Jasna Gora, Częstochowa

 

Des origines jusqu’au roi Jean Casimir II

 Un Monastère, situé sur la colline de Jasna Gora (= Clair Mont), sans la ville de Czestochowa, fut fondé en 1382 par le roi Ladislao II (1330-1401).

 Deux ans après, en 1384, fut installée dans le monastère l'icône célèbre de la Sainte Vierge de Jasna Gora, venue de l'est et dont la légende attribue la peinture à Saint Luc, qui aurait utilisé la planche de la table sur lequel priait et prenait nourriture la sainte Famille.

Les spécialistes pensent que l’icône originelle, d’origine byzantine, datait d’une période comprise entre le VIe et le IXe siècle[1].

Celui qui regarde l’icône se trouve immergé dans le regard de Marie, il regarde Marie qui le regarde. Le visage de Jésus est aussi tourné vers le pèlerin, mais son regard est tourné vers ailleurs. La joue gauche de Marie est blessée de deux traits parallèles, et son cou est aussi blessé. La position de Marie est celle de l’hodigitria (celle qui indique le Chemin, la Vérité et la Vie, celle qui guide).

Le sanctuaire se développa considérablement. A la fin du XIV° siècle Jasna Gora est déjà le principal centre de pèlerinage en Pologne.

Mais en 1430, les Hussites pillent le sanctuaire et balafrent l’icône, brisée en trois morceaux. Ce sacrilège eut l'effet de resserrer encore de plus le lien de la nation avec la Sainte Vierge de Jasna Gora.

C’est l’occasion d’expliquer le messianisme des Hussites : A la Renaissance[2], après la Réforme religieuse de Jean Hus (1370-1415) dans le royaume de Bohême, les chiliastes en 1419, quittèrent les villes et s’installèrent sur des collines qui reçurent des noms bibliques : Mont Horeb, Mont Tabor. Ils prirent les armes contre tous ceux qu’ils jugeaient être les suppôts de l’Antichrist, les troupes allemandes de l’empereur Sigismond, mais aussi les riches et les clercs. Ils furent finalement défaits par l’armée des hussites modérés en 1434. En voulant préparer le règne eschatologique du Christ, ils ont voulu opérer à sa place le jugement de l’Antichrist, ce qui est une hérésie qui ne respecte pas l’enseignement de Jésus :

 « De même que l’on enlève l’ivraie pour la jeter au feu, ainsi en sera-t-il à l’aboutissement du temps (grec : én têi sunteleïai tou aíônos), le Fils de l’homme enverra ses anges, et ils enlèveront de son Royaume tous ceux qui font tomber les autres et ceux qui commettent le mal, et ils les jetteront dans la fournaise : là il y aura des pleurs et des grincements de dents. Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume de leur Père » (Mt 13, 40-43).

Ainsi donc, nous voilà avec une icône détruite. En 1523, après une vaine tentative de restauration, une nouvelle œuvre est réalisée, puis elle est entaillée aux mêmes endroits pour garder la mémoire du méfait.

 

Les vœux du roi Jan II Kazimierz (1656)

 Décisifs dans l'histoire politico-religieuse de la Pologne furent les trois "vœux", fait par le roi Jan II Kazimierz (1648-1672 ; il a abdiqué en 1668), devant l'icône de l'Oumilénie, dans la cathédrale Lviv (actuellement en Ukraine), le 1er avril 1656, pendant la messe solennelle célébrée par le nonce apostolique en Pologne. Dans la formule des vœux le roi promit:

  1. de prendre la Mère de Dieu comme Patronne et Reine des Polonais
  2. de demander au Saint-Siège une messe votive en honneur de « Marie, Reine de la Couronne », vœu que les moines de Jasna Gora se sont ensuite chargés d'acquitter;
  3. et de libérer les pauvres : un vœu extrêmement significatif exprimé en ces termes :

« Comme, avec une extrême douleur, je m'aperçois que ton Fils, juge équitable, fustigea ce Royaume durant sept ans avec le fouet de la peste, des guerres et d'autres calamités, je promets et je m’engage solennellement, à cause des larmes et de l'oppression des paysans, qu’une fois la paix restaurée, je mettrai tout mon soin et j'appliquerai tous les moyens pour libérer le peuple de mon Royaume des taxes injustes et des oppressions. » [3]

 

La Vierge de Jasna Góra à Czestochowa dans l’histoire des hommes

Avant de parler d’histoire, parlons de biologie. Une cellule vivante a une membrane qui la sépare de l’extérieur, et elle un noyau qui contient d’ADN qui contrôle les échanges pour que cette cellule soit vivante. L’humanité forme un corps formé de différentes cellules qui sont les peuples et les nations. Dieu ne préfère pas tel ou tel mais veut que chacun soit une cellule vivante.

C’est à la Vierge de Jasna Gora que les grandes victoires de la nation sont attribuées: contre les Tartares, en 1487 et en 1527, contre Moscou en 1514. On fait aussi mémoire de la victoire de la ville de Czestochowa contre le siège suédois de 1655. A la Vierge est aussi attribuée la victoire sur les Turcs musulmans à Khotyn (en polonais : Chocim, actuellement en Ukraine) en 1621 et à Lviv, en polonais Lwów (prononcé : [lvuf]) (actuellement en Ukraine) en 1675 et en 1683 à Vienne (actuellement en Autriche).

Le 8 septembre 1717 la Vierge de Jasna Góra fut officiellement couronnée comme "Reine" de la Pologne.

Jésus est roi, sa royauté est proclamée sur l’écriteau au calvaire, mais sa royauté ne vient pas des moyens de ce monde. La mère du roi est reine. Marie est reine. Marie est proclamée reine de Pologne, ce qui signifie que les polonais accueillent et désirent le règne de Dieu[4].

Ainsi Marie devint pour la nation comme telle, comme le dit le pape Jean Paul II, "l'incarnation de son autonomie, de sa souveraineté, de son identité et de sa place parmi les nations du monde."

En 1795, la Pologne, partagée pour la troisième fois entre Russes, Prussiens et Autrichiens, est rayée de la carte. Jasna Góra va alors devenir le symbole de l'unité du peuple polonais : le pèlerinage à Jasna Góra est le moyen, pour les Polonais, de se savoir enfants d'une même patrie.

Lors de la parenthèse napoléonienne (1806-1813), la forteresse va retrouver pour la dernière fois son rôle militaire. Les 3 puissances occupantes craignent le lieu, symbole du patriotisme polonais et les pèlerinages les plus importants seront interdits.

L'insurrection polonaise de 1863 va aggraver encore les répressions. De nombreux moines seront déportés en Sibérie à cause de l'aide qu'ils ont apportée aux insurgés.

La première Guerre mondiale va permettre à la Pologne de retrouver son indépendance. Mais en 1920, l'Armée rouge menace Varsovie. L'épiscopat polonais se réunit alors à Jasna Góra le 27 juillet, et renouvelle la consécration à Marie. Des milliers de pèlerins affluent vers le sanctuaire pour demander à leur Souveraine la libération du pays. Le 15 août, jour de l'Assomption, ils sont exaucés : c'est le « miracle de la Vistule ».

En mai 1936, 25000 étudiants se consacrent à Marie et font le vœu de bâtir une nouvelle Pologne. Parmi eux, un certain Karol Wojtyła, qui deviendra le pape saint Jean-Paul II.

Puis revint la guerre. Les nazis occupent une partie du sanctuaire et interdisent à nouveau les pèlerinages importants. Ce qui n'empêchera pas les Polonais d'y venir la nuit. Les paulins, eux, en secret, aident partisans, prisonniers de guerre et juifs. Le 16 janvier 1945, les chars soviétiques attaquent par surprise. Les nazis, paniqués, fuient sans emmener les œuvres d'art ni détruire le sanctuaire.

Mais la "libération" si désirée ne fut qu'une lueur, parce que, la même année, la domination russe tombe sur la Pologne, la domination communiste pour des décennies. Alors aussi, les difficultés considérables, au lieu d'affaiblir l'identité religieuse et mariale du pays, ne firent que l'aiguiser.

En 1946, devant 700 000 pèlerins à Jasna Góra, s'accomplit l'acte de Consécration de la Pologne au Cœur Immaculé de Marie.

 

Le 300º anniversaire des vœux du roi Jean II Casimir (1956)

Pour le 300ème anniversaire des vœux du roi Jean II Casimir, c'est-à-dire en 1956, se renouvellent, de manière actualisée, les mêmes vœux à travers un texte très important rédigés par le Cardinal Wyszinski, alors en prison. Ce document a été défini par Jean-Paul II « la chartre polonaise des droits de l'homme ». En voici quelques extraits :

« En effet, après avoir avoué son "repentir... pour ne pas avoir jusqu'à présent réalisé les vœux et les promesses de nos pères",

la nation s'engage devant Dieu à observer les droits de la vie, du mariage indissoluble, de la femme, du foyer domestique ; elle promet de lutter contre les "défauts nationaux": "l'insouciance, le gaspillage, l'ivresse, la débauche" ; elle promet de "travailler avec insistance pour que les fils de la Nation vivent dans l'amour et dans la justice... ; de partager avec joie... les fruits de la terre et les fruits du travail, pour que sous le toit commun... il y n'ait pas d'affamés, de sans-abris et de désespérés" ;

et finalement elle se consacre toute entière à Dieu par sainte Marie ».

 

La préparation du millénaire du baptême en Pologne

Dans le cadre de la "Grande Neuvaine" (1957-1966) pour le Sacrum Poloniae Millennium (1966), deux initiatives pastorales de grande signification ont été lancées:

1. Le renouvellement de l'Appel de Jasna Gora. Cette pratique se répandit après la seconde Guerre, et c’est devenu une habitude parmi les Polonais fidèles. Il consiste à réciter, à 21 heures - moment de fermeture de la journée du sanctuaire - soit dans le sanctuaire même ou en union spirituelle, la prière suivante : "Marie, Reine de la Pologne je suis près de toi, je me rappelle de toi, je veille".

2. La Peregrinatio Mariae (1957-1980). Ce fut une autre idée du Card. Wyszinski, consistant à porter une copie de l'icône du Czestochowa en visite aux différents endroits de la Pologne. Mais comme l'image était le symbole de l'unité de la nation et servait de fil qui, en passant à travers tout le pays, cousait effectivement cette unité.

Il fit pérégriner en particulier durant l’année 1966 une copie du tableau de la Vierge Noire dans toutes les paroisses de Pologne. Il a voulu ainsi marquer le millénaire de la christianisation du pays, au grand dam du pouvoir communiste qui s'employait à laïciser l'histoire et à faire oublier les rois chrétiens de l’histoire polonaise.

Le gouvernement communiste s'y opposa et mit l'image "sous garde". Cette "incarcération" de la Vierge eut l'effet contraire: au lieu de ralentir, les pérégrinations reprirent avec plus vigueur, animées maintenant d'un symbole plus puissant encore: un cadre vide...

Ce cadre vide rappelle le tombeau du vide du Christ et sa Résurrection.

Ce cadre vide rappelle à la face du matérialisme athée, que l’homme n’est pas uniquement fait de matière. Les hommes n’échangent pas uniquement des informations. Ils ont une intelligence et une volonté qui leur permet de communiquer avec le Verbe de Dieu. Dans l’invisible !

 

Un don de soi radical

Pour l'année du Millénaire du baptême de la Pologne (1966), l'église réalisa à Jasna Góra, avec la meilleure solennité, "l'acte millénaire de consécration en esclavage* à Marie" dans lequel on remarque la préoccupation de l'Église polonaise pour le sort "de l'église dans le monde entier".

 

* ce terme n'est surtout pas à prendre au sens habituel d'aliénation. Il est emprunté au jeu de mot de saint Paul en Rm 6. On se fait esclave du Christ qui libère pour échapper à l’esclavage du péché. On décide de faire tout ce que la Vierge nous demande et uniquement ce qui est conforme à son désir. Evidemment un tel esclavage laisse libre et on peut recommencer tous les matins une consécration en esclavage à Dieu en Marie !

 

1971. La Consécration de 1971 où est remise à la Vierge de Czestochowa "toute l'humanité, toutes les nations et les peuples". Serait-ce un signe de la conscience que la Pologne a au sujet de sa "mission universelle ?" C’est l’universalisme chrétien. Le Rwanda, la France, la Pologne, chacun est comme une cellule dans un grand corps et en chaque lieu, chacun prie pour toute l’humanité.

 

Jean- Paul II à Jasna Gora

Les guérisons miraculeuses ne se comptent plus (environ 3000 !), comme en témoignent les ex-voto apposés sur les murs de la chapelle abritant l'icône.

Karol Wojtyla devenu le pape Jean Paul II s'y est rendu six fois. C'est à la vierge de Czestochowa qu'il a offert sa ceinture blanche maculée de sang par l'attentat dont il a été l'objet place Saint-Pierre en mai 1981.

"Ici, nous avons toujours été libres", déclarait Jean Paul II en pleine époque communiste.

 

Mardi 5 juin 1979

« Marie, Reine de la Pologne, je suis près de Toi, je me souviens de Toi, je veille. 

Comme ces paroles correspondent à l’invitation que nous entendons si souvent dans l’Évangile : « Veillez ! » En répondant à cette invitation du Christ lui-même, nous désirons aujourd’hui, comme chaque soir à l’heure de l’appel de Jasna Gora, dire à sa Mère : « Je suis près de Toi, je me souviens de Toi, je veille ! »

Comme je voudrais ardemment, moi qui dois ma vie, ma foi, ma langue à une famille polonaise, que la famille ne cesse jamais d’être forte de la force de Dieu ! Qu’elle surmonte tout ce qui l’affaiblit, tout ce qui la brise, tout ce qui ne lui permet pas d’être un véritable cadre de vie et un véritable milieu d’amour. C’est pour cela que je prie pour vous maintenant, avec les paroles de l’appel de Jasna Gora. Et je désire prier aussi à l’avenir en répétant : « Je suis près de Toi, je me souviens de Toi, je veille ! », afin que notre cri devant la Mère de Dieu se répercute et se réalise là où c’est le plus nécessaire.

Là d’où, de la fidélité à ces paroles répétées à la fin du premier millénaire, dépendra en grande partie le nouveau millénaire ».

© Françoise Breynaert


[1] D. Aucremanne, « La dévotion mariale à Czestochowa », La Dévotion mariale de l’an mil à nos jours. Etudes réunies par Bruno Béthouart et Alain Lottin, Artois Presses Université, 2005, 132-136, p. 134.

[2] Christian Hermann, La Renaissance (1470-1560), éditions du temps, 2002, p.195-196.

[3] Cf. Bogùmil LEWANDOWSKI, Tutti consacrati alla Madonna, Romagrafik, Roma 1988, p. 161-162 : texte complet en italien des vœux du roi Jean Casimir ; texte latin ap. K. MROCZEK, op. cit., p. 128

[4] ON pourra lire : Françoise Breynaert, Trente-trois jours pour se consacrer à Jésus-Christ par Marie, EDB, Nouan le Fuzelier, 2012 (traduit en espagnol, Edibesa, Madrid 2013) (Nihil obstat).