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Livre du Ciel 2 - Commentaire par F. Breynaert
Livre 2 : Je t’épouserai dans la Foi
Récit inaugural, 28 février 1899
Dieu communique la Foi de deux façons
« Je t’épouserai dans la Foi »
La vertu : quelque chose que le diable ne peut pas infuser
Se fixer dans les hauteurs ? Réponse à la gnose.
Luisa, un avatar de Jésus ? Réponse aux spiritualismes gnostiques
L’apparition des saints au moment de la Venue glorieuse
Livre 2 : Je t’épouserai dans la Foi
Saint Irénée, au début de son Traité contre les hérésies, décrit comment dès les premiers siècles de notre ère sont apparues des dérives où l’homme cherche à être divinisé. Les Pères grecs de l’Église ont employé le mot de « gnose », qui signifie « connaissance » en grec, cependant, ce qui relève de la connaissance n’est pas nécessairement très important. La première tentative fut celle de Simon le magicien qui tenta d’acheter aux apôtres leur pouvoir de miracles (Ac 8,18). Souvent, plutôt que de parler de gnose, nous parlerons de spiritualisme, c’est-à-dire une dérive de la spiritualité.
Dans le livre 1, quand Luisa commença à écrire, elle décrit immédiatement son désir profond d’être divinisée : « Oh ! mon beau Soleil, je veux vraiment entrer dans le centre, afin de rester dans l’abîme de cette lumière très pure. Faites, ô Divin Soleil, que cette lumière me précède, me suive, m’entoure partout, s’immisce dans toutes les cachettes intimes de mon intérieur, afin qu’après avoir consumé mon être terrestre, vous puissiez tout transformer en votre Être Divin » (livre 1)[1].
Luisa témoigne du fait que Dieu agit en nous, mais il n’est pas en nous d’une manière telle que nous pourrions être divinisés simplement en creusant en notre intérieur, ou en questionnant ce que nous ressentons. Dans les gnoses ou spiritualismes, il n’y a pas de « Foi », on n’a aucune expérience d’une parole surnaturelle ou d’une action divine en nous.
L’enseignement du 28 février 1899 constitue le porche d’entrée du livre 2. Il nous parle de la divinisation par la foi, puis, dans un langage souvent très imagé, les enseignements suivants posent des garde-fous.
Récit inaugural, 28 février 1899
Le récit du 28 février 1899 commence en ces termes : « Sur l’ordre de mon Confesseur[2], en ce vingt‑huitième jour du mois de février de l’an 1899, je commence à écrire ce qui, jour après jour, se passe entre Notre‑Seigneur et moi. »
Luisa est inquiète au sujet de ce travail d’écriture, et, au moment de sa communion eucharistique, Jésus l’exhorte, elle et son confesseur, à la « pureté d’intention » : « travaillez pour le Ciel ! »
Ce travail est précédé par la grâce divine, enveloppé par la grâce. « Je compris aussi que les mots ‘Je t’épouserai dans la Foi’ que le Seigneur adresse à ses âmes bien‑aimées signifient que, dans le mariage mystique, le Seigneur dote l’âme de ses propres vertus. […]
L’âme qui vit de la Foi est gênée par les biens de ce monde. Et, par crainte d’y être attirée, elle ne les regarde même pas. Sa demeure est plus haute, au‑delà des choses de la terre, plus particulièrement dans les plaies de Jésus‑Christ. Au creux de ces saintes Plaies, elle gémit, crie, prie et souffre avec son époux Jésus à la vue de la misère où gît l’humanité. Alors que l’âme vit dans les plaies de Jésus, Jésus lui donne une parcelle de ses vertus pour qu’elle se les approprie. Cependant, même si elle reconnaît ces vertus comme siennes, elle sait qu’en réalité elles proviennent du Seigneur. Il arrive à cette âme ce qui advient à une personne qui reçoit un cadeau. Que fait‑elle ? Elle l’accepte et en devient propriétaire. Mais, à chaque fois qu’elle le regarde, elle se dit : ‘Cet objet est à moi, mais c’est telle personne qui me l’a donné.’ Ainsi en est‑il pour l’âme que le Seigneur transforme en son image en lui communiquant une particule de son Être divin. Vu que cette âme déteste le péché, elle a de la compassion pour les autres âmes et elle prie pour celles qui se dirigent vers le précipice. » (28 février 1899).
Ces noces de la foi sont une béatitude :
« Oh ! le bonheur de l’âme qui vit dans la Foi ! Son envol se fait toujours vers le Ciel. Dans tout ce qui lui arrive, elle se voit toujours en Dieu » (28 février 1899).
Dieu communique la Foi de deux façons
Dans le récit inaugural, Luisa dit : « Il m’apparaît que Dieu communique la Foi à l’homme de deux façons : d’abord par le baptême et ensuite, en libérant dans l’âme une particule de sa Substance, ce qui lui procure le don de faire des miracles, de ressusciter les morts, de guérir les malades, d’arrêter le soleil, etc. Oh ! si le monde avait la Foi, la terre serait transformée en un paradis terrestre ! » (28 février 1899).
L’Église enseigne ceci : la grâce du baptême « rend capable de croire en Dieu, d’espérer en Lui et de L’aimer par les vertus théologales » (CEC 1266), qui sont la foi, l’espérance et la charité ; « les vertus humaines s’enracinent dans les vertus théologales qui adaptent les facultés de l’homme à la participation de la nature divine (cf. 2P 1,4) » (CEC 1812).
Dire que la Foi est une vertu, cela signifie que la Foi ne se limite pas à la croyance en un contenu doctrinal. Et lorsque l’on dit que la Foi est infusée en l’homme, il s’agit de Dieu lui-même, et il est agissant, toujours agissant (Jn 15,17). Faute d’avoir compris ceci, le grec, le latin et le français donnent : « À quoi cela sert-il, mes frères, que quelqu’un dise : ‘J’ai la foi’, s’il n’a pas les œuvres ? LA foi peut-elle le sauver ? » (Jc 2,14), mais l’araméen, qui est la langue des apôtres, donne : « SA foi peut-elle le sauver [vivifier] ? » Sa foi, ce qu’il prétend être une foi, peut-elle le sauver [vivifier] ? Il n’y a pas de controverse sur le salut par foi ou le salut par les œuvres comme si Paul et Jacques disaient deux choses différentes. L’apôtre Jacques donne ici une définition de la foi : « moi, je te montrerai ma Foi par mes œuvres » (Jc 2,18), parce que par ma Foi, c’est Dieu qui est toujours agissant !
Quand le livre du Ciel dit que Dieu « libère dans l’âme une particule de sa Substance », c’est un langage thomiste : « Comme la substance de Dieu s’identifie à son action, la suprême ressemblance de l’homme avec Dieu se réalise dans son action »[3]. Luisa souligne ainsi l’importance de l’agir humain vécu avec Dieu. La Foi fait agir d’un agir divin. Luisa le résumera dans une formule lapidaire quelques lignes plus loin : « Je compris intellectuellement que la Foi est Dieu et que Dieu est la Foi » (28 février 1899). On peut y voir une métonymie. Dieu est digne de foi, fidèle « mhayman » (2Th 3,3), mais Luisa veut dire beaucoup plus que « Dieu est fiable ». La Foi est, comme toutes les vertus, un habitus actif, un agir humain qui permet à Dieu d’agir.
Or il ne s’agit pas seulement d’agir divinement, mais aussi de sentir Dieu. Jésus lui dit : « Je suis la Foi » et il ajoute : « Si tu t’exerces à t’immerger dans la Foi, […] alors tu percevras clairement les choses de Dieu et, en faisant des choses saintes, tu seras remplie d’une telle allégresse et d’une telle joie, que tu en seras complètement imprégnée » (25 juin 1899).
« Je t’épouserai dans la Foi »
Au seuil de ce 2e livre du Ciel, Jésus a promis à Luisa : « Je t’épouserai dans la Foi » (28 février 1899).
« Je t’épouserai… » Le Dieu vivant nous élève à la dignité de partenaire d’Alliance, une Alliance qui n’est pas symétrique. L’amour de Dieu est indestructible, mais la défaillance humaine fait aussi partie de l’histoire de l’alliance entre Dieu et l’homme.
Dans l’Ancien Testament, l’Alliance se dit en hébreu « berit », du verbe couper, en référence à l’Alliance avec Abraham où un feu passait entre les animaux partagés (Gn 15,17).
Dans le Nouveau Testament, l’Alliance se dit en araméen « dīaṯīqī » dérivé du grec « diatheke » (Mt 26,28 ; Mc 14,24 ; Luc 22,20), – et non pas « syntheke » qui aurait suggéré une égalité des partenaires.
Lors de la dernière Cène, Jésus a dit à ses apôtres :
« Amen, amen, / je vous [le] dis :
Qui écoute ma Parole / et croit en qui m’a envoyé,
a la vie / qui est pour toujours. » (Jn 5,24).
Dans le récit inaugural, Jésus dit : « Quand une personne absorbe de la nourriture, son corps est non seulement sustenté, mais la substance absorbée se transforme en son corps. Ainsi en est‑il de l’âme qui vit dans la foi. En se nourrissant de Dieu, elle absorbe la substance de Dieu. Et, en conséquence, elle Lui ressemble de plus en plus. Elle est transformée en Lui. Puisque Dieu est Saint, l’âme qui vit dans la foi devient sainte. Puisque Dieu est puissant, l’âme devient puissante. Puisque Dieu est sage, fort et juste, l’âme devient sage, forte et juste. Il en va ainsi pour tous les attributs de Dieu. En somme, l’âme devient un petit Dieu. Oh ! que cette âme est bienheureuse sur la terre et le sera encore plus au Ciel ! » (28 février 1899)
Nous lisons plus tard comment Jésus prépare Luisa à la Communion :
« Dès le premier regard de Jésus, je suppliai de me purifier. Il me semblait que tout ce qui jetait une ombre sur mon âme fût balayé.
À son deuxième regard, je Lui demandai de m’illuminer […] pour m’aider à saisir la grandeur de ce qui allait m’arriver.
Ensuite, comme Il me regardait toujours, je Lui dis : ‘Très aimable Jésus, puisqu’il t’a plu de me purifier, puis de m’illuminer, sois gentil maintenant et sanctifie‑moi. Cela est très important puisque je vais Te recevoir, Toi le Saint des saints. Il n’est pas convenable que je sois si différente de Toi.’ Toujours aussi bienveillant envers sa misérable créature, Jésus se pencha sur moi, prit mon âme dans ses mains créatrices et y fit des retouches un peu partout. Comment dire ce que ces retouches produisirent en moi et comment mes passions se mirent en place ? Sanctifiés par ces touches divines, mes désirs, mes penchants, mes affections, les battements de mon cœur et tous mes sens furent complètement transformés. Sans se bousculer comme avant, ils formèrent une douce harmonie aux oreilles de mon cher Jésus. » (12 juin 1899).
La vertu : quelque chose que le diable ne peut pas infuser
En inaugurant son livre, Luisa écrit : « dans le mariage mystique, le Seigneur dote l’âme de ses propres vertus » (28 février 1899).
Un peu plus tard, Jésus enseigne à Luisa : « Le diable ne peut infuser la vertu dans l’âme, mais seulement en parler. Si, parfois, il fait croire à l’âme qu’il veut qu’elle fasse quelque bien, elle ne saurait y persévérer et, pendant qu’elle le fait, elle est nonchalante et agitée. Je suis le seul à pouvoir M’infuser dans les cœurs afin qu’ils pratiquent la vertu et qu’ils souffrent avec courage, sérénité et persévérance. » (19 mars 1899).
Observons l’intérêt d’une telle précision.
Saint Thomas d’Aquin envisage avec raison la possibilité d’une vie vertueuse avant l’Incarnation du Christ, et il définit la vertu comme étant un « habitus actif » et « une bonne qualité de l’esprit »[4]. Dans le livre de la Sagesse (Sg 7,23), il est dit que la Sagesse divine est « un esprit bienfaisant » qui « pénètre à travers tous les esprits (Sg 7,23). En ce sens, Jésus, la Sagesse éternelle, est « le seul » à s’infuser dans les cœurs pour qu’ils pratiquent les vertus morales, et cela avant même son Incarnation qui apportera la vie divine et les vertus théologales (auxquelles saint Thomas réserve le nom de vertus infuses).
Au temps d’Aristote, l’exercice des vertus préparait l’accueil du Christ. Au temps de saint Thomas d’Aquin, la société chrétienne était d’autant plus imprégnée des vertus morales que les vertus théologales infusées chez les baptisés les nourrissaient.
La situation de l’homme avant le Christ est différente de la situation de l’homme après le Christ, car alors, pour les uns, les vertus théologales accroissent les vertus morales, mais chez les autres, le refus du Christ les assèche : le diable est intervenu.
Par exemple, le premier jour complémentaire du calendrier révolutionnaire français avait été dénommé « jour de la vertu ». Cependant, Maximilien de Robespierre, dans son discours du 5 février 1794, avait soutenu que si le gouvernement doit avoir la vertu comme ressort en situation de paix, c’est bien la terreur qui doit être son ressort en situation révolutionnaire. De plus, il concevait cette vertu comme un principe abstrait et on constate qu’en société, on parle de la vertu, mais on n’y persévère pas : l’avarice et la permissivité dominent.
« Le diable ne peut infuser la vertu dans l’âme » (19 mars 1899) dit Jésus à Luisa. Pire encore, les hérésies post-chrétiennes ont conçu une union au monde spirituel à travers l’expérience du péché : « En tout péché ou acte honteux, à les en croire, dit saint Irénée, un Ange est présent : il faut commettre hardiment cet acte et faire retomber l’impureté sur l’Ange présent en cet acte, en lui disant : ‘O Ange, j’use de ton œuvre ; ô Puissance, j’accomplis ton opération’. La voilà, la gnose parfaite : s’adonner sans crainte à des actions qu’il n’est pas même permis de nommer »[5]. On peut parler d’une union à l’au-delà et au monde angélique, mais il s’agit des déchus dont le diable est le chef.
Quel contraste avec l’expérience de Luisa Piccarreta ! Alors qu’elle sent en elle des défauts et des péchés causant du désordre, Jésus lui dit : « ‘Je vais tout purifier et la charité va tout remettre en ordre. D’ailleurs, quand Je laisse une âme participer aux souffrances de ma Passion, il ne peut y avoir de péchés graves ; tout au plus quelques fautes vénielles involontaires. Mais, étant de feu, mon amour consume toute imperfection.’ Alors, [dit Luisa], de son Cœur, Jésus fit couler un ruisseau de miel dans mon cœur. Avec ce miel, Il purifia tout mon intérieur. Ainsi, tout en moi fut remis en ordre, unifié et marqué du sceau de la charité. Ensuite, je sentis que je quittais mon corps et que je pénétrais dans la voûte des cieux en compagnie de mon aimable Jésus » (15 août 1899).
L’âme, l’esprit et le cœur
Dans l’Évangile, Jésus lui-même dit qu’il n’est pas venu ni qu’il n’a parlé selon son propre désir, littéralement « selon le désir de son âme », en araméen « ṣḇūṯ napšy » : nous avons la même expression en Jn 7,17 et 28, dans une anthropologie où l’âme signifie « la gorge » qui est donc appelée à être traversée par « l’esprit », littéralement le « souffle » : l’âme de Jésus n’est pas fermée sur elle-même mais elle est ouverte à l’Esprit de Dieu, Jésus invite sa propre volonté humaine à respirer dans sa volonté divine.
Un jour où Luisa cherchait Jésus au milieu des anges, et elle le reconnut à son « souffle » : « Les anges dirent à Jésus : ‘Seigneur, elle t’a très vite reconnu, non pas au son de ta voix, mais à ton souffle, et elle t’a appelé aussitôt !’ Jésus leur répondit : ‘Elle me connaît et Je la connais. Elle m’est aussi intime que la pupille de mon œil’. Pendant qu’Il disait cela, je me retrouvais dans les yeux de Jésus. Comment expliquer ce que je ressentis dans ces yeux très purs ? » (6 mai 1899).
Dans la Bible, le cœur est le siège des affections et des passions : l’amour ou le manque d’amour : « navré de leur dureté de leur cœur » (Mc 3,5) ; la peur : « Que votre cœur ne soit pas troublé ! » (Jn 14,1 et 27) ; la tristesse ou la joie : « votre cœur se réjouira » (Jn 16,22). On peut donc dire sans se tromper que le Sacré Cœur de Jésus est le siège de son amour ardent, même si le texte n’a pas le mot cœur (cf. Jn 13,1-5). Même si nos passions humaines sont souvent passagères, le Verbe de Dieu les ayant assumées, elles ne sont pas méprisables puisqu’elles sont appelées à participer à la vie divine.
Le cœur est aussi le siège de la mémoire comme dans la parabole du semeur : « Satan arrive et enlève la Parole semée dans leur cœur » (Mc 4,15 BJ). D’où le lien entre le Sacré Cœur et la transmission orale des récitatifs de la Parole, par cœur, avec le cœur…
Le cœur est aussi le siège de l’intelligence « car ils n’avaient pas compris le miracle des pains, mais leur cœur était bouché » (Mc 6,52), « Vous ne comprenez pas encore et vous ne saisissez pas? Avez-vous donc le cœur endurci » (Mc 8,17), on pourrait encore citer Jn 12,40 ou Mt 9,4 où la Bible de Jérusalem a mal traduit en parlant de sentiments alors qu’il s’agit de pensées, de cogitations[6]. Le cœur est le siège de la pensée : « quelques scribes qui pensaient dans leurs cœurs » (Mc 2,6) et juste après, « dans leur âme b-napšhon » est mis en parallèle avec « dans leur cœur b-lebbḵon » (Mc 2,8). Le cœur devrait donc, comme l’âme, être le lieu de la relation à Dieu.
Dans l’évangile, le cœur est aussi le siège de la volonté, donc des desseins, des projets, de l’espérance qui anime une vie. Par exemple : « … Dans le cœur de Judas, fils de Simon Iscariote, [la détermination] de le livrer. » (Jn 13,2) Et : « Prenez courage [eṯlabḇw même racine que « cœur »], j’ai vaincu le monde ! » (Jn 16,33).
La grâce du baptême « rend capable de croire en Dieu, d’espérer en Lui et de L’aimer par les vertus théologales » (CEC 1266), qui sont la foi, l’espérance et la charité, et que « les vertus humaines s’enracinent dans les vertus théologales qui adaptent les facultés de l’homme à la participation de la nature divine (cf. 2P 1,4) » (CEC 1812).
Jean-Paul II parle de « l’importance particulière d’un choix fondamental qui qualifie la vie morale et qui engage radicalement la liberté devant Dieu. Il s’agit du choix de la foi, de l’obéissance de la foi Rm 16,26, par laquelle l’homme s’en remet tout entier et librement à Dieu dans un complet hommage d’intelligence et de volonté. Cette foi, opérant par la charité Ga 5,6, vient du centre de l’homme, de son cœur (Rm 10,10), et elle est appelée, à partir de là, à fructifier dans les œuvres »[7].
Un jour, Luisa eut une vision du Christ : « Trois racines… sortaient de son Cœur blessé et se penchait pour pénétrer dans le mien », et ce sont « la Foi, l’Espérance et la Charité. Le fait que ce tronc sort de mon Cœur pour pénétrer dans le tien signifie que tout le bien que possède une âme vient de Moi, et que les créatures ne possèdent rien d’autre que leur néant, lequel me donne la liberté de pénétrer en elles pour faire ce que Je veux [transparaît ici la parole de Jésus à la suite de l’image de la vigne et des sarments : ‘sans moi, vous ne pouvez rien faire’ Jn 15,5]. Cependant, il y a des âmes qui s’opposent à Moi et choisissent de faire leur propre volonté. Pour elles, le tronc ne produit ni branches, ni fruits, ni rien de bon. Les branches de cet arbre, avec ses fleurs, ses fruits, ses perles et ses pierres précieuses, sont les différentes vertus qu’une âme possède » (9 septembre 1899).
Se fixer dans les hauteurs ? Réponse à la gnose.
Au début de l’Église, quelques hommes, que l’on appelle « gnostiques », prétendirent que la « foi » était la condition des petites gens tandis que la science et la connaissance indépendante était la condition de l’élite. Le livre du Ciel n’est pas « gnostique » parce que les connaissances sur la « Divine Volonté » qu’il développe s’inscrivent dans la cadre des noces de la Foi.
Quand Luisa reçut de confesseur l’ordre d’écrire, Jésus l’exhorta, elle et son confesseur, en disant : « travaillez pour le Ciel ! » (28 février 1899). Cette exhortation rappelle ce que Jésus disait en Galilée : « Travaillez non pour la nourriture qui se perd, mais pour la nourriture qui demeure en vie éternelle » (Jn 6,27).
Le désir gnostique de s’élever dans les hauteurs ressemble au but chrétien, mais les moyens ne sont pas les mêmes. D’ailleurs, les gnoses ou spiritualismes ne manquent pas de se contredire entre eux : les Valentiniens reprochent aux chrétiens « de ne pas avoir le sens des choses d’en haut (Col 3,2) » mais les disciples de Basilide reprochent aux Valentiniens de ne pas s’élever assez haut, en inventant le Plérôme « qui domine les 365 cieux »… Cependant, comme saint Irénée le remarque, on peut inventer encore un nombre supérieur d’éons et reprocher aux Valentiniens leur bassesse[8]… Les éons sont des entités spirituelles, et toutes ces tentatives de se fixer dans les hauteurs ont un point commun : nulle part il n’est question de Jésus. Or, dit saint Irénée, « Dieu s’est fait homme afin que l’homme puisse devenir Dieu »[9].
Luisa, quant à elle, même lorsqu’elle s’élève sous la voûte des cieux et contemple la fête des habitants du Ciel pour l’Assomption de la Vierge Marie, revient aussitôt à Jésus en croix, « et scrutant l’intérieur de son Cœur, je trouvai tous les instruments de sa Passion. Je les retirai un à un et les plaçai dans mon propre cœur ». Mais Jésus lui fait cette promesse : « Quand tu viendras au Paradis, Je te ferai revivre la joie que tu aurais goûtée si tu avais été de la fête avec les anges et les saints dans le ciel. » (15 août 1899).
Ainsi, en ce jour de l’Assomption, Luisa a contemplé Jésus en croix qui « s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix ! Aussi Dieu l’a-t-il exalté et lui a-t-il donné le Nom qui est au-dessus de tout nom » (Ph 2,8-9). Et Jésus lui en fait vivre quelque chose :
« Après quelques jours de privation et de larmes, j’étais toute confuse et anéantie. Intérieurement, je répétais sans cesse : ‘Dis‑moi, ô mon Bien, pourquoi t’es‑Tu éloigné de moi ? En quoi T’ai‑je offensé pour que Tu ne viennes plus ou que, lorsque Tu viens, Tu restes presque caché et silencieux ? Je T’en prie, ne me fais plus attendre, car mon cœur ne peut plus le supporter !’ Jésus se manifesta un peu plus clairement et, en me voyant tellement anéantie, Il me dit : ‘Si tu savais combien J’aime l’humilité. L’humilité est la plus petite des plantes, mais ses branches s’élèvent jusqu’au ciel, entourant mon trône et pénétrant profondément dans mon Cœur. Les branches produites par l’humilité correspondent à la confiance. En somme, pas d’humilité vraie sans la confiance. L’humilité sans la confiance est une fausse vertu’. » (mois d’avril 1899).
Une autre fois, Jésus lui dit : « Le mépris de soi est louable s’il est accompagné de l’esprit de foi. Sinon, au lieu de conduire au bien, il peut nuire à l’âme. En effet, si, sans l’esprit de foi, tu te vois telle que tu es, incapable de faire le bien, tu seras portée à te décourager et même à ne plus faire un seul pas sur le chemin du bien. Mais, si tu t’appuies sur Moi, c’est‑à‑dire si tu te laisses guider par l’esprit de foi, tu en viendras à te connaître et à te mépriser, mais, en même temps, tu en viendras à mieux Me connaître et à demeurer confiante de pouvoir tout faire avec mon aide. De cette manière, tu marcheras dans la vérité. » (26 mai 1899).
Quand, le 31 août 1899, le Confesseur exige (quelques jours : jusqu’au 2 septembre 1899) que Luisa cesse de parler à Jésus, Luisa obéit. En obéissant, elle est unie à Jésus qui fut « obéissant jusqu’à la mort » (Ph 2,8). Sans parler à Jésus, Luisa en a une « vision intuitive », par laquelle elle « participe à l’Être divin» (26 septembre 1899).
Loin des élucubrations gnostiques, observons comment Jésus enseigne à Luisa à s’élever :
« - Tout d’abord, envole‑toi sur les ailes de la Foi et en te plongeant dans cette lumière, tu pourras connaître et acquérir de plus en plus de connaissances à mon sujet, Moi ton Dieu. En me connaissant davantage, tu te sentiras anéantie et ton néant ne trouvera plus d’appui.
- Alors, élève‑toi plus haut et plonge dans la mer immense de l’Espérance, formée de tous les mérites que J’ai acquis durant ma vie mortelle, ainsi que des douleurs de ma Passion offerts en cadeau à l’humanité. C’est uniquement par ces mérites que tu peux espérer posséder les biens immenses de la foi. […]
- Et quand l’âme aura réussi à s’approprier Dieu Lui‑même, elle se trouvera devant l’océan immense de la Charité. Emportant avec elle la Foi et l’Espérance, elle s’y plongera pour ne plus faire qu’un avec son Dieu. » (19 septembre 1899).
Luisa, un avatar de Jésus ? Réponse aux spiritualismes gnostiques
Le concile Vatican II dit que « par son incarnation, le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni lui-même à ela n’a rien d’automatique (nous y reviendrons en commentant le livre 14). « En souffrant pour nous, il ne nous a pas simplement donné l’exemple, afin que nous marchions sur ses pas, mais il a ouvert une route nouvelle : si nous la suivons, la vie et la mort deviennent saintes et acquièrent un sens nouveau »[11]. Or, justement, Luisa a vécu les noces de la Croix (livre 1), jusqu’à la ressemblance.
La promesse « je t’épouserai dans la Foi » (28 février 1899) contient des développements qui échapperont toujours aux spiritualismes gnostiques.
Les noces impliquent un échange, et on ne peut utiliser que des mots humains. Ainsi, Jésus s’amuse avec Luisa (21 juin 1899), Luisa et Jésus se tètent mutuellement des breuvages d’amertume ou des laits d’amour et de bonheur (8 juin 1899)[12]. Jésus
donne à Luisa « sa propre forme » (12 août 1899), ou bien il prend la forme de Luisa (13 août 1899).
Créés à l’image de Dieu (Gn 1,26-27), Adam et Évese savaient être promis à participer à la vie divine. La tentation du serpent (Satan) porte sur les moyens.
Dans tel ou tel spiritualisme, il s’agit de représenter une forme divine, une forme qui, une fois acquise, ne peut plus échapper et disparaître : on parle d’ « avatar ». Quant à s’adorer soi-même, ce n’est pas un problème. Il arrive qu’on y parle aussi de l’amour de la divinité, mais la croix de Jésus a été rejetée. Dès les premiers siècles, les gnostiques ont en effet changé le sens du mot « croix », en faisant « violence aux belles paroles des Écritures pour les adapter à leurs scélérates inventions »[13].
Au contraire, l’expérience de transfiguration de Luisa est toujours fugitive parce qu’elle est toujours sujette au dépassement. En outre, les moyens pour atteindre cette ressemblance ne sont pas la captation des rituels magiques (l’arbre de la connaissance magique interdit), mais l’oblation et l’offrande de soi, comme le Jésus crucifié. Luisa raconte :
« Il se montra sous les traits du crucifié. Je me plaçai près de Lui pour baiser ses plaies très saintes, faisant des actes d’adoration. Soudain, au lieu de voir Jésus, c’est ma propre forme que j’aperçus. J’étais très surprise et je dis : ‘Seigneur, qu’est‑ce qui se passe ? Suis‑je en train de m’adorer moi‑même ? Je ne peux pas faire ça !’ [14] Alors Il revint à sa propre forme et me dit : ‘Ne sois pas surprise si J’ai emprunté ta forme. Puisque Je souffre continuellement en toi, qu’y a‑t‑il d’étonnant que J’aie emprunté ta physionomie ? » (13 août 1899).
L’apparition des saints au moment de la Venue glorieuse
L’Ancien Testament avait compris que la souffrance a un sens de punition lorsqu’elle est liée à la faute, mais aussi qu’elle n’est pas toujours liée à la faute. La souffrance de l’innocent montre finalement la justice de ce dernier (par exemple Job).
L’Ancien Testament avait compris aussi que la souffrance corrige et doit servir à la conversion, à la reconstruction du bien (par exemple 2 M 6,12). Tel est aussi le sens de la pénitence au commencement de l’Évangile.
De plus, Isaïe annonce le serviteur souffrant : « S’il offre sa vie en sacrifice expiatoire [sacrifice de réparation], il verra une postérité » (Is 53,10).
L’idée biblique d’un sacrifice de réparation a été reprise par les chrétiens. Et Luisa, avec des « baisers » adressés au Seigneur (en extase, hors de son corps), fait « différents actes d’adoration et de réparation pour les offenses que les pécheurs infligent à Jésus » (5 juin 1899).
La prière de réparation prépare l’heureux temps de la restauration (Ac 3,21), c’est-à-dire la Parousie. Mais l’explication ne serait pas complète si l’on n’évoquait pas aussi la venue des saints accompagnant la venue glorieuse de Jésus (1Th 3,13), que l’Apocalypse décrit comme des cavales célestes (Ap 19,14) accompagnant le Christ venant exécuter le jugement de la Bête et du faux prophète (l’Antichrist et ses suppôts).
Dans le récit inaugural, Luisa comprend : « Nous expédions d’abord nos œuvres vers le Ciel afin de nous y préparer une place et, au temps fixé par Dieu, nous nous y rendons nous‑mêmes » (28 février 1899).
L’Apocalypse compare les bonnes actions au « byssus », c’est-à-dire à la soie des rois :
« Parce que sont venues les noces de l’Agneau, / et Son épouse a préparé son âme !
Et il lui a été donné / qu’elle s’enveloppe de byssus pur et lumineux !’
Le byssus, en effet, / ce sont les [actions] droites des saints. » (Ap 19,7-8)
Et c’est revêtus de ce « byssus » que les saints du ciel participeront à la venue glorieuse du Christ (Ap 19,14), et Luisa va justement évoquer cet événement :
« Ensuite, je crus voir le ciel s’ouvrir et une multitude de saints en descendre. Tous étaient armés d’une épée. Au sein de cette multitude, une voix tonitruante se fit entendre, disant : ‘Nous venons défendre la Justice de Dieu et la venger des hommes qui ont tellement abusé de sa Miséricorde !’ Que se passa-t-il sur la terre au moment de cette descente des saints ? Tout ce que je peux dire, c’est que plusieurs se battaient, que certains étaient en fuite et que d’autres se cachaient. Tous semblaient épouvantés » (9 juillet 1899).
La descente des saints signifie leur apparition sur la terre, une apparition qui accompagnera la manifestation glorieuse du Christ (1Th 3,13). On peut être surpris par la vision des saints armés d’une épée, en réalité, c’est exactement le texte araméen (syriaque) de l’Apocalypse : « les puissances des Cieux le suivent sur des cavales blanches et de leur bouche sort une épée » (Ap 19,15). L’épée dans la bouche est la Parole de Dieu[15]. Notons qu’il s’agit bien en araméen d’un suffixe masculin pluriel : « de leur bouche [pūmhōn] » (celle des cavales blanches), et non pas d’un singulier (celle de Jésus le Verbe, la parole de Dieu). Tout se passe comme si Luisa avait eu la connaissance du texte original araméen, car nous avons un singulier « de sa bouche » (celle de Jésus), aussi bien dans le texte latin « Et de ore eius », le grec « εκ του στοματος αυτου » ou la Bible de Jérusalem. Le singulier ne permet plus de voir l’importance du rôle du témoignage chrétien, mais il s’explique par un glissement dû au fait que la Parole qui est dans la bouche des saints n’est autre que celle du Verbe de Dieu.
Il est important de ne pas devancer le jour de la manifestation glorieuse du Christ avec ses saints. Certes, pour que le règne de Dieu se réalise sur la terre comme au ciel, le monde sera jugé par le Christ et les saints du ciel, mais maintenant sur la terre, ce n’est pas à nous « d’arracher l’ivraie » (Mt 13,40). Comme le disait Ézéchiel, on doit avertir (Ez 33,7-9), mais uniquement quand les circonstances y poussent. Jésus dit à Luisa :
« Lorsqu’on te raconte quelque chose sur ton prochain, interroge‑toi et vois si tu n’es pas toi‑même coupable de ce défaut. Car, dans ce cas, vouloir corriger ton prochain serait le scandaliser et m’indigner Moi‑même. Deuxièmement, si tu n’as pas ce défaut, lève‑toi et essaie de parler comme J’aurais parlé. De cette façon, tu parleras avec ma propre langue. Et, ainsi, tu ne manqueras pas à la charité. Au contraire, par tes paroles, tu feras du bien à ton prochain et à toi‑même et tu me rendras honneur et gloire. » (12 août 1899).
Jésus enseigne aussi :
« La façon la plus sûre d’agir avec droiture envers son prochain, c’est de ne pas regarder ce qu’il fait. Parce que regarder, penser et juger, c’est la même chose. Quand on regarde son prochain, on trompe sa propre âme : on n’est pas honnête avec soi‑même, ni avec son prochain, ni avec Dieu » (30 juillet 1899).
Et combien c’est vrai… Si le prochain entre en relation avec nous, c’est d’abord pour vivre quelque chose ensemble, ce n’est pas pour se faire juger.
Dans la parabole de la paille et de la poutre, celui qui veut enlever la paille de son frère est, dit Jésus, « un hypocrite », littéralement « preneur de visage ». Souhaitant qu’on le juge sur la mine, il est amené à juger les autres sur l’apparence extérieure. Il doit enlever de son propre œil la poutre (Mt 7,3). La « qārīṯā », c’est la grande poutre qui tient le toit, elle représente les présupposés qui structurent sa pensée et qui doivent être examinés ou remis en cause.
« Ce que Je te recommande, dit Jésus à Luisa, c’est de chérir mes paroles, car elles sont éternelles et pures comme Moi ; en les gravant dans ton cœur et en les faisant fructifier, tu travailles à ta sanctification » (30 juillet 1899).
Françoise Breynaert
[1] Livre du Ciel, livre 1, dans Tome I, RAS p. 20
[2] Don Gennaro di Gennaro fut le confesseur de Luisa durant 24 années, de 1899 à 1923. En février 1899, Don Gennaro lui ordonna d’écrire un compte-rendu de ses expériences spirituelles.
[3] Saint Thomas, Somme théologique, I-II Prima Secundae Qu.55 a.2
[4] Selon la définition que saint Thomas d’Aquin donne de la « vertu » : Somme Théologique Ia, IIae, Q 55, a4.
[5] Saint IRÉNÉE, Contre les Hérésies I,31
[6] Attention aux traductions. La Bible de Jérusalem a traduit : « Pourquoi ces mauvais sentiments dans vos cœurs ? » (Mt 9,4), mais il s’agit de pensées ou de raisonnements « meṯḥašḇīn » ; le latin donne : cogitatis.
[7] Veritatis Splendor § 66
[8] Saint Irénée, Contre les Hérésies II,16
[9] Saint Irénée, Contre les hérésies, V, préface
[10] VATICAN II, Gaudium et Spes 22
[11] VATICAN II, Gaudium et Spes 22
[12] Une image qui a des antécédents : « Une mère peut appuyer tendrement son enfant sur son sein; Jésus peut nous introduire dans le sien par la plaie de son côté et nous révéler en partie sa divinité et les joies du ciel. » (Sainte Julienne de Norwich, quatorzième révélation, éclaircissements, traduites par Dom G. Meunier, moine bénédictin, (Maison Alfred Mame et Fils, 11e édition). https://reclusesmiss.org/
[13] IRÉNÉE, Contre les Hérésies Liv.1 ch.3
[14] Et si Luisa avait entendu dire que l’Église propose un « culte de l’homme » (PAUL VI, allocution de la session de clôture du concile Vatican II,7 décembre 1965), elle aurait dit : Je ne peux pas dire ça !
[15] Comme lorsque le serviteur souffrant dit que le Seigneur « a fait de ma bouche une épée tranchante » (Is 49,2).
Date de dernière mise à jour : 29/04/2026