Livre du Ciel 1 - Commentaire par F. Breynaert

Livre 1 : Saveur biblique de la formation de Luisa

Abraham

Moïse et le décalogue

Amos, Osée, Jérémie

L’exil à Babylone. Ézéchiel, et le silence de Dieu

Isaïe et le serviteur souffrant, annonce du Messie

Le Christ époux, l’inhabitation trinitaire, les noces de la Croix

Par miséricorde

Par excès d’amour

Livre 1 : Saveur biblique de la formation de Luisa

Le premier tome se présente comme une préparation de Luisa à sa mission. Dans ce chapitre, je vais montrer qu’il s’agit d’une formation spirituelle dans la droite ligne de la théologie biblique, comme si Jésus l’amenait à revivre et d’une manière plus profonde encore, les étapes de l’histoire du salut depuis Abraham jusqu’à l’Incarnation.

Abraham

Les commencements de Luisa ressemblent aux commencements de l’histoire biblique, quand Dieu appela Abraham. « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, pour le pays que je t’indiquerai. Je ferai de toi un grand peuple, je te bénirai, je magnifierai ton nom ; sois une bénédiction ! » (Gn 12,1-2).

Luisa a dû quitter sa parenté, non pas matériellement, mais spirituellement :

« Dès le début, le divin Maître entreprit de dépouiller mon Cœur de toutes les créatures et, d’une voix intérieure, Il me dit :

‘Je suis tout ce qui est beau et qui mérite d’être aimé. Tu vois, si tu n’enlèves pas ce petit monde qui t’entoure, c’est‑à‑dire les pensées des créatures, les imaginations, je ne peux pas entrer librement dans ton cœur et en prendre possession de façon permanente.

Le constant murmure de tes pensées t’empêche d’entendre clairement ma Voix, ce qui m’empêche de déverser en toi Mes grâces et de te faire tomber complètement amoureux avec Moi. Promets‑Moi que tu seras mienne totalement et Je me mettrai au travail Moi‑même. Tu dis la vérité quand tu dis que tu ne peux rien faire par toi‑même. Mais n’aie pas peur, Je ferai tout pour toi. Donne‑Moi ta volonté : ce sera suffisant pour Moi’ »[1].

« Un matin surtout, après la communion, Il m’a donné une lumière si claire sur le grand Amour qu’Il me portait et sur la frivolité et l’inconstance des créatures, que mon cœur en fut si convaincu, qu’à partir de ce moment‑là, il ne fut plus capable d’aimer personne.

Il m’apprit à aimer les hommes sans m’écarter de Lui, c’est‑à‑dire en regardant les créatures comme des images de Dieu, de sorte que, si je recevais du bien des créatures, je devais penser que Dieu seul était le premier auteur de ce bien et qu’Il s’était servi de la créature pour me l’envoyer. Mon cœur était donc plus étroitement lié à Dieu. Si je recevais des mortifications, je devais les regarder comme des instruments entre les mains de Dieu pour ma sanctification, afin que mon cœur ne reste pas ombragé avec mon prochain. » [2].

Moïse et le décalogue

Moïse reçut sa vocation au buisson ardent et Dieu lui révéla sa volonté de descendre pour délivrer le peuple de la servitude d’Égypte. Moïse guida le peuple dans cet Exode, et, au Sinaï, il conclut l’Alliance et transmit les tables de la Loi (Ex 20 ; Dt 5).

La première parole du Décalogue ne consiste pas en un commandement, mais simplement dans le fait d’accueillir l’amour libérateur de Dieu : « Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison de servitude. » (Dt 5,6)

Tout commence dans l’Amour ; les commandements sont les exigences de l’Amour. (Et sans les commandements, ce sont les pulsions et les désirs qui prennent force de loi, jusqu’à la violence institutionnalisée…)

         Viennent d’abord des commandements qui concernent notre relation à Dieu :

-       L’interdit de l’idolâtrie (Dt 5,7-10)

-       L’interdit de l’hypocrisie (prononcer le nom de Dieu à faux) (5,8)

-       Le repos hebdomadaire du shabbat « Observe le jour du shabbat pour le sanctifier, comme te l’a commandé le Seigneur, ton Dieu. Pendant six jours tu travailleras et tu feras tout ton ouvrage, mais le septième jour est un shabbat pour le Seigneur ton Dieu. Tu n’y feras aucun ouvrage… » (5,9-15)

-       Et « Honore ton père et ta mère, comme te l’a commandé le Seigneur ton Dieu, afin que se prolongent tes jours et que tu sois heureux sur la terre que le Seigneur ton Dieu te donne. » (5,16)

-       « Tu ne tueras pas. » (5,17)

-       « Tu ne commettras pas l’adultère. » (5,18)

-       « Tu ne voleras pas. » (5,19)

-       « Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain. » (5,20)

-       « Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, tu ne désireras ni sa maison, ni son champ, ni son serviteur ou sa servante, ni son bœuf ou son âne : rien de ce qui est à ton prochain. » (5,21)

Il y a de nombreuses correspondances entre les divers commandements. Dieu qui libère les esclaves s’oppose celui qui tue. L’idolâtrie est un adultère spirituel. Dans ce dernier verset, la triple convoitise contient le germe de l’adultère (désirer la femme), du meurtre (envier la maison, c’est envier l’honneur), et du vol. C’est la triple concupiscence, qu’il faut arracher du cœur comme on arrache les mauvaises herbes d’un jardin. L’enseignement de Jésus attachera beaucoup d’importance à ce travail sur le cœur (Mt 5-7).

Après le péché du veau d’or, un péché tellement provocateur puisque la délivrance d’Égypte fut attribuée à l’homme Moïse, puis à une idole… une question se posait : Dieu continuera-t-il d’habiter avec son peuple et à le guider dans le désert ? Moïse intercède… Et Dieu révèle qu’il sera un Dieu de pardon et de miséricorde (Ex 34,6-7).

Et cette miséricorde divine accompagnera l’histoire de David, d’Ézéchias, etc.

Luisa fait une expérience similaire en apprenant qu’elle doit être pleine de contrition pour ses fautes (la Loi n’est pas abolie) mais entièrement confiante. Jésus lui dit : « Mon Amour ne peut accorder à une âme de prendre son envol vers le Ciel si elle reste plongée dans des pensées affreuses et des idées noires sur le passé. Sache que Je ne me souviens plus du mal que tu as commis, J’ai parfaitement tout oublié »[3]. Ce qui correspond aussi au psaume : « Comme est loin l’Orient de l’Occident, il éloigne de nous nos péchés. Comme est la tendresse d’un père pour ses fils, tendre est le Seigneur pour qui le craint » (Ps 103,12-13).

Amos, Osée, Jérémie

Au temps de Déborah ou de David, malgré l’infériorité du développement matériel vis-à-vis des cités cananéennes de la plaine côtière, certaines victoires pouvaient fournir la preuve qu’on avait raison d’être différents des autres peuples.

Mais un tournant s’opère dès lors qu’Israël et ses voisins sont menacés par de grands empires, à commencer par les Assyriens (ce sera ensuite Babylone puis les Perses).

Au VIIIe siècle avant J-C, il y a dans le royaume du Nord (Samarie) depuis les rois Omri et Achab, des villes construites sur de vastes terrassements en haut des collines… l’époque est prospère. Mais le prophète Amos voit venir de loin le danger de l’Assyrie. Il veut faire comprendre que l’important n’est pas les signes extérieurs tels que la paix, la prospérité ; seuls comptent la justice sociale et le vrai culte. Malgré la promesse faite à Abraham, Dieu n’est pas tenu à une logique en faveur de son peuple. Dieu n’est pas non plus la projection de nos désirs. L’histoire n’est pas le juge ultime. Les signes extérieurs ne sont pas l’unique façon dont Dieu se communique, ni même la première façon. L’important, c’est le vécu intérieur.

De même, avec le prophète Osée, la notion de sacrifice s’intériorise : « c’est l’amour qui me plaît et non les sacrifices, la connaissance de Dieu plutôt que les holocaustes » (Osée 6,6).

Samarie tombe en l’an 721 avant Jésus-Christ aux mains des Assyriens.

Plus tard, le royaume du Sud se trouve confronté à l’Empire de Babylone, et Jérémie verra Jérusalem détruite, alors même qu’il avait soutenu la pieuse réforme du roi Josias quelques décennies plus tôt. Après la mort du roi Josias dans la bataille de Megiddo, Jérémie est persécuté pour ses prophéties de malheur et ses appels à la conversion.

Dans le prolongement d’Amos, Jésus enseigne à Luisa que ses œuvres n’ont de valeur que par leur vécu intérieur : « Sois donc attentive et veille à ce que tes œuvres, même les plus petites, soient investies de Charité, c’est‑à‑dire en Moi, avec Moi et pour Moi ! […] De même qu’une pièce de monnaie n’est pas reconnue par le peuple si elle ne contient pas en elle l’image de son roi, sans quoi elle est même méprisée et non honorée, ainsi en est‑il de tes œuvres : pour avoir de la valeur, elles doivent porter la marque de ma Croix. »[4]

Dans le prolongement d’Osée, Jésus demande à Luisa un sacrifice intériorisé : « Ensuite, Il me dit : ‘La première chose que Je veux que tu mortifies, c’est ta propre volonté. Je veux que tu la gardes sacrifiée comme une victime devant Moi, afin que ta volonté et la Mienne ne fassent qu’un. N’es‑tu pas satisfaite de cela ?’ Je Lui répondis : ‘Oui, Seigneur, mais donne‑moi la grâce, car par moi‑même je vois que je ne peux rien faire.’ Et Il continuait à me dire : ‘Oui, c’est Moi‑même qui te contredirai en tout et aussi à travers les créatures’. Et ainsi cela se passait. »[5] S’accomplissent ainsi les paroles attribuées à Jérémie dans les Lamentations : « Il a barré mes chemins avec des pierres de taille, obstrué mes sentiers. » (Lm 3,9)

L’exil à Babylone. Ézéchiel, et le silence de Dieu

L’exil à Babylone commence en 587 avant J-C.

Quand advient l’exil, Ézéchiel se tait. Dieu le comble de visions, mais il se tait, se prosterne (Ez 1,28). Ézéchiel ne tient debout que parce que Dieu le veut bien : l’Esprit entra en moi et me fit tenir debout (Ez 2,2), comme lui, Israël n’a rien qu’il n’ait reçu de Dieu. Ézéchiel a le sentiment aigu de son propre néant devant Dieu. Dieu le transporte auprès des déportés (il part en exil en -597), il reste hébété pendant 7 jours (Ez 3,15). Dieu enfin le met devant sa responsabilité « je t’établis guetteur » (Ez 3,17), il se tait encore ! Dieu accepte le silence d’Ézéchiel, il fait de ce silence sa parole : « Tu seras muet, et tu ne seras plus pour eux celui qui réprimande, car c’est une engeance de rebelles » (Ez 3,26). Mais plus tard, Ézéchiel parlera, « et lorsque je te parlerai, je t’ouvrirai la bouche » (Ez 3,27). De façon très explicite ce n’est pas le prophète qui parle, mais c’est Dieu à travers lui.

Le Cantique des Cantiques retrace l’Alliance entre Dieu et son peuple comme celle d’un couple de fiancés. Loin de leur pays, les exilés ressentaient amèrement le silence de Dieu, son absence : « J’ai ouvert à mon bien-aimé, mais tournant le dos, il avait disparu ! » (Ct 5,6).

L’expérience de Luisa est biblique :

« [Jésus dit :] ‘Je veux te laisser seule un peu. Sois plus attentive qu’avant, parce que Je ne te donnerai pas la Main pour te supporter et t’aider en tout. Tu agiras et tu souffriras avec bonne volonté, sachant que mes yeux seront fixés sur toi, même si Je ne me laisse plus voir ni ressentir par toi. Si tu Me restes fidèle, Je te récompenserai quand Je reviendrai. Si tu es infidèle, Je viendrai te punir.’ À ces paroles, je fus horrifiée et Lui dis : ‘Seigneur, Toi qui es ma Vie et mon Tout, dis‑moi comment je peux vivre sans Toi, mon Dieu ! Qui me donnera la force de bien me conduire ?’ »[6]

Et Jésus lui répond : « Jusqu’à présent, Je t’ai aidée visiblement. Maintenant, invisiblement, Je te ferai sentir ton néant en te laissant seule avec toi‑même. Je vais faire en sorte que tu atteignes la plus profonde humilité. Et Je te donnerai mes grâces, les meilleures, pour te préparer pour les hauts niveaux auxquels Je te destine. »[7]

Et ce ne fut pas facile pour Luisa, qui raconte : « Les créatures elles-mêmes taquinaient mon chagrin, de sorte que toutes les choses que je regardais semblaient me dire : ‘Tu vois, nous sommes les œuvres de ton Bien-Aimé, et où est-il ?’. Si je regardais l’eau, le feu, les fleurs, les pierres elles-mêmes, immédiatement la pensée me disait : ‘Ah ! ce sont les œuvres de ton Époux. Ah ! ils ont le bonheur de le voir et vous ne le voyez pas. Ah, œuvres de mon Seigneur, donnez-moi des nouvelles, dites-moi, où est-il ? Il m’a dit bientôt qu’il viendrait, mais qui sait quand’ »[8]. Et résonne l’écho du Cantique des Cantiques : « Je vous en conjure, filles de Jérusalem, si vous trouvez mon bien-aimé, que lui déclarerez-vous ? Que je suis malade d’amour. » (Ct 5,8).

Luisa continue : « Mon seul réconfort était de Le recevoir dans le Sacrement. Oh, oui, bien sûr, je Le trouvais là, je ne pouvais pas en douter. Je me souviens que plusieurs fois Il ne se manifestait pas et parce que je Le priais, encore et encore, je Le harcelais tellement qu’Il parut, non pas aimant et aimable, mais sévère. Après avoir passé ces jours dans l’état mentionné ci‑dessus (surtout si je Lui avais été fidèle), je sentis qu’Il revenait à moi. Il me parlait plus clairement, et comme les jours précédents je n’avais pas été capable de concevoir un mot ou d’entendre quoi que ce soit en moi, à présent j’en venais à savoir que ce n’était pas mon imagination. » Là encore, nous reconnaissons les expériences bibliques : « Le jour où j’ai crié, tu m’exauças, tu as accru en mon âme la force » (Ps 138,3).

Isaïe et le serviteur souffrant, annonce du Messie

Au pays, les exilés sont considérés comme punis par Dieu, mais cette vision des choses est terriblement réductrice. Leur témoignage fidèle est au contraire une « lumière pour les nations », dit le premier chant du Serviteur (Is 42,6). Isaïe a ensuite parlé du Serviteur souffrant en ces termes : « Il a été transpercé à cause de nos crimes, écrasé à cause de nos fautes » (Isaïe 53,5). Et : « Si lui-même, en personne, offre un sacrifice de réparation, il verra un lignage, et la volonté de YHWH réussira grâce à lui. » (Is 53,10).

Dans l’éloge funèbre en « nous » (Is 53,1-11b) les compatriotes du serviteur reconnaissent que la souffrance du serviteur est rédemptrice pour eux : « Il a porté nos infirmités, il s’est chargé de nos maladies... dans ses blessures nous sommes guéris. » (Is 53,4-5)

Dans le discours en « il » (Is 52,13-15 et 53,11c-12), les foules des nations et les rois sont devant le Serviteur : « les rois resteront bouche close » (Is 52,15). « Par sa connaissance, le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes en s’accablant lui-même de leurs fautes » (Is 53,11).

C’est pourquoi, sans exclure un sens collectif, il est difficilement pensable que le Serviteur soit simplement le groupe qui rentre d’exil. « Le grand chant du Serviteur de YHWH en Isaïe 53 est une parole en attente. Dans son contexte historique, on ne trouve aucune confirmation. Elle reste ainsi une question ouverte. »[9]

De la vision d’Isaïe, nous arrivons ainsi au Messie, Jésus : « Le Christ, alors que nous étions encore pécheurs, est mort pour nous » (Rm 5,8).

Luisa raconte : « Un jour, pendant que je travaillais, je considérais les douleurs les plus amères que mon Bon Jésus a souffertes. Mon cœur était tellement oppressé par la souffrance que je pouvais à peine respirer. Craignant quelque chose, je voulus me distraire en sortant sur le balcon. Je fis en sorte de regarder au milieu de la rue, mais que vis‑je ? Je vis la rue pleine de gens, et au milieu d’eux, mon amant Jésus, avec la croix sur les épaules — les uns le tiraient d’un côté et d’autres de l’autre —, tout haletant, son Visage dégoulinant de sang, qui levait les yeux vers moi, semblant demander son aide. Qui peut dire la douleur que je ressentis, l’impression qu’une vue aussi compatissante fit sur mon âme ? »[10]

Ensuite, les épreuves spirituelles s’intensifient pour Luisa, c’est l’heure des tentations démoniaques. Elle raconte :

« Parfois, les démons plaçaient devant moi toutes les grâces dont Dieu m’avait gratifiée, faisant en sorte qu’elles m’apparaissent n’avoir été que de pures inventions de ma fantaisie. Et ils insistaient pour que j’aie une existence plus libre et plus confortable. Alors que naguère les grâces m’apparaissaient réelles, les démons me grondaient maintenant en disant :

‘C’est ça le bien que Jésus voulait pour toi ? Vois comme tu as été récompensée pour avoir répondu à ses grâces ! Il t’a laissée entre nos mains, comme tu le mérites. Maintenant tu es à nous, entièrement à nous. Tout est fini pour toi ! Tu es devenue notre jouet ! Il n’y a plus aucune espérance pour toi, il n’y a plus d’espoir !’

En moi, je sentais de tels élans d’indignation contre le Seigneur et tant de désespoir, que plusieurs fois, ayant trouvé quelque image dans mes mains, mon indignation était si forte que je la déchirai. Mais pendant que je faisais cela, je pleurais et je la baisais, mais je ne sais comment, j’y étais forcée. »[11]

« Je me souviens qu’après une Communion, Notre Seigneur m’enseigna la manière de faire pour mettre les démons en fuite. Autrement dit, les mépriser et ne pas m’occuper d’eux du tout, et faire comme s’ils étaient autant de fourmis. Je sentais alors une telle force en moi, que je ne ressentis plus la peur que j’avais auparavant.» [12]

Un psaume dit : « Tu m’as ceint de force pour le combat, tu fais ployer sous moi mes agresseurs » (Ps 18,40). Et le livre de la Sagesse dit : « Comme l’or au creuset, il les a éprouvés, comme un parfait holocauste, il les a agréés » (Sg 3,6).

Le Christ époux, l’inhabitation trinitaire, les noces de la Croix

Luisa est maintenant préparée. Elle va accueillir la venue de Jésus non pas dans son pays comme jadis les hébreux, mais dans sa propre vie, dans son être profond.

Elle voit une seconde fois Jésus souffrant. « Le Seigneur me regarda avec bonté et me dit :

‘Tu as vu combien ils m’offensent et combien marchent dans les voies de l’iniquité et tombent sans s’en rendre compte dans l’abîme. Viens t’offrir devant la Justice divine comme victime de réparation pour les offenses commises et pour la conversion des pécheurs qui, les yeux fermés, boivent à la fontaine empoisonnée du péché. Un large champ s’ouvre devant toi, de souffrances, oui, mais aussi de grâces. Je ne t’abandonnerai plus. Je viendrai à toi pour souffrir tout ce que les hommes me font, en te faisant participer à mes souffrances. Pour l’aide et le réconfort, je te donne ma Mère’. »[13]

Peu après, Luisa souffre les douleurs de la couronne d’épines. D’une manière mystique, dans son désir de soulager le Christ, elle endure les agressions de ses ennemis.

Luisa doit rester au lit pendant de longues périodes. Son impossibilité à manger devient plus manifeste. Appelé pour la première fois, son confesseur la libère de son état de pétrification. Dès lors, Luisa doit se soumettre aux prêtres. Une autre fois, Jésus lui dit : « Je Me transformerai en toi et tu resteras crucifiée avec Moi. Ah, ne serais‑tu pas heureuse si tu pouvais dire : l’Époux est crucifié, mais l’Épouse est crucifiée elle aussi. Oh, oui, il n’y a rien qui me rende différent de Lui ? »[14] Et l’on peut rappeler ici saint Paul qui dit : « je porte dans mon corps les marques de Jésus » (Ga 6,17).

Dès lors, Luisa reste définitivement alitée, mais son confesseur s’oppose à cet état de victime, alors Jésus offre une preuve : « Dis-lui qu’il y a une guerre entre l’Italie et l’Afrique, et que s’il te donne la permission de continuer à souffrir, Je ferai en sorte que les deux parties se réconcilient »[15]. Et c’est ce qui advint. Le confesseur donna la permission et quatre mois après, les belligérants se réconcilièrent.

Ensuite, Luisa voit venir son « amant Jésus » : « me voyant dans cet état d’extrême faiblesse, au point que parfois je me sentais mourir, Il s’approchait de moi et de sa bouche Il versait du lait dans la mienne, ou bien Il me faisait mettre sur son côté et là j’aspirais des torrents de douceur, de délice et de force ; et Il me disait : ‘Je veux être ton tout et aussi la nourriture de ton corps et de ton âme’. »[16]

Le prophète Isaïe disait : « Vous serez allaités, on vous portera sur la hanche, on vous caressera en vous tenant les genoux » (Is 66,12), et Jean-Baptiste appela Jésus : « Époux » (Jn 3,29).

Pour saint Bernard de Clairvaux, l’épouse du Cantique des Cantiques est l’âme qui « tâche encore de lui ressembler [ressembler à Jésus-Christ] par sa volonté, en l’aimant comme elle est aimée de lui. Si donc elle l’aime parfaitement, elle devient son épouse. […] Et il ne faut point appréhender que l’inégalité des personnes, rende défectueuse en quelque chose la conformité de leurs volontés. […] Lorsque l’amour naît dans une âme, il absorbe en lui toutes les autres passions. C’est pourquoi celle qui aime, aime, et ne sait rien autre chose. Celui qui, avec raison, mérite d’être honoré et admiré, aime mieux néanmoins être aimé. » Et il ajoute : « Heureuse celle qui a mérité d’être prévenue dans la bénédiction d’une si grande douceur. Heureuse celle qui jouit de ces chastes et sacrés embrassements, qui ne sont autre chose qu’un amour saint et pur, un amour charmant et agréable, un amour aussi calme que sincère, un amour mutuel, intime, violent, qui joint deux personnes, non en une même chair, mais en un même esprit, qui de deux personnes n’en fait plus qu’une, selon ce témoignage de saint Paul : ‘Celui qui est attaché à Dieu n’est plus qu’un même esprit avec lui (1 Co 6,17)’. »[17]

Luisa raconte : « Il venait, me prenait dans ses bras, me rapprochait de son Cœur et, oh, comme je sentais la vie revenir ! Puis, de ses lèvres, Il versait une liqueur très douce, et de cette façon mes douleurs étaient atténuées. D’autres fois, alors qu’Il m’emmenait avec Lui, si l’on rencontrait des péchés de blasphème, contre la charité ou autre, Il déversait cette amertume empoisonnée. S’il s’agissait de péchés de malhonnêteté, Il déversait une chose puante et pourrie. » [18]

Cette liqueur ressemble, dans le Cantique des Cantiques, au cellier du vin (Ct 1,3) dont saint Bernard dit : « Celui qui n’a point encore mérité d’entrer dans ce cellier, ne saurait être placé au-dessus des autres. Car il faut que celui qui a la direction de ses frères soit tout bouillant de ce vin, comme l’était le Docteur des nations, quand il disait : ‘Qui devient faible sans que je le devienne aussi ? qui est scandalisé sans que j’en ressente une vive douleur (1Co 11,29)’ »[19].

Luisa partage ainsi la Passion de Jésus dans un « mariage mystique », un mariage qui, précisons-le, eut lieu en présence des anges et de la Vierge Marie[20].

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Puis, à l’occasion d’une communion eucharistique – la circonstance est importante – elle fut habitée de manière spécifique par la Sainte Trinité. « ‘N’aie pas peur, prends courage, nous sommes venus te confirmer en Nous et prendre possession de ton cœur’. Pendant que cette voix disait cela, je vis que la Très Sainte Trinité descendait dans mon cœur, en prenait possession et y formait son siège. Qui peut vous dire le changement qui s’est opéré en moi ? Je me sentais divinisée. Je ne vivais plus, mais ils vivaient en moi. Il me semblait que mon corps était comme une demeure et que le Dieu vivant demeurait à l’intérieur, car je sentais sa Présence réelle. Sensiblement, dans mon intérieur, j’entendais leur voix claire, qui sortait de mon intérieur et résonnait à mes oreilles »[21].

S’accomplit en Luisa, de manière sublime, la prière sacerdotale de Jésus :

« 22 et moi, la gloire que tu m’as donnée, je [la] leur ai donnée 

afin qu’ils soient un, / comme nous sommes Un,

23 Moi en eux / et Toi en Moi !

Afin qu’ils soient parfaits, / quant à l’Un,

et que le monde sache / que, Toi, tu m’as envoyé,

et que tu les as aimés, / comme aussi, tu m’as aimé ! » (Jn 17,22-23 de l’araméen)

Et il est intéressant d’observer qu’en araméen, nous avons « aimer aḥḥeḇ » ou « amour [ḥūbbā] » dénotant un amour ardent.

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Peu après, c’est le mariage de la croix. Depuis sa venue, explique Jésus, les douleurs sont « toutes sanctifiées et divinisées par mon contact, de sorte qu’elles ont toutes changé d’aspect et sont devenues douces ». Luisa demande alors « la douleur de mes péchés et la grâce qu’Il me crucifie avec Lui »[22], ce qui advint effectivement. Et saint Paul écrit : « je suis crucifié avec le Christ ; et ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi. Ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi » (Ga 2,19-20).

Ce que dit ensuite Jésus à Luisa est un développement de l’Évangile :

« Et il [Jésus] disait / devant tout homme :
Qui veut venir à ma suite, / qu’il se renie lui-même

et qu’il porte sa croix, chaque jour, / et qu’il vienne à ma suite ! » (Lc 9,23)

Les souffrances de Luisa sauvent un homme de la mort et la damnation[23], un peu plus loin, elles libèrent un grand nombre d’âmes du purgatoire et obtiennent la conversion de beaucoup de pécheurs[24]. Autrement dit, elles participent à l’œuvre de la Rédemption.

Jésus dit : « La Croix dit tout. La Croix est un livre qui, sans tromperie et avec des notes claires, te dit et te fait distinguer le saint du pécheur, le parfait de l’imparfait, le fervent du tiède. La Croix communique à l’âme une telle lumière, que dès maintenant, non seulement elle distingue les bons des coupables, mais on peut encore savoir qui doit être plus ou moins glorieux dans le Ciel, qui doit occuper une place plus ou moins élevée. Toutes les autres vertus se tiennent humblement et respectueusement devant la vertu de la Croix et, étant greffées sur elle, elles en reçoivent un plus grand éclat et une plus grande splendeur. »[25]

Par miséricorde

Toute l’œuvre de divinisation relatée à travers ce premier livre de Luisa est une œuvre de miséricorde. En présence de Jésus, Luisa comprend l’audace ridicule de ses péchés ; elle comprend le supplice qu’ils causent à Jésus, mais elle se sent incapable d’y remédier.

Jésus rassure Luisa : « Je veux suppléer pour toi et J’applique à ton âme le mérite de la douleur que J’ai eue dans le jardin de Gethsémani ; cela seulement peut satisfaire à la Justice Divine. » [26]

Le péché est une rupture avec Dieu à laquelle Jésus peut remédier parce que son humanité est parfaitement unie à Dieu, comme il est écrit lors du baptême du Christ : « Il y eut une voix, depuis les cieux : ‘Tu es mon Fils bien-aimé, toi, en qui je me suis complu [bāk eṣṭbīt - racine ṣba (aimer, vouloir, se complaire)].’ » (Mc 1,11), la forme verbale souligne l’appartenance réciproque et vivante. Et, à Gethsémani, Jésus prie : « Cependant, non pas ma volonté [racine ṣba], mais la tienne ! » (Mc 14,36), la forme nominale souligne la distance à parcourir pour que soit unie la volonté humaine du Fils avec la volonté divine, réparant ainsi l’humanité déchue et lui offrant tous les remèdes pour la relever.

Luisa continue son récit : « Je cherchais à m’encourager toujours plus à la douleur (même si je ne me souviens pas de tout), en disant : ‘Grand, suprême a été le mal que j’ai fait contre Vous ; ces puissances qui sont les miennes et ces sens du corps devaient être autant de langues pour Vous louer. Au contraire, ils ont été comme tant de vipères venimeuses, qui Vous mordaient et cherchaient même à Vous tuer ; mais, Père saint, pardonnez-moi, ne me chassez pas à cause du grand tort que j’ai commis en péchant.’ 

Et Jésus de répondre : ‘Et toi, promets de ne plus pécher, bannis de ton cœur toute ombre de mal qui pourrait offenser ton Dieu Créateur.’

Et moi : ‘Ah, oui, avec tout mon cœur je Te le promets. Je préfère mourir mille fois plutôt que pécher : plus jamais, plus jamais’.

Et Jésus : ‘Et moi Je te pardonne et J’applique à ton âme les mérites de ma Passion, Je veux la laver dans mon Sang’. »[27]

Le langage de l’application des mérites du Christ s’était fixé au XIIIᵉ siècle, notamment chez les Dominicains avec saint Thomas d’Aquin et chez les Franciscains avec saint Bonaventure. S’il peut donner l’impression d’un salut extérieur ou comptable, ce langage cherchait à affirmer une vérité essentielle : le salut est un don objectif qui vient du Christ et non de nous-mêmes et ce que le Christ a vécu pour nous peut réellement nous atteindre aujourd’hui, à travers l’Église et les sacrements. Les écrits de Luisa purifient progressivement ce langage de ses connotations juridiques trop mécaniques : ce qui est appliqué du Christ n’est pas un “crédit” extérieur, mais sa propre vie qui nous transforme intérieurement.

Le récit de Luisa nous encourage tous. Un grand dominicain disait :

« Il est possible qu’ils soient tombés plus que les autres, en de nombreuses fautes mortelles, à vous faire frissonner d’horreur. Le nombre et la gravité de ces chutes ne m’intéressent pas pour le moment, car ils s’approchent maintenant à fond de Notre Seigneur, ils accomplissent ou ils ont déjà accompli un mouvement de conversion vraiment foncier, qui les détourne de tout ce qui n’est pas ou ne paraît pas être purement et simplement Dieu. Ils ont donné leur cœur et leur affection à Dieu, au point de l’aimer et de le chercher plus que toutes choses, et ils désirent, de tout leur fond, n’aimer et ne chercher que lui, plus que toutes choses. En ces dispositions, ils se livrent à Dieu, ils livrent extérieur et intérieur, afin qu’il les traite comme il voudra. Pour les péchés de telles gens, Dieu ne demande aucun compte ; il n’en veut rien savoir. Comme ils se sont complètement détournés de ces péchés, Dieu, lui aussi, s’en est complètement détourné, et comme ils n’en veulent plus rien savoir, Dieu, lui aussi, n’en veut plus rien savoir. »[28]

Par excès d’amour

L’ensemble de ce premier livre est encadré par le récit du début et de la fin d’une neuvaine de Noël où Luisa contemple les neuf « excès d’Amour », c’est-à-dire l’amour divin dans l’Incarnation de Jésus, depuis sa conception jusqu’à sa naissance. Comme chez sainte Thérèse de Lisieux, et à un degré plus grand, la contemplation de la sainte Face du crucifié est comme enchâssée dans l’écrin de la contemplation de Jésus enfant, et il faudrait plutôt dire ici, embryon.

Les psychologues actuels connaissent mieux l’impact des événements de la vie embryonnaire sur l’adulte que nous sommes devenus. La structure de ce premier livre de Luisa comporte un enseignement. Pour s’élever loin dans l’union au Christ crucifié, il faut s’élever loin dans l’union au Christ embryon. Pour aller profondément dans le mariage mystique, il faut que l’union au Christ embrasse et purifie jusqu’à notre mémoire embryonnaire. Et cela aussi, c’est biblique : « Avant même de te former au ventre maternel, je t’ai connu ; avant même que tu sois sorti du sein, je t’ai consacré; comme prophète des nations, je t’ai établi » (Jr 1,5).

Beaucoup plus profondément, au seuil de notre parcours, la clé est donnée. Il ne s’agira jamais d’aller chercher des connaissances ésotériques et des biens inaccessibles aux autres, mais au contraire de comprendre que c’est Dieu qui vient à nous, telle est la grâce de Noël. En restant petit, sans troubler l’action de Dieu par une agitation pour sentir Dieu, il s’agit de réaliser, de prendre conscience de ce qu’il fait pour nous et en nous.

 

[1] Le livre du Ciel, livre 1, dans Tome I, RAS, p. 24

[2] Le livre du Ciel, livre 1, dans Tome I, RAS, p. 25

[3] Le livre du Ciel, livre 1, dans Tome I, RAS, p. 28

[4] Tome 1, RAS p. 31

[5] Le livre du Ciel, livre 1, dans Tome I, RAS p. 32

[6] Le livre du Ciel, livre 1, dans Tome I, RAS p. 37

[7] Tome I, p. 38

[8] Tome I, p. 38

[9] J. RATZINGER, BENOIT XVI, L’enfance de Jésus, Flammarion, Paris 2012, p. 75.

[10] Le livre du Ciel, livre 1, dans Tome I, RAS p. 36

[11] Le livre du Ciel, livre 1, dans Tome I, RAS, p. 46-47

[12] Le livre du Ciel, livre 1, dans Tome I, RAS, p. 49

[13] Le livre du Ciel, livre 1, dans Tome I, RAS, p. 53

[14] Le livre du Ciel, livre 1, dans Tome I, RAS, p. 60

[15] Le livre du Ciel, livre 1, dans Tome I, RAS, p. 82-83

[16] Le livre du Ciel, livre 1, dans Tome I, RAS, p. 83

[17] Saint BERNARD, sermon 83 sur le Cantique. Traduction nouvelle par m. l’abbé Charpentier, Paris 1866 https://www.bibliotheque-monastique.ch/bibliotheque/bibliotheque/saints/bernard/tome04/cantique/cantique083.htm

[18] Le livre du Ciel, livre 1, dans Tome I, RAS, p. 88

[19] Saint BERNARD, Sermon 23, 7 sur le Cantique des Cantiques, dans op.cit.

[20] Le livre du Ciel, livre 1, dans Tome I, RAS, p. 94

[21] Livre du Ciel, livre 1, dans Tome I, RAS p. 104

[22] Le livre du Ciel, livre 1, dans Tome I, RAS, p.106

[23] Le livre du Ciel, livre 1, dans Tome I, RAS, p. 109

[24] Le livre du Ciel, livre 1, dans Tome I, RAS, p. 113

[25] Le livre du Ciel, livre 1, dans Tome I, RAS, p.114-115

[26] Le livre du Ciel, livre 1, dans Tome I, RAS, p. 118

[27] Le livre du Ciel, livre 1, dans Tome I, RAS, p. 118-119

[28] Jean TAULER, Sermon 36 pour le troisième dimanche après la Trinité, dans Sermons, trad. C.-A.-F. de Villers, Cerf, Paris 1991, p. 284

 

par F. Breynaert

Date de dernière mise à jour : 29/04/2026