Jeudi saint

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Première lecture (Ex 12, 1-8.11-14)

Psaume (115 (116b), 12-13, 15-16ac, 17-18)

Deuxième lecture (1 Co 11,23-26)

Évangile (Jn 13, 1-15)

 

Première lecture (Ex 12, 1-8.11-14)

En ces jours-là, dans le pays d’Égypte, le Seigneur dit à Moïse et à son frère Aaron : « Ce mois-ci sera pour vous le premier des mois, il marquera pour vous le commencement de l’année. Parlez ainsi à toute la communauté d’Israël : le dix de ce mois, que l’on prenne un agneau par famille, un agneau par maison. Si la maisonnée est trop peu nombreuse pour un agneau, elle le prendra avec son voisin le plus proche, selon le nombre des personnes. Vous choisirez l’agneau d’après ce que chacun peut manger. Ce sera une bête sans défaut, un mâle, de l’année. Vous prendrez un agneau ou un chevreau. Vous le garderez jusqu’au quatorzième jour du mois. Dans toute l’assemblée de la communauté d’Israël, on l’immolera au coucher du soleil. On prendra du sang, que l’on mettra sur les deux montants et sur le linteau des maisons où on le mangera. On mangera sa chair cette nuit-là, on la mangera rôtie au feu, avec des pains sans levain et des herbes amères. Vous mangerez ainsi : la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main. Vous mangerez en toute hâte : c’est la Pâque du Seigneur. Je traverserai le pays d’Égypte, cette nuit-là ; je frapperai tout premier-né au pays d’Égypte, depuis les hommes jusqu’au bétail. Contre tous les dieux de l’Égypte j’exercerai mes jugements : Je suis le Seigneur. Le sang sera pour vous un signe, sur les maisons où vous serez. Je verrai le sang, et je passerai : vous ne serez pas atteints par le fléau dont je frapperai le pays d’Égypte. Ce jour-là sera pour vous un mémorial. Vous en ferez pour le Seigneur une fête de pèlerinage. C’est un décret perpétuel : d’âge en âge vous la fêterez. » – Parole du Seigneur. 

En Égypte, Joseph, le fils du patriarche Jacob, était devenu le plus haut fonctionnaire, mais ensuite, les hébreux, qui jadis étaient bergers, travaillent à faire des briques et sont opprimés. Pharaon avait ordonné à tout son peuple : « Tout fils (hébreu) qui naîtra, jetez-le au Fleuve » (Ex 1,22). Moïse est sauvé des eaux et demande à pharaon de permettre aux hébreux de sortir pour rendre un culte au Seigneur. Pharaon refuse. (Cette situation est proche de la nôtre : oppression des travailleurs, culture de mort à travers l’avortement et autres pratiques, persécutions de l’Église ou obstacles au vrai culte). C’est alors, nous dit la Bible que Dieu intervient. Il se peut bien entendu que Dieu soit intervenu par des causes secondes, un événement cosmique produisant des poussières telles que 1-  L’eau du Nil devient comme du sang, rouge, imbuvable, 2 les grenouilles sortent de l’eau et envahissent la ville, 3 la vermine, 4  les mouches. 5 le bétail est frappé de peste, 6- les hommes sont couverts d’ulcères (logique si l’on manque d’eau potable). 7- La grêle puis 8- les sauterelles anéantissent les récoltes 9 L’obscurité tombe sur l’Égypte (activité volcanique ?). Alors le Seigneur demande aux hébreux le sacrifice d’un agneau, c’est un rite archaïque chez les bergers, rite d’offrande et de reconnaissance pour la vie que l’on sait avoir reçue du Créateur. Suit un repas de communion. Ici, ce rite est complété par le sang de l’agneau que l’on mettra sur les deux montants et sur le linteau des maisons où on le mangera.  Dieu « passe » sans frapper la maison du 10e fléau, la mort des premiers-nés (remarquons que ce fléau ressemble à ce que le pharaon avait imposé aux hébreux).

Il est écrit « Contre tous les dieux de l’Égypte j’exercerai mes jugements : Je suis le Seigneur. » (Ex 12,12). C’est-à-dire un jugement contre des attitudes magiques qui tentent par leurs rituels de mettre la divinité au service de l’homme et qui corrompent le pouvoir avec les horoscopes. Dieu n’est pas une idole que l’on pourrait acheter par des rituels magiques, mais c’est un Dieu vivant qui veut faire alliance avec les hommes.

ccNous ne devons pas généraliser l’idée d’une intervention directe de Dieu : il faut écarter l’idée du jugement divin comme mode ordinaire d’interprétation. Certes, les Pères de l’Église lisaient guerres, famines et épidémies comme des avertissements divins mais il ne faut pas tomber dans l’excès. À la fin du Moyen Âge, à l’époque de la Peste noire, la prédication insistait trop sur la justice et le jugement. À l’époque de la Réforme et de la Contre-Réforme, chaque camp considérait les fléaux comme la sanction des erreurs de l’autre, c’était excessif. Chez Pie XII, la 2e guerre mondiale et les malheurs du temps ne sont jamais interprétés comme des fléaux directement infligés par Dieu, et cette prudence laisse place à des examens de conscience sur les responsabilités humaines. Le magistère actuel suit cette ligne. Le Christ est l’Agneau libérateur, et Dieu  accompagne la souffrance humaine plutôt qu’il ne la provoque.

Ceci étant dit, l’Église maintient la perspective du jugement eschatologique qui se décline en un jugement particulier à l’heure de la mort, le jugement de l’Antichrist (2Th 2,8) à l’heure de la venue glorieuse du Christ, et le jugement des nations à la fin des temps (Mt 25). La non-violence chrétienne est fondée sur le fait que Dieu est l’unique juge final : « À moi la vengeance, à moi la rétribution » (Rm 12,19). Le livre de l’Apocalypse rend hommage à Dieu qui châtie et exerce un juste jugement (Ap 16,5), en même temps qu’il ne cesse d’appeler à la vénération du Christ comme « Agneau », Jésus, le Christ, l’Agneau offert en sacrifice.

Au jardin de Gethsémani, le soir du Jeudi saint, la prière de Jésus assume la liturgie des jours de la Pâque juive qu’il vient de célébrer (Mt 26,17-29). On ne peut pas le voir en grec, on ne peut le percevoir qu’en araméen : « Que passe [loin] de moi [nbran] cette coupe ! » (v. 39), le verbe passer [br] rappelle exactement l’épisode du livre de l’Exode, où, quand les Hébreux [racine br] marquèrent les maisons du sang de l’agneau pascal, et Dieu dit : « En voyant ce signe, je passerai [racine br] outre et vous échapperez au fléau destructeur lorsque je frapperai le pays d’Égypte » (Ex 12,13). Dans la prière de Jésus, il est aussi question d’une « coupe », or, dans l’Ancien Testament, la coupe signifie la douleur d’un châtiment divin[1]. Jésus ne va peut pas échapper au châtiment divin (analogue au fléau qui frappa l’Égypte) parce qu’il est lui-même l’Agneau pascal. Grâce à lui, l’humanité va échapper au châtiment divin.

Dans le livre de l’Exode, Dieu exerce une miséricorde envers ceux qui sont opprimés par ce pouvoir égyptien et qui veulent sortir de son emprise. Ils sont appelés à offrir un agneau qui meurt à la place de leurs premiers-nés. Ils sont appelés à manger « la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main. Vous mangerez en toute hâte » (Ex 12,11) et le pain n’a pas le temps de lever, on mange  « des pains sans levain » (Ex 12,8) : quand le Seigneur nous fait sortir de l’emprise du mal, il ne faut pas rater le train. La grâce passe, il faut être prêt.

À Lourdes, le 25 février 1858, pendant le carême qui dure 40 jours en souvenir des 40 ans des Hébreux au désert, Notre Dame demande à Bernadette de manger de l’herbe : c’était de la dorine, une herbe amère, comme lorsque les Hébreux mangèrent un agneau rôti et des herbes amères la nuit de la première Pâque, avant de traverser la mer rouge et le désert. Cette action nous dit que la pénitence a pour but une sortie de l’esclavage et une libération, une purification et l’entrée dans la terre promise du royaume de Dieu…
 

Psaume (115 (116b), 12-13, 15-16ac, 17-18)

Comment rendrai-je au Seigneur tout le bien qu’il m’a fait ? J’élèverai la coupe du salut, j’invoquerai le nom du Seigneur. Il en coûte au Seigneur de voir mourir les siens ! Ne suis-je pas, Seigneur, ton serviteur, moi, dont tu brisas les chaînes ? Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce, j’invoquerai le nom du Seigneur. Je tiendrai mes promesses au Seigneur, oui, devant tout son peuple. 

Le psaume 115 (116) s’inscrit dans un groupe de psaumes liés à la mémoire de l’Exode et à la célébration de la Pâque (Psaumes 113–118 appelés le Hallel égyptien). Ces psaumes sont chantés lors des grandes fêtes, en particulier à la Pâque juive.

Le psaume 115 (116) est une prière de reconnaissance personnelle, enchâssée entre des psaumes plus explicitement communautaires et historiques. Pharaon avait opprimé les Hébreux jusqu’à mettre à mort les garçons qui naissaient et jusqu’à empêcher les Hébreux de sortir pour rendre un culte à Dieu sur la montagne. Les plaies d’Égypte et la mort des premiers-nés sanctionnent le long refus égyptien. Cependant, le dernier mot de Dieu dans l’histoire n’est pas le fléau, mais la délivrance.

Le psaume 115 (116) fait entendre la voix d’un individu sauvé, à l’intérieur d’un récit collectif de libération et il intériorise l’Exode.

« Comment rendrai-je au Seigneur tout le bien qu’il m’a fait ?  ». 

L’homme consommateur prend, consomme et jette. Le psalmiste reçoit comme un cadeau, goûte et remercie. Dieu nous a donné ce magnifique univers et il regarde comment nous prenons notre nourriture et notre eau, etc.

Reconnaître le bienfait avec la mémoire et l’intelligence : avec la tête.

Ressentir maintenant la joie, l’émerveillement, la gratitude avec le cœur.

Remercier par un acte que l’on s’engage à poser, avec les mains : « Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce… Je tiendrai mes promesses au Seigneur ».

Reconnaître ce que nous avons reçu, en terme de bien matériels, en termes de santé, en termes d’opportunités. « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » dira saint Paul (1Co 4,7). Ressentir la gratitude dans son cœur, comme une joie. Exprimer la gratitude au Seigneur par un acte extérieur.

Chaque matin, se dire qu’il y aura quelque chose de beau à vivre.

Changer notre regard sur les petits tracas. On peut se souvenir d’une panne de voiture qui nous a fait parler avec des voisins, ou d’un objet perdu qui nous a obligé à ranger toute la maison. On peut dire « c’est intéressant ». Ou « ce n’est pas grave ». Ou « c’est utile »… Et même, en prenant de la hauteur avec notre ange gardien, on peut rire de toutes les fois où l’on s’est inquiété pour rien ou pas grand-chose.

Et puis, il y a aussi des choses plus difficiles… Par exemple quand on est placé à côté d’une personne blessante. Blessante par ses injustices, ses dénis, sa manière d’écraser l’autre, son incapacité à demander pardon et à avoir de l’empathie.

Rappelons-nous que l’Exode était d’abord un cataclysme sans doute d’échelle cosmique… L’eau du Nil, peut-être empoisonné par de l'oxyde de fer qui la rend rouge, est devenue toxique. Les grenouilles sortent. Les animaux sont malades. La grêle détruit les récoltes : tout le monde souffre.

Mais c’est l’occasion d’une formidable purification. Rejoignant les Hébreux, une foule disparate va sortir de l’attitude idolâtrique et magique. Dans nos vies aussi, les situations difficiles sont comme un creuset où l’or se purifie. Nos intentions, nos vertus, tout se purifie. En souffrant, on intercède pour les autres, et quand il faut traverser un désert ingrat, on apprend à s’appuyer uniquement sur le Seigneur et à être nourri comme les hébreux au désert.

« Comment rendrai-je au Seigneur tout le bien qu’il m’a fait ?  J’élèverai la coupe du salut, j’invoquerai le nom du Seigneur ». Dans la tradition hébraïque, ce psaume est proclamé après le repas pascal, ce qui éclaire fortement l’image de la « coupe du salut ». Dans la tradition chrétienne, il a été très tôt reçu comme un psaume eucharistique, en raison de cette coupe élevée et de l’offrande d’action de grâce.

Le sacrement de l’Eucharistie est appelé, nous dit le catéchisme de l’Église catholique : « Mémorial de la passion et de la résurrection du Seigneur » ou encore « Saint Sacrifice, parce qu’il actualise l’unique sacrifice du Christ Sauveur et qu’il inclut l’offrande de l’Église ; ou encore saint sacrifice de la messe, "sacrifice de louange" (He 13,15 cf. Ps 116,13 116,17), sacrifice spirituel (cf. 1P 2,5), sacrifice pur (cf. Ml 1,11) et saint, puisqu’il achève et dépasse tous les sacrifices de l’Ancienne Alliance. » (CEC 1330)

Le verset suivant – « Il en coûte au Seigneur de voir mourir les siens ! » — empêche toute lecture brutale des plaies d’Égypte et de l’Exode. Après avoir rappelé les événements de l’Exode (Sg 10,15 à 11,23) le sage médite sur la modération de Dieu vis-à-vis de l’Égypte : «  Tu aimes en effet tout ce qui existe, et tu n’as de dégoût pour rien de ce que tu as fait » (Sg 11,24). D’une manière générale, Dieu exerce ses jugements pour sauver l’humanité : « Tout est à toi, Maître ami de la vie ! » (Sg 11,26). Mère Térésa disait : La vie est une tragédie, lutte avec elle. La vie est une aventure, ose-la. La vie est bonheur, mérite-le. La vie est la vie, défends-la.

« Ne suis-je pas, Seigneur, ton serviteur, moi, dont tu brisas les chaînes ? ».

Saint Augustin dit que « toute créature est soumise au Créateur, et doit au véritable maître un véritable service, qui lui vaut la liberté quand elle le fait pleinement » (sur les Psaumes 116). Chacun de nous, et c’est une question de justice, peut être fier de ses efforts et peut dire « merci Seigneur de m’avoir donné la force de persévérer ». Et on lit chez Isaïe cette parole du Seigneur « Tu as du prix à mes yeux, tu as de la valeur et je t’aime » (Is 43,5). Et le sage écrit : « Celui qui est dur pour soi-même, pour qui serait-il bon ? » (Si 14,5). Bernanos, dans le Journal d’un curé de campagne, écrit : « la grâce des grâces serait de s’aimer humblement soi-même comme n’importe lequel des membres souffrants de Jésus-Christ ». Saint Augustin dit encore : « Je n’ai trouvé en moi aucun mérite lorsque vous avez brisé mes liens ; aussi vous dois-je un sacrifice de louanges : bien que je me glorifie d’être votre serviteur et le fils de votre servante (l’Église), ce n’est point en moi, mais bien en vous, Seigneur, mon Dieu, que je me glorifie, puisque vous avez rompu mes liens, afin qu’en revenant de mes erreurs, je vous fusse attaché. » (Ibid.)

« Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce, j’invoquerai le nom du Seigneur.
Je tiendrai mes promesses au Seigneur, oui, devant tout son peuple ».

Saint Augustin commente  « celui qui réfléchit à ce qu’il doit promettre au Seigneur, aux voeux qu’il doit lui rendre, qu’il se voue lui-même, et qu’il s’offre à Dieu. Voilà ce que le Seigneur exige, et ce qui lui est dû. ‘Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu’ (Mt 22,21), disait le Seigneur en regardant une pièce de monnaie. On rend à César l’argent frappé à son effigie : que l’on rende à Dieu son image » (sur les Psaumes 116). Dieu créa l’homme à son image (Gn 1,27), et rendre à Dieu son image, c’est s’offrir au Seigneur.

Deuxième lecture (1 Co 11,23-26)

Frères, moi, Paul, j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l’ai transmis : la nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » Après le repas, il fit de même avec la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi. » Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne. – Parole du Seigneur. 

Saint Paul dit qu’il a lui-même reçu ce qui vient du Seigneur, il l’a reçu des apôtres.

À partir d’un rite antique de partage du pain et du vin, ou à partir du rituel de l’offrande de fleur de farine et d’une libation de vin accompagnant l’holocauste de l’agneau pascal (Lv 23,13), Jésus institue son propre rite.

Jésus prit [nsab] le pain : ce verbe signifie prendre et recevoir : Jésus prend le pain en le recevant du Père. Le deuxième verbe n’est pas « bénir [barrek] » comme dans l’évangile de Marc (Mc 14, 22), ou comme à la multiplication des pains (Lc 9, 16), mais c’est le verbe « yda », remercier, rendre grâce, confesser, louer : c’est l’action de grâces de celui qui achève son œuvre, et l’on peut ici rappeler le psaume 115 (116) que  nous avons commenté, « yda », c’est aussi l’engagement personnel du confesseur qui est disposé au martyre.

Ensuite, dans l’araméen de la Pshitta, – à supposer que saint Paul prêche encore dans des synagogues où l’araméen est la langue franque, même à Corinthe – , on a comme dans l’évangile de Luc : « Ceci est mon corps, qui est devant vous d-al appaykon », avec une nuance particulière parce que le « laḥmā appay », c’est le pain de proposition qui dans la liturgie juive est offert à Dieu sur l’autel et qui n’est ensuite consommé que par les prêtres. Jésus se donne lui-même comme une offrande que l’Église va pouvoir présenter à Dieu.

Jésus sait qu’il va souffrir et mourir, et il transforme sa mise à mort en offrande. Comme Jésus a rompu [qṣā] le pain, saint Paul dit que le corps est « rompu meṯqṣe ». Le grec universitaire et donc les traductions françaises n’ont pas gardé cet écho, qui existe encore dans la liturgie byzantine. Le latin aussi a perdu cet écho.  Ces paroles n’ont de sens qu’en tant qu’elles anticipent un évènement, non seulement la mort de Jésus mais aussi sa résurrection, car ce n’est que dans la rencontre avec le Ressuscité que l’on peut célébrer les mystères sacrés.

v. 24 « Faites cela en mémoire de moi » : il vaudrait mieux traduire : « Veuillez faire ceci pour mon mémorial [hwayton āḇdīn l-ḏūḵrān] ! » (comme pour Lc 22, 19, absent chez Marc) : ce n’est pas un impératif ordinaire, nous avons ici le verbe être au passé, souvent employé avec un sens volitif, comme un souhait (Grammaire de Louis COSTAZ § 677 et 775). La consigne n’est pas de répéter l’ensemble du repas, mais seulement l’offrande nouvelle de Jésus. Ce qui était nouveau impliquait de trouver une nouvelle forme d’ensemble dont nous avons des témoignages très précoces, tels que celui de saint Justin Martyr (Apologie 1, 65).

Le mémorial biblique, et spécialement le mémorial de l’Alliance, loin de s’opposer à la présence réelle de ce qu’il rappelle, la suppose. Quand les Juifs font le mémorial du Sinaï, le Sinaï est réellement présent. Lorsqu’ils font le mémorial de la libération d’Égypte, ils sont ceux qui sont libérés. Typique de cette théologie, ce verset du Deutéronome : « Ce n’est pas avec nos pères que Dieu a conclu cette alliance mais avec nous, nous-mêmes qui sommes ici aujourd’hui tous vivants » (Dt 5, 3). De même, le sacrifice de Jésus, c’est maintenant, pour nous qui célébrons l’Eucharistie.

L’évangile de Marc transmet le témoignage primitif de Pierre, donné en alternance avec Jean sous les colonnades de Salomon[2], et donne : « Ceci est mon sang, [celui] de la nouvelle Alliance, / qui pour beaucoup est versé ». Luc donne : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang, qui en échange de [en faveur de] vous est versé ». Et saint Paul donne : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang » En même temps qu’un récit de l’institution eucharistique, c’est le sens de la Passion qui est ici donné. Les différences de mots sont minimes : Marc, Matthieu, Luc et Paul font tous référence au même geste de Moïse : « Moïse, ayant pris le sang, le répandit sur le peuple et dit : ‘Ceci est le sang de l’Alliance que le Seigneur a conclue avec vous moyennant toutes ces clauses’ » (Ex 24, 8). Il n’y a que dans la magie qu’un mot changé gâte toute l’opération. Il suffit que ces paroles soient d’accord sur leur sens pour opérer ce qu’elles signifient.

« Alliance ». Le Dieu vivant nous élève à la dignité de partenaire d’Alliance, mais l’Alliance n’est pas symétrique. L’amour de Dieu est indestructible, mais la défaillance humaine fait aussi partie de l’histoire de l’alliance entre Dieu et l’homme. L’araméen désigne ici l’Alliance par le terme « dīaṯīqī » directement dérivé du grec « diatheke » et non pas « syntheke » qui aurait suggéré une égalité des partenaires. Largement utilisé dans la Pshitta de l’Ancien Testament, « dīaṯīqī » est utilisé dans les récits de l’institution eucharistique : en Luc 22, 20 ainsi qu’en Mt 26, 28, Mc 14, 24 et saint Paul.

L’alliance avec Moïse (Ex 24, 8) est liée à l’observance de la Loi. D’ailleurs, Paul enchaîne aussitôt en disant : « Ainsi donc, quiconque mange le pain ou boit la coupe du Seigneur indignement aura à répondre du corps et du sang du Seigneur » (1Co 11, 27). Et c’est logique. Conformément à l’Alliance, il s’agit d’avoir « la Loi » écrite « dans le cœur » (Jr 31, 33).

De plus, dans l’Ancien Testament déjà, aux sacrifices et aux holocaustes le prophète Osée et le psaume 50 (51) préféraient l’amour, le cœur brisé, et la garde de la Loi (Os 6, 6 ; Ps 51, 18-19) ; mais, d’après ce même psaume, les sacrifices doivent encore être offert (Ps 51, 20-21) et Jérémie lui-même, pourtant si critique devant le culte officiel (Jr 7, 22-23), proclame cet oracle : « jamais les prêtres lévites ne manqueront de descendants qui se tiennent devant moi pour offrir l’holocauste, faire fumer l’oblation et offrir tous les jours le sacrifice » (Jr 33, 18). Ce paradoxe est résolu par Jésus dont l’offrande sacrificielle est un acte d’amour parfait, et il revient à l’Église de chaque génération de vivre ce nouveau culte en veillant à s’associer à cet amour.

« Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne ». La mort du Seigneur n’est pas le dernier mot de l’histoire. Il est ressuscité et son retour glorieux, telle une apparition que le monde verra, accomplira l’ultime Exode, celui que détaille l’Apocalypse, le passage de Babylone corrompue à la terre nouvelle. Cette attente du retour du Seigneur est traditionnellement représentée par l’orientation de la liturgie vers l’Orient.


Évangile (Jn 13, 1-15)

Ma traduction complète de l’évangile de Jean, depuis la Pshitta, le texte liturgique des Églises de langue araméenne a reçu l’imprimatur de la conférence des évêques de France.

« 13,1 Avant donc / la fête de la Pâque,
Jésus savait qu’était arrivée l’heure / de se retirer de ce monde auprès de son Père
et il brûla d’amour pour les siens qui sont dans ce monde, / et jusqu’à la fin il brûla d’amour pour eux.

2 Et, tandis que c’était le souper,
fut jeté par Satan dans le cœur de Judas, fils de Simon Iscariote, / [la détermination] de le livrer.

          3 Lui, donc, Jésus,
– parce qu’il savait que toute chose, / le Père le lui avait donné en mains propres,
et que de Dieu il était sorti / et qu’auprès de Dieu il s’en allait – 
4 il se leva du souper / et déposa ses vêtements,
prit un linge / et le fixa 
à ses reins.

Et il versa de l’eau dans une bassine / et commença à laver les pieds de ses disciples, 
et il les essuyait avec le linge / qu’il avait fixé à ses reins.

6 Or, lorsqu’il vint auprès de Simon-Pierre, / Simon lui dit :
‘Toi, mon Seigneur, / tu me laves les pieds ?’

7 Jésus répondit / et lui dit :
‘Ce que je suis en train de faire, / toi tu ne le connais pas maintenant ;

après, cependant, / tu le connaîtras.’

          8 Simon-Pierre lui disait : 
‘Jamais / tu ne me laveras mes pieds !’

          Jésus lui disait :
‘Si je ne te lave pas, / il n’y a pas pour toi de part avec moi !’

9 Simon-Pierre lui dit : / ‘Donc, mon Seigneur,
ne me lave pas seulement les pieds, / mais aussi les mains et la tête !’ 

10 Jésus lui disait :
‘Celui qui a fait une ablution, / n’a besoin 
que de laver ses pieds,

c’est tout entier, en effet, / qu’il est pur !
Vous tous, aussi, / vous êtes purs !
Néanmoins, / non pas vous tous…’
11 Jésus connaissait, en effet, / celui qui le livrait.
C’est pour cela qu’il dit : / ‘Ce n’est pas vous tous qui êtes purs…’

12 Or, / lorsqu’il eut lavé leurs pieds,
il remit ses vêtements / et s’attabla.

          Et il leur dit :
‘Savez-vous / ce que j’ai fait pour vous ?
13 Vous, vous m’appelez ‘Rabbi’ / et ‘Seigneur’,
et c’est bellement que vous le dites : / je le suis, en effet !

14 Si, moi, par conséquent, votre Seigneur et votre Rabbi, / je vous ai lavé les pieds,
combien plus vous, devez-vous vous laver les pieds / les uns les autres !

15 Je vous ai donné en effet / cet exemple :
de la façon dont, moi, / j’ai agi envers vous,
vous, aussi, / agissez [de même] !’ » 

Jésus entre dans sa Passion librement et divinement, il sait que l’heure est venue, il sait qui il est et où il va, de ce monde à son Père. Jésus connaît aussi la pensée de Judas. La Passion est une confrontation directe avec Satan.

Le lavement des pieds n’est pas équivalent à la « rémission des péchés » dont il est question dans d’autres perles d’une manière explicite. Matériellement, celui qui vient de faire des ablutions rituelles complètes avant la Pâque n’a plus besoin de se laver sinon les pieds. Ici, Jésus reconnaît que les disciples sont déjà purs (sauf un), mais ils ont besoin de la purification de la poussière ou de la boue du chemin, pardon des imperfections du disciple qui marche dans le monde.

Jésus montre l’exemple d’un amour volontaire et ardent : « et il brûla d’amour [waḥḥeb] pour les siens de ce monde, / et jusqu’à la fin il brûla d’amour [aḥḥeb] pour eux » (Jn 13, 1). En lavant les pieds de ses disciples, Jésus sait qu’il va vers le Père et il sait qu’il y va à travers un chemin cruel, car Judas va le livrer. Jésus aime ses disciples dans une circonstance tragique. C’est l’incandescence de l’amour de Jésus qui purifie les disciples.

Observons Pierre. Il résiste à l’abaissement de Jésus : « toi, me laver les pieds ? » Puis Pierre refuse de devoir attendre pour éventuellement comprendre. À Jésus qui lui dit : « Ce que je suis en train de faire, toi tu ne le connais pas maintenant… », Pierre répond : « Jamais / tu ne me laveras mes pieds ! » (Jn 13, 7-8). Pour le sauver, Jésus lui dit : « si je ne te lave pas, il n’y a pas de part pour toi avec moi » (Jn 13,8). Alors, pour ne pas être séparé de Jésus, Pierre accepte. Pierre est sauvé parce que son amour pour Jésus est entier (pur), bien qu’il soit imparfait.

La Bible enseigne : « Les prêtres lévites, toute la tribu de Lévi, n’auront point de part ni d’héritage avec Israël : ils vivront des mets offerts à YHWH et de son patrimoine » (Dt 18,1) ; d’où ce psaume : « YHWH (Seigneur), ma part d’héritage et ma coupe, c’est toi qui garantis mon lot » (Ps 16, 5). De même que le Grand-Prêtre doit se baigner le jour du Kippour, de même Pierre, doit certainement accepter que Jésus lui lave les pieds. « Si je ne te lave pas, il n’y a pas de part pour toi avec moi » (Jn 13,8). Pierre deviendra-t-il Grand-Prêtre dans la suite de son Seigneur, afin d’obtenir aux hommes, en son Nom, le pardon du nouveau Yom Kippour ? Jésus a lavé les pieds des douze apôtres comme préalable à leur consécration sacerdotale.

En outre, ce passage (nous disons « la perle ») fait partie du témoignage primitif de Pierre et Jean, dans la partie dédiée à la catéchèse eucharistique, ce qui explique pourquoi Jean ne raconte pas l’institution de l’Eucharistie : c’est à Pierre qu’il revenait d’en parler[3], juste après ce récit du lavement des pieds. Ainsi, on pourrait comparer le lavement des pieds à l’eau bénite au seuil d’une église ou au rite pénitentiel au seuil d’une célébration eucharistique.

La liturgie de saint Jacques était l’ancien rite de Jérusalem ; en témoignait saint Cyrille de Jérusalem. La forme originelle est en araméen, elle est encore la liturgie principale de l’Église orientale syriaque. Il y a aussi une forme traduite en grec dans les églises orthodoxes occidentales[4]. Grecque ou syriaque, la liturgie de saint Jacques commence par rappeler que nous entrons dans la demeure de Dieu. De l’encens est offert comme un suave parfum pour la rémission des péchés et la purification des consciences. Le prêtre se prépare en implorant « Seigneur, aie pitié de moi », ensuite, de l’encens est offert « afin qu’avec une conscience pure, nous puissions t’offrir des dons ».

Plus généralement, laver les pieds est un « service ». En dehors du christianisme, le service est surtout l’affaire des serviteurs ou des gens réduits à l’état d’esclavage pour dettes. Jésus semble renverser l’ordre des choses puisqu’il est appelé le maître et qu’il se fait le serviteur. En réalité, il enseigne que le « service » accomplit la justice dans l’amour. Rendre service est typiquement chrétien. C’est une question de justice : celui qui a, qui sait, qui est capable, celui-là est appelé à rendre service. Le maître et le Seigneur vit son état à travers le service. Dans les communautés primitives, le service et le pardon mutuel pouvaient être vécus très concrètement lors de l’assemblée du qūbālā le samedi soir, avant les Saints Mystères [qūrbānā] à l’aube du dimanche.

 

[1] Is 51,17. 22-23 ; Ez 23,31-34 et Jr 25,15-16.17.27.28 ; Ps 75,9 ; Ha 2,16 ; Ps 8,14-15

[2] Françoise BREYNAERT, Le témoignage primitif de Pierre et Jean. Imprimatur Paris. Préface Mgr Mirkis (Irak). Parole et Silence, 2023.

[4] https://www.pagesorthodoxes.net/liturgie/jacques.htm

Date de dernière mise à jour : 27/01/2026