Exode. Du récit biblique à l’histoire réelle.

Exercices pour les étudiants de l’institut Foi vivifiante

Lectures bibliques
Livre de l'Exode
Livre de Josué

Exercices personnel / partages en groupe

  1. Donnez un exemple qui montre qu’on ne peut pas toujours prendre le texte biblique à la lettre, mais que la Bible résume une expérience spirituelle.
  2. Expliquez pourquoi on ne peut pas croire la violence racontée dans le livre de Josué. 

Etude : Françoise Breynaert,  Parcours biblique : Le berceau de l'Incarnation (imprimatur), Parole et silence 2016, disponible en librairie et sur internet, à la Procure, p. 47-54

Le temps de l'Exode

Parcours biblique -6- Exode

            A partir de maintenant, nous entrons dans une dimension communautaire ; une « Parole » va concerner un peuple, tout en continuant de s’adresser à des personnages particuliers. Un récit nous est offert dans les livres de l’Exode, des Nombres et du Deutéronome, qui se prolonge avec le livre de Josué puis des Juges.

Du récit biblique de l’Exode à l’histoire réelle

            Le mot « Exode » signifie « sortie au dehors » et fait référence à la sortie d’Egypte. Les séjours en Egypte des habitants de Canaan étaient fréquents parce que pendant les sécheresses, le seul refuge était la région du Nil, dont la fertilité ne dépendait pas des pluies. Les sorties d’Egypte étaient donc tout aussi fréquentes.

Il n’est pas possible de prendre à la lettre le récit biblique

  • L’archéologie ne trouve pas la trace d’une migration de dizaines ou centaines de milliers de gens à travers l’inhospitalier désert du Sinaï pour venir s’installer en Canaan.
  • L’archéologie montre que la densité de l’habitat dans les hautes terres était très faible : quelques milliers de personnes en Juda, c’est tout.
  • Comme nous allons l’expliquer, il n’est pas possible d’imaginer un seul et unique « Exode ». Il faut se rendre à l’évidence que la Bible simplifie l’histoire dans un récit théologisé : les gens de Canaan migrent en Egypte assez souvent, à chaque sécheresse. Une fois dans le delta du Nil, ils ne sont pas seulement bergers, mais maçons ou même fonctionnaires (le patriarche Joseph…).
  • Comme nous allons l’expliquer, les paroles attribuées à Moïse dans les livres de l’Exode, des Nombres et du Deutéronome recouvrent en réalité différentes époques.
  • Les ordres divins concernant le Temple et le culte (Exode 25-31) ainsi que leur exécution (Exode 35-40) ont une histoire rédactionnelle qui se prolonge encore dans la Septante où les différentes sections ont un agencement un peu différent : si le texte n’était pas fixé au III° siècle avant J-C, il l’était encore moins au XII° siècle avant J-C. Les Hébreux n’ont pas fait de tels travaux ni de tels équipements en plein désert, le récit est « théologisé ». Quand le temple a été effectivement construit de cette manière, un récit devait l’enraciner dans la grande expérience fondatrice de l’Exode qui lui donnait sa particularité religieuse.

Des Hébreux en Canaan autour de 1350 av. J.-C ?

            On a retrouvé, dans la cité égyptienne de Tell el-Amarna qui fut fondée par le pharaon Aménophis IV-Akhenaton (1353-1338 av. J.-C.) des lettres qui viennent de Jérusalem, dont le roi est menacé d’une invasion de Canaan par des "Sheshou" venant de Transjordanie et qui auraient contourné Jérusalem en menaçant de prendre la ville. L’une des tablettes indique que la ville a finalement été prise, et son roi tué. D’après le livre des Juges, Jérusalem fut effectivement prise par les Hébreux une première fois (Jg 1, 8). Le nom de Jérusalem est écrit sous la forme Uru-Salim, ce qui signifie "cité de Salim" selon son appellation première, et son roi porte un nom hittite, Abdi-Khepa[1]. Une autre tablette assez fragmentaire semble citer le nom d’un certain Josué, dans un contexte difficile à préciser. Les envahisseurs décrits dans les lettres d’Amarna seraient-ils les colons israélites ? Si le siège de Jérusalem dont parlent les archives d’Amarna est réellement le fait des Hébreux, cela situerait une certaine invasion de Canaan par les Hébreux autour de 1350 av. J.-C.

            Par ailleurs, tous les archéologues reconnaissent que les hautes terres de Canaan (ce qui deviendra Juda et Samarie) connurent au XIII° siècle av. J.-C. une transition culturelle importante. Les couches archéologiques montrent les signes d’une "crise de civilisation", au cours de laquelle une culture laisse progressivement la place à une autre[2]. Le nouveau mode de vie qui se met en place en Canaan est plus primitif que l’ancien, la tendance étant à la désorganisation et à la nomadisation.

            La transition culturelle, nettement perceptible dans les résultats des fouilles, se produit d’abord dans les régions montagneuses de l’est, éloignées du littoral[3]. Les demeures sont parfois accolées entre elles pour former une sorte d’enceinte ovale, comme à Izbet-Sartah, évoquant le schéma d’un enclos agricole fermé.

Une sortie d’Egypte au temps de Ramsès II et Mineptah? Oui.

            La ville de Pi-Ramsès fut construite au temps de Ramsès II, qui régna de 1279 à 1213 avant J-C. La Bible dit : « On imposa donc à Israël des chefs de corvée pour lui rendre la vie dure par les travaux qu’ils exigeraient. C’est ainsi qu’il bâtit pour Pharaon les villes-entrepôts de Pitom et de Ramsès » (Ex 1, 11). Les documents égyptiens semblent confirmer cela en disant que des sémites participèrent à cette construction. Il y aurait donc des Hébreux en Egypte vers 1250, tandis que d’autres seraient déjà en Canaan depuis un siècle.      

            La période des Hyksos avait laissé un goût amer aux égyptiens, et les avait rendus sensibles à ne plus se laisser dominer par une immigration mal maitrisée. Après le laxisme du pharaon Akhenaton (Aménophis IV) et la perte de la plupart des « colonies » égyptienne, les pharaons deviennent plus sévères. L’histoire biblique d’une tentative de réduire le nombre de ces immigrés tout en utilisant leur force de travail n’a rien d’impossible. Le pharaon Ramsès II était un constructeur fameux. Il serait le persécuteur des Hébreux dénoncé dans la Bible (Ex 1, 8). Son successeur, Mineptah, serait celui qui chassa ou laissa fuir les Hébreux. La XIX° dynastie disparait ensuite dans l’anarchie et les pratiques magiques.

            Ce contexte nous permet d’accepter rationnellement l’histoire des fils des Hébreux menacés de mort et d’un petit « Moïse » sauvé des eaux qui devient ensuite un prophète et un chef.

 

3 carte recit biblique exode 1

Figure 3 : Les populations rencontrées par les Hébreux

Une invasion brutale de Canaan par les Hébreux ? Non.

            Canaan[4] avait de riches cités-Etat pendant le II° millénaire avant J-C., telles que Sichem, Megiddo, Lakish et Haçor qui atteint son apogée entre 2000 et 1550 avant J-C. Au temps de Seti 1er (1294-1279), de Ramsès II (1279-1213) et jusqu’à Ramsès III (1184-1153), toutes ces cités étaient vassales de l’Egypte, ce qui apparemment les dispensait d’avoir des murailles. Pourtant, ces cités ont connu un déclin brutal ou des destructions massives entre 1250 et 1150. La population fut alors si réduite que le roi de Jérusalem demanda au pharaon 50 hommes pour protéger le pays, tandis que le roi de Meggido en demanda 100[5].

            Mais ce déclin a une cause bien connue que la Bible ne raconte pas.

            A cette époque, l’empire Hittite qui dominait l’Anatolie, et l’empire Egyptien (Ramsès II) qui s’étendait de la Lybie jusqu’au sud de la Syrie, s’affrontèrent à Qadesh, sur le fleuve Oronte, en Syrie. Après la bataille dont l’issue resta incertaine, les deux empires n’avaient plus que l’ombre de leur gloire passée et le choc permit l’émergence d’un peuple venu de la mer, les Mycéniens. Les souverains des quatre cités – Haçor, Aphek, Lakish et Megiddo – sont nommés parmi les rois vaincus par les Israélites commandés par Josué. Or, l’archéologie démontre que la destruction de ces quatre villes s’est déroulée à plus d’un siècle d’intervalle. Les raisons possibles incluent l’invasion, des troubles sociaux, ou la guerre entre cités. Ensuite, ces cités connurent une renaissance au X° siècle (entre -1000 et -900), c’est une nouvelle Canaan, celle que connut la dynastie d’Omri.[6]

 

4 carte recit biblique exode 2 invasion canaan

Figure 4 : L'entrée en Canaan

 

            La destruction d’un certain nombre de cités cananéennes entre 1250 et 1150 a donc une cause bien connue, qui n’a rien à voir avec « l’invasion » des Hébreux. Ceci est confirmé par le fait qu’il n’y ait pas sur les hautes-terres de villes fortifiées. A l’emplacement des hameaux, on ne retrouve pas d’épées ni de lances (alors qu’on en trouve dans les sites archéologiques des villages des plaines de Canaan).

            Cela nous donne une vision beaucoup plus pacifiste de la véritable histoire de la naissance du peuple d’Israël !

 

Et alors, qui est Josué ?

            L’abondante violence notamment du livre de Josué (avec des exterminations de villes entières !) n’est en fait qu’un récit tardif imagé, une catéchèse visant à enseigner une pureté cultuelle, sans contamination par les attitudes magiques des autres peuples (au temps de Josias). Un autre indice très convainquant du caractère rédactionnel du livre de Josué nous est donné par la Bible elle-même. Josué fils de Nun, est présenté comme étant le contemporain de Moïse dans les livres des Nombres et du Deutéronome, mais il est par ailleurs présenté comme étant éloigné par 12 générations d’Ephraïm (1Chr 7, 20-27), donc 13 générations de Joseph, le frère de Lévi, et 14 de Jacob. Quand on sait que Moïse est à 4 générations de Jacob[7], nous constatons un écart de 10 générations entre Josué et son soi-disant contemporain Moïse ! Quand on lit ensuite que Moïse donna à « Osée, le fils de Nun, le nom de Josué » (Nb 13, 16), on se doute bien qu’il y a une relecture de l’histoire et que le « livre de Josué » reflète une autre époque sous des traits archaïsants…

            La violence du livre de Josué, avec ces villes entièrement exterminées, reflète la théologie de Josias, au VII° siècle avant J-C. Josué, lui, sera un militaire, et il voudra fermement éliminer toute trace d’idolâtrie et de rite cananéen.

 

Un peuple bien constitué ? Pas tout à fait.

            On a longtemps cru que la stèle de Merneptah indiquait la présence des « israélites » en Palestine en tant que groupe ethnique, mais sans être sédentarisés ; ils étaient encore migrants, souffrant probablement de la domination des cités-états des plaines cananéennes au moment de l’incursion militaire du pharaon Mineptah (ou Merneptah) vers l’an 1208 avant notre ère[8]. La stèle, datée selon les savants entre -1232 et -1207, raconte la campagne de Menerpah en Lybie. La finale fut traduite « Yanoam est inexistante ; Israël est dévasté, elle n’a plus de semence ; Hurru est devenue la veuve de l’Égypte » (W. Spiegelberg, 1909).

            Mais un mot avait été omis et ce texte doit en réalité être traduit : « Yanoam larmes sont terminées, existant est iisi-r-iar, le peuple Hurru (Kharu) n’a plus de semences (de céréales) est devenue la veuve de l’Egypte » (J. Davidovits, 2009).

            En outre, « iisi-r-iar » signifie ceux exilés en hâte à cause de leur faute. C’est ainsi que les pharaons Ramsès II et Merneptah désignaient les notables exilés d’el Amarna, la cité d’Akhenaton. En 1909, Wilhelm Spiegelberg avait traduit « iisi-r-iar »par Israël et il avait formulé aussi une hypothèse retentissante en établissant un lien entre l’enseignement d’Akhenaton et le monothéisme israélite.

            En réalité, la stèle ne dit rien d’Israël et fait un simple état des lieux. Elle est confirmée par l’archéologie qui ne démontre aucune destruction en Canaan à cette époque, et qui enseigne que Merneptah expédia des céréales aux Hittites victimes de la famine.

 

            « Israël » n’avait donc pas d’existence politique au XII° siècle avant J-C. Ceci étant dit, dans les hautes terres, à l’emplacement des hameaux, on ne trouve pas d’ossements de porcs (alors qu’on en trouve dans les peuples environnants), ce qui est le signe d’une particularité ethnique ou religieuse.

            Notons aussi l’absence de changement dans le style d’habitat sur les hautes terres aux alentours des années 1250-1150 : cela suggère non pas une lente infiltration de bédouins, mais une population autochtone, qui part dans le delta du Nil à chaque sécheresse, puis revient, chacun chez soi.

 

°°°°°

            Nous avons élagué le Pentateuque, mais nous n’avons pas balayé toute l’histoire de l’Exode et toute l’histoire de Moïse comme n’ayant aucune pertinence historique, loin de là.

            La Bible simplifie l’origine d’Israël pour souligner son origine spirituelle. Il y a eu plusieurs sorties d’Egypte avec des entrées ou des retours en Canaan plutôt pacifistes. La vie en Canaan était organisée autour de petits hameaux avec des troupeaux et une agriculture de subsistance. C’est pourquoi nous pouvons associer l’histoire biblique de Moïse à celle des Juges, telles que Déborah et Yaëlle. Leur contexte historique et leur foi ne sont pas fondamentalement différentes.

            L’un des séjours en Egypte a marqué plus fortement les esprits. Il est crédible que les Hébreux aient été opprimés sous Ramsès II et chassés sous Mineptah. Il est crédible qu’à cette époque un enfant ait échappé à la persécution et soit devenu un charismatique. Il est crédible que ce Moïse ait reçu une révélation dans le prolongement de la révélation faite à ses pères. Révélation d’un Dieu personnel qui aime son peuple et entend ses angoisses (Exode 3). Révélation d’un Dieu personnel qui fait une Alliance (Exode 19). La révélation à Moïse comporte des nouveautés : l’Alliance concerne tout un peuple, et une loi est donnée (Exode 20).

© Françoise Breynaert


[1] "El Amarna Letters. Could these tablets contain records of Joshua and the Hebrews conquering the land of Canaan ?" (bible-history.com). J. ORR : "The Jebusites - Encyclopedia" (bible-history.com).

[2] P. de MIROSCHEDJI : "Terre promise, conquête de légende". La Recherche n° 391, novembre 2005.

[3] A. ZERTAL : "Israel Enters Canaan-Following the Pottery Trail”. Biblical Archaeology Review, 17 No 5, 28-49, 75, 1991 (wwuheiser.com).

[4] Nom donné à la contrée qui sera un jour la Palestine et le Liban, bordée à l’ouest par la Méditerranée, à l’est par les chaînes libanaises, la vallée du Jourdain et la mer Morte.

[5] Nous savons ces choses par les découvertes sur le site archéologique d’Amarna en Egypte (l’antique Akhetaton) où furent notamment retrouvées des tablettes d’argile remontant au XIV° siècle avant J-C et qui sont des lettres échangées par les rois d’Égypte avec les grandes cours étrangères de l’époque : Babylone, l’Assyrie, les Hittites, Alashiya (Chypre)...

[6] Cf. I. FINKELSTEIN et N. SILBERMAN, La Bible dévoilée, Gallimard, Paris 2006 (première édition 2002)

[7] Jacob père de Lévi père de Kéat père d’Amran père de Moïse Nb 27, 58-59 ; 1Chr 5, 27-29

[8] M. G. HASEL : « Israel in the Merneptah Stela ». Bulletin of the American Schools of Oriental Research, No. 296 (Nov. 1994), pp. 45-61. Cf. http://bible.archeologie.free.fr/conquetecanaan.html Le 13.09.2013

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Date de dernière mise à jour : 15/07/2019