2° Isaïe / Serviteur souffrant

Exercices pour les étudiants de l’institut Foi vivifiante

Lecture biblique :

Le « Second Isaïe » désigne dans la Bible Isaïe 40 à 55.

Exercices :

1) Résumez en deux lignes le contexte de l’exil et l’enjeu. 

2) Dites en 3-5 lignes en quoi le prophète encourage à garder la foi, aussi à notre époque.

3) Dites en 3-5 lignes comment le prophète peut consoler des gens qui souffrent.

4) Résumez en 3-5 lignes la cohérence de la révélation.

Etude :
Françoise Breynaert Parcours biblique : Le berceau de l'Incarnation (imprimatur), Parole et silence 2016, p. 207-221

Disponible en librairie et sur internet, à la Procure (merci de privilégier les librairies catholiques).

Le second Isaïe et le Serviteur souffrant

Parcours biblique -34- Second Isaïe, le Serviteur souffrant

-1-

            Les gens restés au pays en sont encore à une monolâtrie plutôt qu’à un monothéisme véritable : ils se gardent d’adorer les idoles ou d’invoquer les Baals des peuples avoisinants, mais ils ne nient pas leur existence : « N’adore point un dieu étranger, c’est moi Adonaï, ton Dieu. » (Ps 81, 10-11). De plus, ils considèrent ceux qui rentrent de l’exil comme des « punis » par Dieu.

            Les exilés ont au contraire fait un cheminement spirituel étonnant, profond, décisif. Confrontés au monothéisme philosophique de Cyrus, ils lui ont tenu tête, ils ont affirmé que l’unique dieu, créateur de l’univers, c’était le Dieu de l’Alliance, le reste ce sont des idoles qui n’existent pas. Ils ont fait l’expérience de la présence de Dieu qui les accompagne et ils ont grandi dans la révélation que Dieu est amour : on n’enferme pas Dieu dans une logique de donnant-donnant. L’amour dépasse toutes les proportions et toutes les logiques.

 

            Pour une part, il semblerait que le "Serviteur" parle à ses compatriotes et soit parmi eux :

« Moi, YHWH, je t’ai appelé dans la justice, je t’ai saisi par la main, et je t’ai modelé, j’ai fait de toi l’alliance du peuple, la lumière des nations, pour ouvrir les yeux aveugles, faire sortir du cachot le prisonnier, de la maison d’arrêt ceux qui habitent les ténèbres. » (Isaïe 42, 6-7)

 

  • Le serviteur doit « ouvrir les yeux des aveugles » : amener les compatriotes restés au pays à quitter une vision trop étroite de Dieu, la logique de l’amour fait éclater la logique du Dieu qui aurait « puni » les exilés ; il doit probablement aussi les amener à quitter leur pessimisme devant la modestie de la reconstruction nationale sous la domination étrangère.
  • Il doit amener tout le peuple à quitter le péché et à suivre la Torah, « l’Alliance » (Is 42, 6) ; le Serviteur est « alliance du peuple » (Is 42, 6) autrement dit, la Torah qu’il actualise ne concerne que le peuple d’Israël.
  • Il doit faire « sortir les prisonniers ». Au sujet des exilés à Babylone, l’image semble excessive ; mais de retour en Judée, ils sont sous une oppression samaritaine et perse qui peut justifier cette image. Le serviteur doit avoir un rôle socio-politique dans ce contexte.
  • En sauvant son peuple et en le ramenant de tous les pays où il a été dispersé, Dieu va révéler sa gloire aux yeux de toutes les nations. C’est donc la réussite de cette tâche, confiée au serviteur, qui fera de lui la « lumière des nations ».

           

            Cette tâche est laborieuse, le serviteur a craint de s’être fatigué en vain. Il a dû renouveler sa confiance en Dieu (Isaïe 49,4). Le prophète Isaïe donne donc au serviteur un nouvel oracle :

« Et moi, j’ai dit: "C’est en vain que j’ai peiné, pour rien, pour du vent j’ai usé mes forces." Et pourtant mon droit était avec YHWH et mon salaire avec mon Dieu. Et maintenant YHWH a parlé, lui qui m’a modelé dès le sein de ma mère pour être son serviteur, pour ramener vers lui Jacob, et qu’Israël lui soit réuni; -- je serai glorifié aux yeux de YHWH, et mon Dieu a été ma force ; -- il a dit: C’est trop peu que tu sois pour moi un serviteur pour relever les tribus de Jacob et ramener les survivants d’Israël. Je fais de toi la lumière des nations pour que mon salut atteigne aux extrémités de la terre». (Isaïe 49, 4-6)

 

            Pour une part, il semblerait que le petit oracle Isaïe 49,7 décrive l’épreuve du serviteur, « abominable à la nation, esclave des despotes » : on peut songer à la honte collective des exilés, on peut songer aussi à une épreuve personnelle d’un chef des rapatriés, quand des fonctionnaires officiels furent soudoyés pour faire échec aux projets de reconstruction du temple à l’instigation des despotes locaux (cf. Esdras 4,4-5)[1].

 

            L’autre oracle Isaïe 49,8-9 décrit la mission du serviteur : il fait sortir les prisonniers (//Isaïe 42,7) et distribue les héritages dévastés.

            L’oracle console le serviteur en annonçant un retournement de la situation.

 

            La persécution devient ouverte, elle s’est abattue aussi sur les rapatriés. Le Serviteur est persécuté (Isaïe 50, 6), il reçoit des coups, des outrages, des crachats, des soufflets.

            Le prophète Isaïe est encore une fois inspiré pour indiquer la mission du serviteur : soutenir ceux qui sont épuisés (Isaïe 50,4) ; inviter à se confier en Dieu (50,10) et menacer les adversaires (50,11).

 

-2-

            La souffrance et la mort du Serviteur ont un sens dans le dessein de Dieu.

            Elles vont obtenir le pardon des pécheurs qui n’avaient pas pu jusque-là être libérés du poids de leurs fautes.

            Ce plan de salut n’est pas imposé de façon déterministe, mais sa réalisation dépend de la libre acceptation par le Serviteur : « S’il offre sa vie… » (Isaïe 53,10).

 

            Ici, Isaïe fait corps avec la foule, son discours est en même temps une confession des péchés d’Israël et une invitation à espérer :

       « Il a été transpercé à cause de nos crimes, écrasé à cause de nos fautes. » (Isaïe 53, 5)

       « Si lui-même, en personne, offre un sacrifice de réparation, il verra un lignage, et la volonté de YHWH réussira grâce à lui. » (Isaïe 53,10)

            Le sacrifice dont il s’agit (Is 53, 10), en hébreu Asham, comporte une confession des péchés (cf. Lv 5,5) qui est nécessaire pour que la rupture de l’alliance puisse être pardonnée (cf. Jr 3,12-13). Le pécheur fait alors une offrande pour concrétiser son nouveau désir de plaire à Dieu.

            Le Serviteur a transformé sa souffrance en offrande et il donne aux pécheurs quelque chose qu’ils puissent offrir à Dieu, son propre corps consacré à l’accomplissement de la volonté de Dieu.[2]

 

            Après l’épreuve…

       « A la suite de l’épreuve endurée par son âme, il verra la lumière... » (Isaïe 53,11).

            L’idée de résurrection n’est pas exprimée de façon claire comme ce sera le cas plus tard (2 Mac 7 ; Daniel 12 ; Targum).

       « Avec les puissants il partagera le butin, parce qu’il s’est livré lui-même à la mort et qu’il a été compté parmi les criminels, alors qu’il portait le péché des multitudes et qu’il intercédait pour les criminels. » (Isaïe 53, 12)

 

Qui est le Serviteur ?

-1-

            Le peuple juif, au retour d’exil, pourrait – en partie – se reconnaître dans la figure du Serviteur souffrant.

            Au regard du faste des dieux de Babylone et des prétentions religieuses de Cyrus, le peuple juif était ridiculisé dans sa foi, dans sa conscience.

            De plus, le retour d’exil est douloureux à plusieurs égards :

1- Les exilés sont jugés comme des « punis » par ceux qui n’ont pas connu l’exil.

2- Pourtant, leur foi a tellement grandi qu’elle tient tête à la religion très conquérante de Cyrus le Perse.

3- Enfin, la nation se reconstruit mais elle est humiliée sous l’occupation perse et samaritaine.

 

            Le peuple juif semblait bien « frappé par Dieu et humilié » (Is 53, 4). Et pourtant, « par lui, la volonté de YHWH s’accomplira » (Is 53, 10), c’est-à-dire que s’accomplira la révélation que Dieu n’est pas abstrait et que nous sommes ses fils.

            Cette explication fait sens mais elle ne tient pas compte de l’ensemble du texte biblique. Continuons.

 

-2-

            Dans l’éloge funèbre en « nous » (Is 53,1-11b) les compatriotes du serviteur reconnaissent que la souffrance du serviteur est rédemptrice pour eux : « Il a porté nos infirmités, il s’est chargé de nos maladies... dans ses blessures nous sommes guéris. » (Is 53,4-5)

            Dans le discours en « il » (Is 52,13-15 et 53, 11c-12), les foules des nations et les rois sont devant le Serviteur : « les rois resteront bouche close » (Is 52, 15). Le Serviteur justifie ces foules de nations, porte leur péché et intercède pour eux. La souffrance du serviteur est rédemptrice pour tous les peuples : « Par sa connaissance, le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes en s’accablant lui-même de leurs fautes » (Is 53,11).

            C’est pourquoi, sans exclure un sens collectif, il est difficilement pensable que le Serviteur soit simplement le groupe qui rentre d’exil.

 

-3-

            Dans la Septante, certains versets ont été modifiés pour donner parfois une interprétation plus collective, par exemple : « Si vous donnez (une offrande) pour le péché, votre âme verra une postérité à la longue vie » (Is 53, 10, Septante)[3].

            Sans exclure pour autant un sens individuel dans d’autres versets, par exemple : « Il n’a pas commis d’iniquité et qu’il ne s’est pas trouvé de fraude dans sa bouche » (Is 53, 9 Septante).

 

            -4-

            Le Serviteur est appelé « l’élu » (Is 42,1). Le vocabulaire de l’élection ne concerne jamais les prophètes de façon directe, mais il peut concerner Moïse (Ps 106,23), les lévites, David (1Sam 16,8-10 ; Ps 89,20), Jérusalem (Ps 132,13), le peuple d’Israël (Dt 7,6-7).

            Contrairement aux prophètes, le Serviteur « n’élève pas le ton » (Is 42,2).

            En Is 53, 5.10, Isaïe fait corps avec la foule. Le serviteur n’est donc pas le prophète Isaïe.

            L’expression « avec les puissants il partagera le butin » (Is 53, 12) évoque une figure historique, très proche des combats politiques et territoriaux... mais du fait qu’il est "juste" (Isaïe 53, 11), le "Serviteur" ne peut être :

            Ni Cyrus qui ne connaît pas Dieu et qui n’est qu’un rapace (Is 45-46),

            Ni Sheshbaççar critiqué pour avoir entreprit la construction des murailles et n’avoir pas compris que Dieu voulait en Jérusalem une ville ouverte (Za 2,8),

            Ni Zorobabel, critiqué pour avoir négligé la reconstruction du temple (Ag 1,1-4),

            Ni Josué ayant dû être purifié pour ses péchés (Za 3,1-5),

            Ni le reste d’Israël qui confesse ses fautes en réponse à la prédication du Serviteur (Isaïe 53,8)…

 

-5-

            En dépassant les personnages qui l’ont précédé, le Serviteur souffrant apparaît tellement grand et saint, qu’il devient une figure messianique, mais d’une manière si discrète que Jésus surprendra encore.

 

  • Le Serviteur et Job

            L’innocence du serviteur n’est pas exceptionnelle : Job aussi plaide innocent… Mais si la souffrance de Job ne justifie que lui-même en montrant la justice de ce dernier, la souffrance du Serviteur justifie les multitudes (Isaïe 53, 11). Ce qui est tout à fait unique.

 

  • Le Serviteur, Ezéchiel et Jérémie

            Jérémie (23, 1-8) et Ezéchiel (34) parlaient de la dispersion du peuple comme de brebis errantes à cause des évènements politiques. Les brebis dispersées d’Isaïe 53, 6 sont errantes à cause du fait qu’elles suivent leurs voies, à cause de leur péché.

            Ezéchiel porte les péchés de la maison d’Israël ou de la maison de Juda (Ez 4, 4-8). Le Serviteur porte les maladies et les péchés des multitudes.

 

  • Le Serviteur et Moïse

            La traduction de la Bible de Jérusalem s’appuie sur le texte grec :

« De même que des multitudes avaient été saisies d’épouvante à sa vue, -- car il n’avait plus figure humaine, et son apparence n’était plus celle d’un homme, de même des multitudes de nations seront dans la stupéfaction, devant lui des rois resteront bouche close... » (Isaïe 52, 14-15)

            Isaïe 52, 14-15 dans l’original hébreu aurait pu être traduit littéralement : « Son aspect n’était plus celui des humains, ainsi il aspergera des peuples nombreux » (Is 52, 14-15). Ce qui veut dire : Moïse avait scellé l’alliance en aspergeant la nation choisie avec le sang des agneaux (Ex 24, 6-8) ; le Serviteur aspergera les nations avec le sang de son martyre qui les purifiera. C’est un sacrifice plus grand que celui de Moïse[4].

            Le Serviteur est à la fois prêtre et victime. Il scelle une Alliance, il inaugure une libération, il est rédempteur.

 

            Alors, qui est le Serviteur ?

            Sans effacer un enracinement historique de l’ensemble des chapitres d’Isaïe 42, 49, 50, 52 et 53, Benoît XVI nous dit :

« Le grand chant du Serviteur de YHWH en Isaïe 53 est une parole en attente. Dans son contexte historique, on ne trouve aucune confirmation. Elle reste ainsi une question ouverte. » [5]

 

Des chants du Serviteur au prophète Zacharie

-1-

            Les visions de Zacharie (9-12) sont proches des chants du Serviteur souffrant d’Isaïe (40-55).

            Dans le livre d’Isaïe, le Serviteur est appelé le pasteur des brebis errantes (Is 53,6) et il est « frappé par Dieu » (Is 53, 4).

            Dans le livre de Zacharie, le pasteur est « frappé par Dieu » (Za 13, 7), pourtant ce pasteur n’est pas un mauvais pasteur, il est appelé par Dieu « l’homme qui m’est proche » (la Bible de la pléiade traduit : « l’homme de ma parenté »).[6]

            Le Serviteur du livre d’Isaïe est appelé « Juste » (Is 53, 11), le roi juste du livre de Zacharie 9,9 l’est aussi.

            Le Serviteur est humilié (Isaïe 53,4), comme l’est aussi le roi de Zacharie (9, 9), humblement monté sur un âne.

 

            Zacharie annonce la restauration de la maison de David à travers un changement de l’attitude des chefs d’Israël à l’égard des prophètes qui portent la parole de Dieu :

« Mais je répandrai sur la maison de David et sur l’habitant de Jérusalem un esprit de grâce et de supplication, et ils regarderont vers moi. Celui qu’ils ont transpercé, ils se lamenteront sur lui comme on se lamente sur un fils unique; ils le pleureront comme on pleure un premier-né. En ce jour-là grandira la lamentation dans Jérusalem, comme la lamentation de Hadad Rimmôn, dans la plaine de Megiddôn. Et il se lamentera, le pays, clan par clan. » (Zacharie 12, 9-12)

            Le texte hébreu dit : « Ils regarderont vers moi qu’ils ont transpercé » (Za 12, 10). Ce qui suggère que c’est YHWH lui-même qui a été atteint en la personne de son porte-parole.

 

Cohérence de la révélation

-1-

            L’évangile de Luc commence par un prologue sur l’enfance de Jésus. Le vieillard Siméon, recevant l’enfant Jésus dans ses bras, entonne un cantique qui évoque nettement les chants du serviteur : « Car mes yeux ont vu ton salut, que tu as préparé à la face de tous les peuples, lumière pour éclairer les nations et gloire de ton peuple Israël. » (Luc 2,30-32, cf. Isaïe 40,5 ; 42,6 ; 49,6 et 52,10). Le vieillard Siméon annonce ensuite que l’enfant sera « en butte à la contradiction », ce qui est advenu aussi au Serviteur d’Isaïe (Isaïe 53)[7]. C’est vraiment l’Esprit Saint, l’Esprit de Jésus qui inspire ces références comme introduction à son mystère.

 

-2-

            Dans le premier poème d’Isaïe, le Serviteur est appelé l’élu (Is 42,1). Contrairement aux prophètes, il « n’élève pas le ton » (Is 42,2).

            Marie est élue (Lc 1, 48). Son Fils est lui aussi l’élu (Lc 3, 22).

            Le Serviteur « expose le droit », pour la terre sainte (Is 42,1.4). Mais les îles aussi (le monde entier) attendent sa loi : « Je t’ai façonné et donné comme alliance du peuple, comme lumière des nations » (Is 42,6).

            Le Magnificat de Marie expose à sa façon « le droit », que le Fils qu’elle a conçu vient apporter au monde (Lc 1, 46-56).

            Plus explicitement, au chapitre 12, Matthieu cite Isaïe 42, 1-4 :

« Etant sortis, les Pharisiens tinrent conseil contre lui, en vue de le perdre. L’ayant su, Jésus se retira de là. Beaucoup le suivirent et il les guérit tous et il leur enjoignit de ne pas le faire connaître, pour que s’accomplisse l’oracle d’Isaïe le prophète: "Voici mon serviteur que j’ai choisi, mon Bien-Aimé qui a toute ma faveur. Je placerai sur lui mon Esprit et il annoncera le Droit aux nations. Il ne fera point de querelles ni de cris et nul n’entendra sa voix sur les grands chemins. Le roseau froissé, il ne le brisera pas, et la mèche fumante, il ne l’éteindra pas, jusqu’à ce qu’il ait mené le Droit au triomphe: en son nom les nations mettront leur espérance." » (Mt 12, 15-21)

            Cependant, la citation de Matthieu modifie légèrement la dernière phrase d’Isaïe qui dit : « Les îles attendent (ou espèrent) son enseignement (ou sa loi). » (Isaïe 42, 4). L’évangile a remplacé « enseignement (ou loi) » par « son nom »: les disciples du Christ s’attacheront désormais à la personne du Christ et aux motions de son Esprit, plus qu’à la lettre de la loi.

 

-3-

            Dans le second poème (Is 49), la souffrance du serviteur est directement liée à un effort mené pour établir le droit, pour répandre la lumière… La souffrance « manifeste la grandeur morale de tous ceux qui souffrent pour une cause juste. »[8], aussi bien au temps d’Isaïe que pour Jésus ou dans l’Eglise.

            Jésus sait ce qui l’attend.

            Dans la controverse sur le jeûne rapportée par Marc 12, 18-20 (et parallèles), Jésus annonce que l’Epoux sera « enlevé » (verbe grec : «‘airô‘apo» ou «‘apairô‘apo»), c’est à dire enlevé par une mort violente. Le Christ accomplit les prophéties du serviteur souffrant qui est lui aussi enlevé : « Par contrainte et jugement il a été saisi (verbe ‘airô). Parmi ses contemporains, qui s’est inquiété qu’il ait été retranché (verbe ‘airô‘apo) de la terre des vivants, qu’il ait été frappé pour le crime de son peuple? » (Isaïe 50, 8)

            Lorsque Jésus annonce sa Passion (Mc 10, 33-34), il le fait avec les détails que l’on trouve dans la présentation du serviteur persécuté (Isaïe 50, 6) : les coups, les outrages, les crachats.

            Après la résurrection de Jésus, un homme assis dans son char lisait Isaïe 53, 7-8 (Septante), et demanda à Philippe : « "Je t’en prie, de qui le prophète dit-il cela? De lui-même ou de quelqu’un d’autre?" » (Ac 8, 30-35). Et Philippe lui explique ce qui concerne Jésus.

            L’eunuque sait que la prophétie biblique parle d’abord pour les contemporains mais il est aussi familiarisé avec l’ouverture messianique des textes de l’Ecriture.

 

-4-

            Après un tableau général des guérisons opérées par Jésus, l’évangéliste Matthieu conclut en montrant que Jésus accomplit le Serviteur du livre d’Isaïe : « ... Afin que s’accomplît ce qui a été dit par le prophète Isaïe : Il a pris nos infirmités et porté nos maladies » (Mt 8,17). La « citation » de Matthieu reprend Isaïe 53, 4a, mais il infléchit le texte en disant que Jésus a volontairement pris nos infirmités. Dans le récit d’Isaïe (hébreu), nos châtiments retombent sur le serviteur qui les subit : « Ce sont nos douleurs dont il était chargé » (Isaïe 53, 4a). « Dans ses blessures nous trouvons la guérison » (Isaïe 53, 5). Mais dans le récit de Matthieu, Jésus prend en charge nos maux physiques, littéralement et activement, et ceci pour les guérir.

 

            Dans l’Evangile de Jean, le Baptiste appelle Jésus « L’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. » (Jn 1,29). Le mot Agneau (grec : amnos) renvoie au texte d’Isaïe 53,7 (Septante). Le verbe enlever ne correspond pas au texte grec. Mais l’expression « enlever le péché », au singulier, correspond au texte hébreu d’Isaïe 53,12. Enfin, dans le verset « Bien qu’il eût fait tant de signes devant eux, ils ne croyaient pas en lui, afin que s’accomplît la parole dite par Isaïe le prophète : Seigneur qui a cru à ce qu’il a entendu de nous, et à qui le bras du Seigneur a-t-il été révélé ? » (Jn 12,38), l’évangéliste cite Isaïe 53,1: cette citation suppose l’interprétation de la mort de Jésus à l’aide du dernier Poème du Serviteur.

           

            Le serviteur semble se substituer aux autres, il porte « nos souffrances » et « nos fautes » (Is 53,4.12). Cela ne peut pas être interprété au sens strict, nous existons et notre existence n’est pas substituable ; par contre, devant Dieu, l’attitude d’un homme peut mériter à notre place, et attirer pour nous la bénédiction.

            Le fruit du « sacrifice » du Serviteur est au bénéfice des autres hommes, pécheurs (Is 53, 10-12). Isaïe affirme donc la possibilité de communiquer le bien entre les personnes. Ce bien est transmis par le témoignage : le serviteur souffrant « témoigne » de sa foi, il témoigne du Dieu de l’Alliance et son compagnonnage ineffable. « Rien de tel chez les idoles », divinités impersonnelles et pures constructions humaines au service d’un système social. Cependant on voit mal comment « des îles lointaines » (Is 49,1) reçoivent ce témoignage. Il y a donc déjà une dimension invisible dans la communication du bien entre les personnes, ce que nous appelons la communion des saints. De même, lorsque nous pensons Marie « dans la communion des saints », sans le savoir, nous nous inscrivons dans cette vision d’Isaïe.

 

-5-

            Quand Jésus dit : « C’est ainsi que le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude. » (Mt 20, 28), Jésus assume une « fonction vicaire qui apparaît pleinement développée en Isaïe 53 avec l’image du Serviteur souffrant qui prend sur lui la faute des multitudes les rendant ainsi justes (cf. Is 53, 11).»[9]

            Quand saint Paul dit que le Christ est « mort pour nos péchés » (1Co 15, 3-4), on reconnaît « livré à cause de leurs péchés » (Is 53,12 dans la Septante) et: « Juste, mon serviteur justifiera les multitudes » (Is 52,11 dans l’hébreu). De même, dans l’expression « Le Christ s’est offert une seule fois pour prendre sur lui les péchés de beaucoup » (He 9,26), l’expression est empruntée à Isaïe 53,12 dans la version grecque de la Septante.

            Cependant, les versets cités de la lettre aux Corinthiens et la lettre aux Hébreux ont « oublié » le titre que Jésus se donne et qui complète et réoriente la théologie du Serviteur souffrant. Jésus se dénomme « Fils de l’homme ». Et cela change tout.

            Nous verrons qu’en se désignant "Fils de l’homme", Jésus affirme qu’il veut nous prendre en lui, car l’expression "Fils de l’homme" a un sens collectif, c’est le royaume (Dn 7). Le Fils de l’homme « n’est pas simplement un, mais de nous tous avec lui-même il ne fait "plus qu’un" (Ga 3, 28) : il nous transforme en une humanité nouvelle »[10]. Ainsi, en utilisant le titre "Fils de l’homme", Jésus appelle notre incorporation, notre participation à la Rédemption.

            C’est ainsi que Jésus, en se désignant comme « fils de l’homme » assume et dépasse la figure du Serviteur souffrant.

« L’idée de fonction vicaire est diffuse dans toute l’histoire des religions. En de multiples manières, on s’efforce de détourner du roi, du peuple, de sa propre vie, la menace du malheur, en le transférant sur des substituts. Le mal doit être expié, et ainsi doit être rétablie la justice. Mais on fait tomber sur d’autres la punition, le malheur inéluctable et l’on cherche ainsi à se libérer.

Pourtant, cette substitution, par le biais de sacrifices d’animaux ou même humains reste en dernière analyse sans consistance. Ce qui est alors offert en représentation n’est qu’un succédané de ce qui est proprement personnel et ne peut en aucun cas prendre la place de ce qui doit être sauvé de cette manière. »[11]

 

            En utilisant le titre « Fils de l’homme », Jésus appelle notre incorporation, notre participation à la Rédemption.

            De plus, le titre « Fils de l’homme » désigne en creux sa mère, l’humanité nouvelle a une mère, Marie, nouvelle Eve.

            C’est ainsi que l’on peut dire est le Serviteur souffrant dont parle Isaïe, mais il est davantage encore, en tant que « Fils de l’homme ».

            C’est sans doute parce que Jésus dépasse la vision d’Isaïe que dans l’hymne de la première lettre de saint Pierre (1P 2, 21-25), qui résume et paraphrase le dernier chant du serviteur d’Isaïe (Is 53), le titre du Serviteur n’apparaît pas, le titre de Christ (= messie) a pris sa place (1P 2, 21).

 

-6-

            L’interprétation tantôt collective tantôt individuelle du Serviteur (surtout dans la Septante) fait place, à côté du sacrifice de Jésus, pour d’autres sacrifices unis au sien, et accomplissant eux aussi la figure du Serviteur souffrant.

            En premier lieu, celui de Marie, sa mère, debout au calvaire. Le concile dit que Marie est « associée d’un cœur maternel à son sacrifice »[12]. Elle fait donc aussi de sa propre vie « un sacrifice » (Is 53, 10), avec le Christ, elle a pris sur elle nos fautes afin que nous vivions dans la justice (Is 53,11-12). Le sacrifice du Serviteur est un « sacrifice d’expiation pour le péché » qui accompagne donc la confession des pécheurs repentants (cf. Lv 5,5). Le Serviteur donne à de tels pécheurs quelque chose qu’ils puissent offrir à Dieu. Que donne-t-il ? Son propre corps consacré à l’accomplissement de la volonté de Dieu (Is 53, 10). Ainsi le Serviteur justifiera les multitudes (Is 53, 11).

            Et, de même que le Serviteur était le sacrifice que les multitudes peuvent offrir, Jésus est offert aux pécheurs, et Marie est donnée au disciple de sorte que le disciple puisse l’offrir à Dieu, ou plutôt s’offrir en elle, avec elle.

            Comme le Serviteur (Is 53,9), Marie est un être innocent, sans violence ni mensonge. L’Immaculée est plus vulnérable pour souffrir du péché puisqu’elle l’a en horreur, cependant le dynamisme rédempteur ne se situe pas d’abord dans la capacité à souffrir plus, mais dans sa lutte contre le mal, le péché et la mort[13].

            La réalisation du plan de salut dépend de la libre acceptation par le Serviteur, c’est ce que suggère le « si » (Is 53,10 : « S’il offre sa vie… »). De même, on observe la grande liberté de Marie, à l’Annonciation (Lc 1, 26-38), ou dans son acte d’offrande au temple (Lc 2, 22). L’expression : « s’il fait de sa vie un sacrifice » (Is 53, 10) signifie aussi que le Serviteur (la servante) assume ce qui arrive, il le vit volontairement comme une fidélité à l’œuvre de justice et de lumière à laquelle il a été appelé (sans cela, ce serait une révolte contre sa propre existence, il s’autodétruirait !)

 

            Paul et Barnabé considèrent pour eux-mêmes la parole de Dieu adressée au serviteur : « Nous nous tournons vers les païens. Car ainsi nous l’a ordonné le Seigneur : ‘Je t’ai établi lumière des nations, pour faire de toi le salut jusqu’aux extrémités de la terre.’ (Is 49, 6) » (Ac 13, 47). (Cela n’empêche pas saint Paul d’appliquer aussi les poèmes du Serviteur au Christ lui-même : Phil 2, 7 // Is 53, 12)

            « S’il fait de sa vie un sacrifice… » (Is 53,10). L’efficacité de cette offrande est mystérieuse. Saint Paul a fait une expérience qu’il résume par ces mots du Seigneur : « Ma grâce te suffit: car la puissance se déploie dans la faiblesse » (2 Co 12, 9). L’expérience de la souffrance, dès lors qu’elle est offerte, s’ouvre afin d’être pénétrée de la puissance de Dieu. La faiblesse de la souffrance humaine (celle de Jésus, celle de Marie, la nôtre) devient le lieu ouvert aux forces divines créatrices et rédemptrices.

            Qui n’en a fait l’expérience ? Par la souffrance, je peux découvrir la solidarité, je peux devenir à mon tour capable de compassion... Je peux apprendre que l’autre a son propre rythme et qu’un cheminement dans la durée résout nombre de paradoxes… Je peux apprendre la vanité des choses superficielles et centrer ma vie sur Dieu seul, sur la source incorruptible de l’Amour vrai... Bref, c’est Dieu qui peut agir dans les profondeurs de mon être, me purifier, me sanctifier.

            Dans cet ordre d’idées, parler de la souffrance rédemptrice de Jésus signifie que la souffrance de Jésus a attiré la puissance de Dieu dans la faiblesse humaine.

            Il y a une action divine que nul ne peut mesurer. Israël exprime ce mystère en disant que Dieu transforme « le vermisseau » en « un traîneau à battre » et son « humble serviteur » en « la lumière des nations » (Is 41,14-15 ; 42,6).

            Quelque chose de cet ordre s’est produit en Jésus (et Marie) au calvaire, quelque chose que nous ne mesurons pas. Quelque chose qui résonne sur le monde entier, sur les nations, sur l’histoire entière, et qui « rejaillit jusqu’au commencement ».[14]

 

-7-

            Nous avons vu que Zacharie (dans le texte hébreu) dit : « Ils regarderont vers moi qu’ils ont transpercé » (Za 12, 9-10). Ce qui suggère que c’est YHWH lui-même qui a été atteint en la personne de son porte-parole.

            L’évangéliste Jean ose appliquer ce verset au Christ, car le Christ est Dieu fait homme. Appliqué au Christ juste après sa mort en croix, Zacharie 12, 9-10 devient : « Ils regarderont vers celui qu’ils ont transpercé » (Jn 19, 37).

            Un seul soldat a donné le coup de lance. L’évangéliste pense à un pluriel : « ils regarderont… ils ont transpercé » : il pense à tous les hommes pécheurs. Jésus n’a-t-il pas dit : « Quand je serai élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi » (Jn 12, 32) ?

 

 

 


[1] Pierre GRELOT, Les poèmes du serviteur, de la lecture critique à l’herméneutique, Ed. du Cerf, 29 bd Latour-Maubourg, Paris 1981., p. 32-60.

[2] Cf. T. KOWALSKI, Les oracles du Serviteur Souffrant,ed. Parole et Silence, Paris 2003, p. 28-43.

[3] Mais dans la Peschitta, qui traduit de l’hébreu, le verset 10 garde un sens individuel (Il donne sa vie comme une offrande pour le péché) http://www.aramaicpeshitta.com/OTtools/LamsaOT/23_isaiah.htm

[4] Cf. Pierre GRELOT, Les poèmes du serviteur, de la lecture critique à l’herméneutique, Ed. du Cerf, 29 bd Latour-Maubourg, Paris, 1981, p. 165-166

[5] J. RATZINGER, BENOIT XVI, L’enfance de Jésus, Flammarion, Paris 2012, p. 75.

[6] Carol L. MEYERS and Eric M. MEYERS, The Anchor Bible, Zechariah 9-14, A new translation with Introduction and commentary, USA, 1993. p. 358

[7]Cf. JEAN PAUL II, Audience générale du 18 décembre 1996

[8] JEAN PAUL II,Salvifici Doloris § 22

[9] JOSEPH RATZINGER, BENOIT XVI, Jésus de Nazareth. De l’entrée à Jérusalem à la Résurrection. Parole et Silence, Paris 2011, p. 200-201.

[10]JOSEPH RATZINGER, BENOIT XVI, Jésus de Nazareth, Flammarion, Paris 2007, p. 362-363.

[11] JOSEPH RATZINGER, BENOIT XVI, Jésus de Nazareth. De l’entrée à Jérusalem à la Résurrection. Parole et Silence, Paris 2011, p. 200-201.

[12] VATICAN II, Lumen gentium § 64

[13]Pie IX, dans la bulle Ineffabilis Deus (1854), présente Marie immaculée dans la perspective de la lutte contre l’ennemi du genre humain : Marie participe à la victoire sur le démon (qui, blessé à mort peut cependant encore faire sentir son effet néfaste).

[14]JEAN PAUL II, Redemptoris Mater 19

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Date de dernière mise à jour : 16/07/2019