21 septembre St Matthieu

Logo radio esperance

Podcast sur  : https://radio-esperance.fr/antenne-principale/entrons-dans-la-liturgie-du-dimanche/#

 

Première lecture (Ep 4, 1-7.11-13)

Frères, moi qui suis en prison à cause du Seigneur, je vous exhorte à vous conduire d’une manière digne de votre vocation : ayez beaucoup d’humilité, de douceur et de patience, supportez-vous les uns les autres avec amour ; ayez soin de garder l’unité dans l’Esprit par le lien de la paix. Comme votre vocation vous a tous appelés à une seule espérance, de même il y a un seul Corps et un seul Esprit.

Il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous, au-dessus de tous, par tous, et en tous.

À chacun d’entre nous, la grâce a été donnée selon la mesure du don fait par le Christ. Et les dons qu’il a faits, ce sont les Apôtres, et aussi les prophètes, les évangélisateurs, les pasteurs et ceux qui enseignent.

De cette manière, les fidèles sont organisés pour que les tâches du ministère soient accomplies et que se construise le Corps du Christ, jusqu’à ce que nous parvenions tous ensemble à l’unité dans la foi et la pleine connaissance du Fils de Dieu, à l’état de l’Homme parfait, à la stature du Christ dans sa plénitude. – Parole du Seigneur. 

Nous fêtons l’apôtre saint Matthieu. À la fin du IVᵉ ou au début du Vᵉ siècle, Rufin d’Aquilée lui attribue l’Éthiopie comme territoire d’évangélisation[1]. Le recueil éthiopien des “Combats des apôtres”, raconte les actes de Matthieu à Kahnat, puis situe son martyre chez les parthes[2]. En éthiopien, le nom « Kahnat » est lié au mot kahen (« prêtre »), mais le texte ne permet pas de situer cette ville. Le Synaxaire copte[3] et le synaxaire éthiopien[4] parlent d'une « ville des prêtres », d'un temple d'Apollon, et d'un gouverneur ou d’un roi qui se convertit ainsi que les citoyens de cette ville ; Matthieu les baptisa, il ordonna des prêtres et consacra un évêque.

Ouvrons une parenthèse : un sanctuaire d’Apollon n’est pas incompatible avec l’Éthiopie antique intégrée aux échanges commerciaux du monde hellénistique et romain[5]. Le synaxaire copte dit que Matthieu meurt lapidé tandis que le synaxaire éthiopien dit qu’il est mort d’un coup d’épée ; on pourrait expliquer cette imprécision par le fait que Matthieu n’est pas mort dans cette région, mais chez les parthes.

Retenons que la mission de saint Matthieu laisse sur place une communauté chrétienne structurée, avec des prêtres et un évêque.

Saint Paul, dans sa lettre aux Éphésiens prend cette image du « Corps » pour parler de la communauté chrétienne et de l’art de la faire grandir. De même que nous avons un corps physique, malade ou en bonne santé, de même nous appartenons chacun à un certain corps social, familial, professionnel, et notre corps social peut être malade ou en bonne santé.

Prenons un exemple : celui qui pense ou parle à la place d’un autre détruit symboliquement un membre pour prendre sa place, le corps n’est plus un corps, il devient monstrueux. Plus généralement, celui qui est dans le péché, dans le mensonge, le vol, les compromissions indignes, celui-là infecte le Corps, il est une menace pour la santé spirituelle des autres membres.

On tente d’abord de soigner la partie malade, mais si la partie malade refuse le soin, alors il faut couper ; certaines gangrènes nécessitent une amputation. Saint Matthieu, dans son évangile, transmet cet enseignement de Jésus : lorsqu’un frère a fauté, il faut aller lui parler en privé. S’il n’écoute pas, on peut faire appel à une ou deux personnes, puis, en dernier recours, à l’Église. S’il refuse toujours d’écouter, il doit être considéré comme quelqu’un d’extérieur à la communauté (Mt 18,15-17). Cependant, si le frère reconnaît sa faute, mais recommence pourtant, par faiblesse, la situation est différente et il faut lui pardonner « jusqu’à 70 fois sept à sept !» (Mt 18,21-22), l’expression prenant le contre-pied de la vengeance voulue par Lamek (Gn 4,24) : Jésus inverse le cercle vicieux de la vengeance par le cercle vertueux du pardon. Ainsi, saint Paul reprend l’évangile de Matthieu lorsqu’il écrit aux Éphésiens : « Supportez-vous les uns les autres avec amour » (Eph 4,2). Se supporter, c’est se soutenir, c’est parfois s’exhorter au bien, c’est parfois se taire et attendre l’heure de la conversion, au bon moment.

Saint Paul continue : « Ayez soin de garder l’unité dans l’Esprit par le lien de la paix » (v. 3). L’unité nécessite du soin... En araméen, il y a deux mots paix, la šaynā qui est la tranquillité et qui peut s’accompagner de compromissions, et la šlāmā qui est la paix de plénitude, c’est cette paix que Dieu donne.

 v. 4 « Comme votre vocation vous a tous appelés à une seule espérance, de même il y a un seul Corps et un seul Esprit ». Nous espérons la vie qui est pour toujours, nous espérons aussi le retour du Christ, la venue du Fils de l’homme par laquelle s’accomplira à l’échelle mondiale le règne de Dieu sur la terre comme au Ciel (cf. Mt 6,9-13).

Les uns mettent l’accent sur les faux messies dont parle effectivement l’évangile de Matthieu (Mt 24,24) et sont donc surtout sur la défensive, au risque de vivre dans une certaine méfiance ; d’autres, à l’inverse, ouvrent largement les portes en voulant généreusement préparer la Cité sainte, au risque de semer la confusion et d’oublier que la Cité sainte ne peut advenir qu’après le jugement eschatologique (CEC 675). Or il n’y a qu’une seule espérance, et elle inclut la perspective des faux messies, celle du jugement, et celle de l’accomplissement du but de la création, à « la plénitude [šūlāmā] des temps », qui n'est pas aussitôt la fin du monde (Mt 13,40).

v. 5-6 Saint Paul continue : « Il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous, au-dessus de tous, par tous, et en tous. » Dieu agit pour moi par les autres, et il agit par moi pour les autres. L’action incessante de Dieu appelle une réponse libre de la créature. Lorsque la volonté humaine s'ouvre pleinement à la Volonté du Père, alors se manifeste l'unité évoquée par saint Paul : le même Dieu agit en tous, et la créature, en vivant dans sa Volonté, devient le lieu où son action porte pleinement son fruit.

Saint Paul nous a exhortés à vivre « avec amour » (v. 2), et voici maintenant qu’il nous parle de « mesure » : « À chacun d’entre nous, la grâce a été donnée selon la mesure du don fait par le Christ » (v. 7), et dans les versets 11 à 13, il distingue différents rôles. L’amour est ordonné, ce n’est pas manquer à l’amour que de rappeler que celui qui fait de la pastorale ne peut pas réinventer la foi des apôtres ; et ce n’est pas manquer à l’amour que de rappeler que celui qui donne son témoignage de jeune converti n’est pas celui qui enseigne.

« Et les dons qu’il a faits, ce sont les Apôtres, et aussi les prophètes, les évangélisateurs, les pasteurs et ceux qui enseignent. De cette manière, les fidèles sont organisés …» (v. 11-13). La tradition copte et éthiopienne raconte que Matthieu acheva sa mission en Éthiopie en ordonnant des prêtres et en consacrant un évêque, c’est-à-dire en organisant « le corps » du Christ.

 

Psaume (Ps  18 (19), 2-3, 4-5ab)

Les cieux proclament la gloire de Dieu, le firmament raconte l'ouvrage de ses mains. Le jour au jour en livre le récit et la nuit à la nuit en donne connaissance. Pas de paroles dans ce récit, pas de voix qui s'entende ; mais sur toute la terre en paraît le message et la nouvelle, aux limites du monde. 

Le Psaume 18 est semblable à un diptyque. Dans la première partie (vv. 2-7) - nous trouvons une hymne au Créateur, dont la grandeur mystérieuse se manifeste dans le soleil et dans la lune. Dans la deuxième partie du Psaume (vv. 8-15), nous rencontrons une hymne à la Torah, c’est-à-dire à la Loi de Dieu. Dieu éclaire l’univers par la luminosité du soleil et il illumine l’humanité par la splendeur de sa Parole contenue dans la Révélation biblique. Il s’agit presque d’un double soleil : le soleil matériel est une épiphanie du Créateur, le soleil de la Bible est une manifestation historique du Dieu Sauveur. Ce n’est pas pour rien que la Torah, la Parole divine, est décrite avec des caractéristiques "solaires" : "Le commandement du Seigneur est limpide, lumière des yeux" (v. 9).

Prenons maintenant les versets du Psaume choisis par la Liturgie.

« Les cieux proclament la gloire de Dieu, le firmament raconte l’ouvrage de ses mains » : leur beauté silencieuse est comme un message indiquant la présence de Dieu, notre Créateur. « Dieu dit : "Qu’il y ait des luminaires au firmament du ciel pour séparer le jour et la nuit ; qu’ils servent de signes, tant pour les fêtes que pour les jours et les années... Dieu fit les deux luminaires majeurs : le grand luminaire comme puissance du jour et le petit luminaire comme puissance de la nuit... et Dieu vit que cela était bon" » (Gn 1, 14.16.18).

Continuons le psaume.

« Le jour au jour en livre le récit et la nuit à la nuit en donne connaissance. Pas de paroles dans ce récit, pas de voix qui s’entende ; mais sur toute la terre en paraît le message et la nouvelle, aux limites du monde. » Et ce récit est celui de l’immense dessein d’amour du Créateur, le message est un appel du Créateur qui donne l’existence et la vie et qui appelle à vivre en sa présence comme des enfants de rois.

Ces versets de psaume sont bien évidemment choisis pour exalter la mission de saint Matthieu, son travail d’évangélisateur. À la fin de son évangile, il nous a transmis ces paroles du Christ ressuscité : 

« 19 Allez, / donc !
Faites des disciples de toutes les nations / et baptisez-les
au nom[6] du Père / et du Fils / et de l’Esprit de Sainteté[7] ;
20 et enseignez-leur à garder / tout ce que je vous ai commandé. » (Mt 28,20).

La mission des disciples n’a pas de limites : tous les êtres humains, sans exception aucune, en sont les destinataires. Cette universalité n’est pas due à une décision apostolique postérieure, due à la conjoncture (le refus de l’Évangile par un certain nombre de juifs), mais elle vient d’un ordre du Ressuscité lui-même. « Allez, donc ! »

« Faites des disciples de toutes les nations » : il ne s’agit pas seulement d’annoncer la seigneurie du Christ, mais surtout de faire des disciples de sorte que le Christ puisse établir son règne sur la terre comme au ciel. Les nations se convertiront au Christ, non aux disciples. Ce n’est pas une connaissance ésotérique réservée à un petit cercle d’initié, ce n’est pas non plus apprendre aux hommes à bien raisonner sur les choses et sur eux-mêmes, c’est transmettre une connaissance de la personne du Christ et de son enseignement historique, de sorte que les hommes puissent rencontrer le Ressuscité, s’attacher à sa personne et suivre sa voix.

« Et baptisez-les » (Mt 28,19)[8]. Il ne s’agit certes pas du même baptême que celui de Jean-Baptiste puisque c’est un baptême au nom de la Trinité. Les manifestations de l’Esprit Saint et de la filiation divine n’existaient pas dans le baptême de Jean-Baptiste. Ce sont des nouveautés inaugurées au moment du baptême du Christ au Jourdain (Mt 3,16-17) et qui vont être vécues, dans la grâce du mystère pascal, dans le baptême chrétien.

Notons que le baptême est trinitaire, mais le sens de l’histoire n’est pas : le Père, puis le Fils, puis l’Esprit. Le sens de l’histoire est tout entier porté par la très sainte et indivisible Trinité. L’ange montre finalement à l’auteur de l’Apocalypse, sur la terre nouvelle, « le fleuve d’eaux vives [image de l’Esprit Saint en Jn 7,38-39] aussi pur que lumineux, comme la glace ; et il sortait du Trône de Dieu [le Père] et de l’Agneau [le Fils] » (Ap 22,1).

Observant que, pour le Christ, les tentations au désert (Mt 4,1-11) ont fait suite au baptême (Mt 3,13-17), saint Jean Chrysostome en déduit que quiconque est baptisé « ne doit pas tomber dans le trouble quand il éprouve de plus fortes tentations après le baptême […] C’est dans ce but qu’on vous a donné des armes, non pour rester dans le repos, mais pour combattre. Dieu n’empêche donc pas les tentations qui viennent vous assaillir ; d’abord, pour vous apprendre que vous êtes devenu plus fort ; puis, pour vous imposer la mesure et la modestie dans la grandeur des dons que vous avez reçus. » Et il ajoute : « Les péchés commis avant le baptême sont excusés par les appétits désordonnés et tyranniques des sens, or, tel un médecin qui vient de guérir un malade lui défend les choses qui furent la cause du mal, le Christ introduisit le jeûne à la suite du baptême » [9].

Il est donc important de continuer d’enseigner les disciples après le baptême : « Et enseignez-leur à garder tout ce que je vous ai commandé » (Mt 28,20a). En ce sens, l’apôtre Matthieu a lui-même pris soin, dans son évangile, de garder tous les enseignements de Jésus.

« Enseignez-leur » : le latin « docentes » et le grec « didascontès » sont un peu réducteur. L’araméen a le verbe « talmeḏ » qui est la forme tafel du verbe « lameḏ », signifiant rassembler, réunir. Le mot disciple se dit : « talmīḏā » vient de ce verbe « talmeḏ » dans lequel on entend l’idée de réunir pour enseigner ou de faire des disciples qui se rassembleront.

Paul VI, dans Evangelii Nuntiandi enseigne : « Il n’y a pas de véritable évangélisation si le nom, l’enseignement, la vie, les promesses, le Royaume, le mystère de Jésus de Nazareth […] ne sont pas annoncés » (n° 22). 

Jean-Paul II, dans Redemptoris Missio rappelle que « la foi naît de l’annonce » (cf. n° 44, en référence à Rm 10,17). Sans annonce, il n’y a pas d’accès ordinaire à la foi.

Le Gadla Ḥawâryât, le recueil éthiopien des “Combats des apôtres”, raconte les actes de Matthieu à Kahnat, une ville associée aux traditions copte et éthiopienne, puis il situe son martyre chez les parthes[10]. Puissions-nous, nous aussi, être des évangélisateurs intrépides et fidèles.

Évangile (Mt 9, 9-13)

J’ai publié deux ouvrages avec une traduction depuis l’araméen de la Pshitta :

Un gros commentaire, aux éditions Parole et Silence.
Françoise Breynaert, L’évangile selon saint Matthieu, un collier d’oralité en pendentif en lien avec le calendrier synagogal. Traduction depuis la Pshitta. Préface Mgr Mirkis (Irak) ; Mgr Dufour (France) et Mgr Kazadi (Congo RDC). Parole et Silence, juin 2026, 555 pages.

Uniquement la traduction annotée aux éditions l’Harmattan.
Françoise Breynaert, L’évangile selon saint Matthieu, pour la proclamation orale. Traduction depuis la Pshitta. Imprimatur de la conférence des évêques de France. L’Harmattan 2026. 

Je prends au sérieux la possibilité que les récits évangéliques aient été composés, avant leur fixation écrite, sous une forme destinée à la proclamation et à la mémorisation. Le récit élémentaire n’est alors pas seulement une petite unité littéraire (une « péricope ») : il est une « perle » d’un ensemble mémorisable. Plusieurs perles peuvent être réunies par des mots, des images, des thèmes ou des racines verbales qui forment des « fils ». Plusieurs fils peuvent à leur tour être organisés avec des structures plus complexes.  Les évangiles de Matthieu et de Luc forment des « colliers à pendentifs » où les perles d’un « collier compteur » (A, B, C, D, E…) portent chacune un fil d’une suite de perles (1-2-3-4-5…).

Evangile :

« 9 Et lorsque Jésus se retira de là, / il vit un homme assis parmi les collecteurs d’impôts, du nom de Matthieu.

Il lui dit : / ‘Viens à ma suite !’.

Et il se leva / pour aller derrière lui. 

––––

10 Or, / comme ils étaient attablés à la maison,

beaucoup de collecteurs d’impôts / et de pécheurs

vinrent s’attabler avec Jésus / et avec ses disciples.

11 Quand les Pharisiens virent [cela] / ils disaient à ses disciples :

‘Pourquoi, avec des collecteurs d’impôts / et des pécheurs,

 votre rabbi… / dîne-t-il ?’ [11]

12 Or, quand Jésus entendit [cela], / il leur dit :

‘Ce ne sont pas les bien portants[12] qui ont besoin de médecin, / mais ceux qui sont au plus mal.

13 Allez apprendre / ce qu’est :

C’est la miséricorde que je recherche, / et non le sacrifice.

Je ne suis pas venu, en effet, appeler les justifiés, / mais les pécheurs’. »

Acclamons la parole de Dieu.

Jésus se retira de Capharnaüm et passa donc devant le bureau de douane, c’est alors qu’il appelle Matthieu, percepteur au service direct d’Hérode Antipas. (En Galilée, l’impôt alimentait les caisses d’Hérode Antipas ; en Judée et en Samarie, ils allaient aux Romains). Les collecteurs avaient mauvaise réputation à cause du système de leur rémunération : ils exigeaient des surplus pour eux-mêmes. Or Jésus le « vit ». Ce dernier avait probablement déjà entendu certaines prédications de Jésus (peut-être Mt 6,24-34 sur Mammon ?) et fait quelques efforts pour sortir des travers de sa profession, des efforts connus de Jésus seul et que l’évangile ne raconte pas, mais grâce auxquels il était prêt à se mettre immédiatement à la disposition de Jésus.

Chez Marc, le nom de l’appelé est Lévi (Mc 2,14), de même chez Luc (Lc 5,27). Seul l’apôtre Matthieu pouvait rappeler lui-même qu’il est bien le collecteur d’impôt appelé par Jésus. « [Jésus] lui dit : ‘Viens à ma suite !’. Et il se leva pour aller derrière lui. » (Mt 9,9).

La grande réception qu’il fit dans sa maison (v. 10) ne contredit nullement ce fait bien connu : l’ordre des versets veut situer son lâcher-prise à un niveau profond et primordial, c’est sa volonté humaine qu’il a lâchée, lâcher sa maison n’étant qu’une conséquence s’inscrivant dans la durée. 

De ce fait, Jésus dîne en compagnie de « collecteurs d’impôts et de pécheurs » qui « vinrent », attirés par Jésus et l’air salubre qu’il vient apporter. Les Pharisiens, étant à l’extérieur, n’ont pas accès direct à Jésus, ils questionnent les disciples sur ce qui leur semble une compromission avec des gens mal famés (v. 10-11). La réponse de Jésus passe par un proverbe, avec l’image du médecin. L’image est limpide : les justes sont comme des bien portants, et les pécheurs sont comme des gens qui vont très mal. Il ne s’agit plus de se « séparer » soigneusement des pécheurs – le mot « Pharisien » signifie « Séparé » – il s’agit d’accueillir le salut.

Il a été dit, au seuil de ce fil d’oralité, que Jésus guérissait « ceux qui étaient au plus mal [d-bīšāyīṯ ḇīḏīn] » (Mt 8,16), Jésus se désigne maintenant comme un médecin soucieux de « ceux qui sont au plus mal [d-bīšāyīṯ ḇīḏīn] » (Mt 9,12). Leur maladie peut se situer au plan psychologique ou au plan moral (leurs vices), mais c’est surtout une maladie dans leur relation à Dieu. Au passage, le récit nous fait ainsi progresser de l’appel individuel de Lévi à l’appel pluriel des pécheurs.

L’expression « la maison » rappelle, dans le collier compteur de l’évangile de Matthieu, la maison où les mages adorèrent l’enfant Jésus. Dans sa première hymne sur la Nativité, saint Éphrem a-t-il pensé à cette scène et à son lien avec le collier compteur ? C’est possible :

« En ce jour où Dieu / est venu chez les pécheurs,
que le juste ne s’exalte pas en pensée / au-dessus du pécheur ! » [13]

Jésus demande aux Pharisiens d’apprendre ce qu’est « C’est la miséricorde [ḥnānā] que je recherche [bāe nā], et non le sacrifice [deḇḥṯā] » (Mt 9,13).

  • « ḥnānā » signifie tendresse, miséricorde, bonté qui exauce, grâce.
  • « Je recherche [bā] » ; ce verbe lève le voile sur l’intention qui habitait Jésus en sortant de Capharnaüm : il cherche [à qui faire] miséricorde, il cherche des âmes ouvertes à sa grâce
  • « Le sacrifice [deḇḥṯā] ». Dans l’Ancien Testament déjà, les sacrifices sont relativisés, aux holocaustes sont préférés l’amour, le cœur brisé, et la garde de la Loi (Os 6,6 ; Ps 51,18-19) ; mais les sacrifices ne doivent pas pour autant être supprimés (Ps 51,20-21). Ce paradoxe sera résolu par Jésus dont l’offrande sacrificielle sera un acte d’amour parfait.

Jésus ajoute : « Je ne suis pas venu, en effet, appeler les justifiés [zadīqé], mais les pécheurs » (Mt 9,13) : « zadīqé » aurait pu être traduit par « justes » mais nous traduisons par « justifiés » à cause du contexte, parce que beaucoup de gens fidèles à la loi et à la pratique religieuse refusent l’appel de Jésus : Jésus veut dire que sa venue est inutile pour ceux qui se justifient eux-mêmes[14] : il est venu pour ceux qui demandent un sauveur !

Quant aux pécheurs, Jésus les « appelle » (v. 13). Il les met à contribution en considérant qu’ils ont de la ressource. En les appelant, Jésus cherche à les attacher à sa personne pour mieux les attacher à Dieu (le Père), leur péché étant fondamentalement un éloignement de Dieu.

L’évangile de saint Matthieu est un lectionnaire liturgique. Quand, dans une synagogue devenue chrétienne, on lisait le livre des Nombres, on entendait aussi ce passage de l’évangile. Or le livre des Nombres montre que Dieu peut appeler même des pécheurs à lui. Aaron et Miryam, après avoir parlé contre Moïse, sont réprimandés et punis, Miryam étant frappée de lèpre. Ce châtiment vise cependant leur conversion, qui survient rapidement. (Nb 12,5-10).

Dans cette perle, Jésus appelle les pécheurs, mais sa force d’attraction obtient la conversion sans utiliser de châtiment.

En cette fête de saint Matthieu, retenons ces versets :

« Jésus lui dit : / ‘Viens à ma suite !’.
Et il se leva / pour aller derrière lui. » (Mt 9,9).

 

[1] Rufin d’Aquilée, Histoire ecclésiastique, X, 9

[2] Le Gadla Ḥawâryât, cf. E. A. W. Budge, The Contendings of the Apostles, II, pp. 130–136 ; J.-N. Pérès, « Actes de Matthieu dans la ville de Kahnat et Martyre de Matthieu en Parthie », dans Écrits apocryphes chrétiens, II, Paris, Gallimard, 2005, pp. 927–932

[3] https://coptipedia.com/article/12-babah -- au 12 Babah (9 octobre)

[5] L’influence grecque est bien attestée à Aksoum. Des inscriptions royales sont rédigées en grec, parfois parallèlement au guèze et au sabéen ; les monnaies aksoumites utilisent des légendes grecques, et certaines reprennent même des modèles monétaires romains. Le Metropolitan Museum souligne ainsi le caractère cosmopolite d’Aksoum et la présence d’inscriptions grecques sur les monuments de l’époque.

[6] Ici le rythme est bien sûr ternaire.

[7] Mgr ALICHORAN préfère que l’on traduise « l’Esprit de sainteté », mais on peut traduire « l’Esprit Saint ».

[8] Le texte araméen donne ici un impératif, alors que c’est un simple participe en latin et en grec.

[9] Saint Jean CHRYSOSTOME, Sur Saint Matthieu, Homélie XIII, op. cit., p. 442 et 443

[10] E. A. W. Budge, The Contendings of the Apostles, II, pp. 130–136 ; J.-N. Pérès, « Actes de Matthieu dans la ville de Kahnat et Martyre de Matthieu en Parthie », dans Écrits apocryphes chrétiens, II, Paris, Gallimard, 2005, pp. 927–932

[11] SyrS : « Pourquoi mangez-vous et buvez-vous… » (Mt 9,11). SyrS reprend ici la formulation de Lc 5,30 ; il serait donc postérieur à la composition de Luc et c’est un argument de l’antériorité de la Pshitta.

[12] Nous avons en araméen le même terme « ḥlīme » en Mt 9,12 et Lc 5,31, mais le grec l’a traduit différemment « οι υγιαινοντες les bien-portants » (Lc 5,31) et « οι ισχυοντες les forts » (Mt 9,12).

[13] Saint ÉPHREM de Nisibe, 1re Hymne sur la Nativité § 92, dans ÉPHREM de Nisibe, Hymnes sur la Nativité, Cerf, Paris 2001, p. 46.

[14] Chez Luc, dans la parabole du pharisien et du publicain, venus prier au Temple ; le publicain revient plus « zadīq » que le pharisien, c’est-à-dire qu’il est plus sanctifié que celui qui se justifie lui-même (Luc 18,14).

Date de dernière mise à jour : 31/08/2026