temps de Josias, l’est tout autant dans l’Eglise.

« La contemplation de Marie est avant tout le fait de se souvenir. Il faut cependant entendre ces paroles dans le sens biblique de la mémoire (zakar), qui rend présentes les œuvres accomplies par Dieu dans l’histoire du salut. La Bible est le récit d’événements salvifiques, qui trouvent leur sommet dans le Christ lui-même. Ces événements ne sont pas seulement un "hier" ; ils sont aussi l’aujourd’hui du salut. Cette actualisation se réalise en particulier dans la liturgie: ce que Dieu a accompli il y a des siècles ne concerne pas seulement les témoins directs des événements, mais rejoint par son don de grâce l’homme de tous les temps. Cela vaut aussi d’une certaine manière pour toute autre approche de dévotion concernant ces événements: en faire mémoire dans une attitude de foi et d’amour signifie s’ouvrir à la grâce que le Christ nous a obtenue par ses mystères de vie, de mort et de résurrection. »[4]   

            Marie de Nazareth hérite de cette spiritualité du "mémorial" : certains évènements ont illuminé toute sa vie. Cela ne signifie pas qu’elle fut exempte d’épreuve ni qu’elle eût à parcourir un itinéraire de foi. Mais en conservant ces évènements dans son cœur, c’est à dire en vivant la spiritualité du mémorial à partir de ces évènements, elle a gardé la foi dans son épreuve.

            L’Eucharistie est appelé « Mémorial » : le mystère du Christ est réellement présent. L’Eucharistie est aussi transsubstantiation, elle est un don de Dieu à son Eglise, indépendamment de la foi de tel ou tel.

 

            L’idée de rétribution est toujours valable bien qu’elle soit incluse dans un ensemble beaucoup plus profond. Par exemple, dans les apparitions de la Vierge Marie à la Salette en 1846, il est clairement question de malheurs qui vont arriver parce que les commandements de Dieu ne sont pas respectés, et d’un châtiment que l’on peut atténuer par la conversion. Jean-Paul II, dans sa lettre Salvifici Doloris, explique que si la pénitence doit servir à la reconstruction du bien, la souffrance n’est pas toujours un châtiment. Ce que nous comprendrons mieux lorsque nous aurons étudié les prophètes de l’exil.

 

© Françoise Breynaert


[1] Dans le texte hébreu de Jérémie, Josias est fils d’Amon (Jr 1, 2). Mais dans la traduction de la Septante, réalisée à Alexandrie, le nom Amon prêtait à confusion, car Amon était le nom d’un dieu égyptien (Jr 46, 25), et dans un contexte où le pharaon se prétendait le fils d’un dieu, une telle équivoque n’était pas possible. C’est pourquoi la Septante a écrit que Josias est fils d’Amos que l’on peut confondre avec le prophète Amos ou avec le père d’Isaïe (Is 1,1).

[2] Le sang des circoncis est ensuite remplacé par le sang très pur du Christ et les sacrements chrétiens (Ac 15 ; 1Co 7, 18).

[3] Mais il ne pourra pas renverser le cours des évènements : Babylone met en échec l’armée égyptienne à Karkemish en l’an 605.

[4] JEAN PAUL II, "RosariumVirginisMariae" § 13

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Date de dernière mise à jour : 15/07/2019