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Mercredi des Cendres

Podcast sur : https://radio-esperance.fr/antenne-principale/entrons-dans-la-liturgie-du-dimanche/#
Première lecture (Jl 2, 12-18)
Psaume Ps 50 (51), 3-4, 5-6ab, 12-13, 14.17
Deuxième lecture (2 Co 5, 20 – 6, 2)
Première lecture (Jl 2, 12-18)
Maintenant – oracle du Seigneur – revenez à moi de tout votre cœur, dans le jeûne, les larmes et le deuil ! Déchirez vos cœurs et non pas vos vêtements, et revenez au Seigneur votre Dieu, car il est tendre et miséricordieux, lent à la colère et plein d’amour, renonçant au châtiment. Qui sait ? Il pourrait revenir, il pourrait renoncer au châtiment, et laisser derrière lui sa bénédiction : alors, vous pourrez présenter offrandes et libations au Seigneur votre Dieu. Sonnez du cor dans Sion : prescrivez un jeûne sacré, annoncez une fête solennelle, réunissez le peuple, tenez une assemblée sainte, rassemblez les anciens, réunissez petits enfants et nourrissons ! Que le jeune époux sorte de sa maison, que la jeune mariée quitte sa chambre ! Entre le portail et l’autel, les prêtres, serviteurs du Seigneur, iront pleurer et diront : « Pitié, Seigneur, pour ton peuple, n’expose pas ceux qui t’appartiennent à l’insulte et aux moqueries des païens ! Faudra-t-il qu’on dise : “Où donc est leur Dieu ?” » Et le Seigneur s’est ému en faveur de son pays, il a eu pitié de son peuple. – Parole du Seigneur.
Ce passage nous place d’emblée dans une dynamique de retour intérieur : il ne s’agit pas d’un simple ajustement moral, mais d’un retournement du cœur tout entier vers Dieu. La vraie conversion n’est jamais d’abord visible ; elle se joue dans le secret de l’âme, là où l’homme consent à laisser Dieu réordonner ses désirs. « Déchirez vos cœurs et non vos vêtements » : le jeûne, les larmes et le deuil ne valent que s’ils traduisent une contrition sincère, humble et confiante.
Or cette exigence est immédiatement enveloppée d’une révélation plus profonde encore : Dieu n’est pas un juge implacable mais un Père « tendre et miséricordieux, lent à la colère et plein d’amour ». Si le Seigneur appelle à la conversion, c’est parce qu’il désire pardonner et relever, non écraser.
L’appel à l’assemblée solennelle, où toutes les générations sont convoquées, résonne alors comme un avertissement d’une portée qui dépasse largement le cadre d’un peuple ou d’une époque : il suggère que certaines crises spirituelles engagent l’humanité tout entière et appellent une réponse collective. Lorsque le prophète fait rassembler anciens, enfants, nourrissons et époux, il signifie que nul n’est extérieur à la situation devant Dieu, ni par l’âge, ni par le rôle social, ni par l’innocence supposée. La conversion n’est plus seulement l’affaire de consciences isolées, mais celle d’un corps vivant, solidaire dans ses fautes comme dans son espérance.
Saint Jean-Paul II parlait, à propos des grands drames de l’histoire, de « structures de péché » : le mal s’inscrit dans des choix collectifs, des habitudes, des systèmes, et c’est pourquoi la pénitence doit, elle aussi, devenir communautaire et, en un sens, mondiale.
Cette convocation universelle agit comme un rappel sévère : les générations passées transmettent autre chose que des traditions, elles laissent aussi un héritage de responsabilités non assumées ; les générations présentes portent le poids de décisions qui affectent toute la création ; les générations futures subiront les conséquences d’un refus ou d’un consentement à la conversion.
Dans cette perspective, le jeûne et la pénitence prennent une dimension prophétique : ils deviennent un langage adressé à Dieu au nom de tous, mais aussi un signe visible que l’humanité reconnaît ses dérives et accepte de se laisser juger et purifier.
Même les moments les plus intimes de la vie humaine, symbolisés par les époux, sont suspendus pour laisser place à cette priorité absolue : se tenir ensemble devant le Seigneur.
La prière des prêtres est située « entre le portail et l’autel » : ni entièrement du côté du sanctuaire, réservé à la présence divine, ni simplement mêlé à la foule ; il se tient à la frontière, assumant une fonction de médiateur, portant devant Dieu la détresse du peuple et devant le peuple la miséricorde espérée de Dieu. Cette position rappelle immédiatement la figure de Moïse, qui, après le péché du veau d’or, se place en intercesseur audacieux et supplie le Seigneur de renoncer au châtiment, allant jusqu’à offrir sa propre vie pour que le peuple vive (Ex 32).
Lors de la dédicace du Temple, Salomon implore que Dieu écoute la prière faite « en ce lieu », lorsque le peuple reconnaîtra sa faute et reviendra vers lui (1 R 8). Plus tard, le prophète Ézéchiel, qui était un prêtre, évoque la recherche d’un homme capable de « se tenir sur la brèche » devant Dieu pour le pays (Ez 22,30) : image saisissante d’une prière qui empêche l’effondrement total. Le prêtre devient alors la voix de la mémoire collective, rappelant à Dieu — non pas ce qu’il aurait oublié, mais ce qu’il a promis. Que sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel !
Sur la croix, Jésus prie littéralement entre deux espaces — le ciel et la terre,— et son cri, loin d’être une défaite, devient l’acte suprême d’intercession : « Père, pardonne-leur » (Lc 23,34). La Lettre aux Hébreux présente le Christ comme le grand prêtre par excellence, capable de « compatir à nos faiblesses » et d’intercéder pour nous auprès du Père (He 4–7).
Les Pères de l’Église ont souvent médité cette place redoutable du prêtre. Saint Grégoire le Grand pensait que le pasteur doit pleurer pour les fautes du peuple comme si elles étaient les siennes, car il ne peut conduire les autres vers Dieu qu’en portant leur fardeau.
Cette prière apparaît comme l’un des lieux les plus décisifs de l’histoire du salut : là où un homme, au nom de tous, ose se tenir devant Dieu sans masque, sans justification, et dire simplement « Pitié ». C’est souvent à cet endroit précis que le texte biblique affirme que Dieu « s’émeut » et qu’un avenir redevient possible.
Enfin, le texte s’achève sur un renversement plein de douceur : Dieu se laisse émouvoir, il a pitié, il se penche sur son pays.
Pendant le Carême, on chante souvent le grand Canon de saint André de Crête, par exemple :
« Celui qui naît de toi, ô Marie, / est le berger de nos âmes,
Il est sorti du sein du Père / pour chercher la brebis perdue
Il l’a prise sur ses épaules et ramenée au Paradis. »
(Saint André de Crête, Grand canon, 4e Ode VII, 5)
La compassion divine rejoint ce que sainte Thérèse d’Avila appelait « l’audace de l’espérance » : celui qui revient à Dieu découvre qu’il est déjà attendu.
Il rentra un soir, plus maigre et plus silencieux qu’il n’était parti, hésitant sur le seuil comme un étranger. La porte s’ouvrit avant qu’il n’ose frapper, et son père le regarda longuement, sans reproche. Sa mère s’approcha, posa la main sur son épaule comme autrefois, et dit simplement : « Je t’attendais. » Alors il comprit que, malgré le temps et les détours, la maison n’avait jamais cessé d’être la sienne.
Psaume Ps 50 (51), 3-4, 5-6ab, 12-13, 14.17
Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour, selon ta grande miséricorde, efface mon péché. Lave-moi tout entier de ma faute, purifie-moi de mon offense. Oui, je connais mon péché, ma faute est toujours devant moi. Contre toi, et toi seul, j’ai péché, ce qui est mal à tes yeux, je l’ai fait. Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu, renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit. Ne me chasse pas loin de ta face, ne me reprends pas ton esprit saint. Rends-moi la joie d’être sauvé ; que l’esprit généreux me soutienne. Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche annoncera ta louange.
Le psaume 50 (51) est le grand psaume pénitentiel par excellence. Attribué à David après sa faute, il devient dans la tradition d’Israël et de l’Église la voix de tout homme qui reconnaît sa rupture intérieure et son besoin radical de miséricorde.
« Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour, selon ta grande miséricorde, efface mon péché. Lave-moi tout entier de ma faute, purifie-moi de mon offense. » Ce psaume ne cherche pas à expliquer ni à atténuer le mal commis ; il commence par un appel direct à l’amour même de Dieu, comme si le priant savait qu’il n’existe aucun autre fondement possible pour le pardon que la miséricorde divine elle-même. La demande d’être lavé et purifié dit combien le péché est vécu non seulement comme une faute morale, mais comme une souillure profonde qui atteint l’être tout entier.
La confession qui suit est d’une extrême lucidité : « Oui, je connais mon péché, ma faute est toujours devant moi. Contre toi, et toi seul, j’ai péché, ce qui est mal à tes yeux, je l’ai fait. ». Le péché est reconnu sans détour, porté à la lumière, sans déplacement de la responsabilité. « Contre toi, et toi seul, j’ai péché » ne nie pas le mal fait aux autres, mais affirme que toute faute atteint d’abord la relation à Dieu, source de la vie. Saint Augustin voyait dans cette parole l’acte même de vérité qui ouvre le chemin de la guérison : tant que l’homme se justifie, il se ferme ; lorsqu’il s’accuse devant Dieu, il s’ouvre à la grâce. Le psaume franchit alors un seuil décisif : il ne demande plus seulement le pardon du passé, mais une recréation intérieure. « Crée en moi un cœur pur » évoque le geste même de la création au commencement ; il s’agit moins d’une réparation que d’une naissance nouvelle, d’un esprit raffermi là où tout était instable.
« Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu, renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit. » Cette demande trouve un écho saisissant dans la vie des saints, chez qui la conversion ne fut pas un simple retour à l’ordre ancien, mais l’irruption d’une vie radicalement nouvelle. Chez saint Paul, par exemple, la rencontre du Christ sur le chemin de Damas ne corrige pas seulement une erreur de parcours : elle fait naître un homme nouveau. Celui qui persécutait devient apôtre, et il parlera lui-même de « création nouvelle », comme si Dieu avait repris l’acte créateur là où tout semblait irrémédiablement compromis.
De même, saint Augustin raconte que sa conversion n’a pas consisté à discipliner peu à peu ses passions, mais à recevoir soudain un cœur unifié, libéré de sa dispersion intérieure : l’instabilité de ses désirs a été remplacée par une orientation nouvelle, donnée et non fabriquée.
Plus proche de nous, saint François d’Assise illustre cette recréation par un dépouillement radical : en renonçant à ses sécurités, il ne répare pas une vie désordonnée, il consent à en recevoir une autre, simple et transparente, comme recréée à la source.
Chez sainte Thérèse d’Avila, la conversion tardive ne consiste pas en un simple regain de ferveur : elle marque le passage d’une vie intérieure dispersée à une amitié ferme avec Dieu, qui unifie progressivement toute son existence. Elle dira que l’âme devient alors comme « recréée », rendue capable de demeurer en Dieu sans retour en arrière.
On retrouve cette même œuvre créatrice chez sainte Thérèse de Lisieux, dont la « petite voie » transforme une sensibilité fragile en force intérieure. Le cœur pur qu’elle reçoit n’est pas celui de l’innocence naïve, mais celui d’une enfance spirituelle solidement enracinée dans la miséricorde.
« Ne me chasse pas loin de ta face, ne me reprends pas ton esprit saint. » La prière devient plus fragile : elle exprime la crainte d’être séparé de la face de Dieu, de perdre l’Esprit qui fait vivre. Cette angoisse révèle que le vrai châtiment du péché n’est pas la souffrance extérieure, mais la perte de la communion. Pourtant, cette supplication débouche sur une espérance paisible : la joie du salut peut être rendue, l’esprit généreux peut soutenir à nouveau celui qui est tombé. « Rends-moi la joie d’être sauvé ; que l’esprit généreux me soutienne. »
Saint Ignace de Loyola, blessé, brisé dans ses projets mondains, découvre peu à peu un cœur purifié de ses ambitions anciennes, rendu disponible à un discernement spirituel stable et fécond, capable de chercher Dieu en toutes choses.
Enfin, chez saint Charles de Foucauld, la longue errance intérieure cède la place à une stabilité radicale dans l’adoration et la pauvreté : Dieu crée en lui un cœur pacifié, capable de demeurer dans le silence et la fidélité, là où régnaient autrefois agitation et fuite. À travers ces vies, la prière du psaume apparaît dans toute sa profondeur : demander un cœur pur, c’est consentir à être recréé par Dieu, à recevoir une solidité intérieure qui ne vient plus de soi, mais d’un amour donné une fois pour toutes.
« Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche annoncera ta louange. »
Tant que le cœur est fermé par la faute, les lèvres restent comme scellées, incapables de dire autre chose que la honte ou la fuite. Demander à Dieu d’ouvrir la bouche, c’est confesser que la louange est un don avant d’être un effort, une respiration retrouvée plutôt qu’un discours maîtrisé.
Sainte Thérèse de Lisieux éclaire ce verset avec une grande simplicité. Elle ne se voyait pas comme capable de grandes paroles ni d’élans héroïques ; elle savait combien son cœur était pauvre et parfois sec. Pourtant, elle croyait que Dieu pouvait faire de cette pauvreté même un lieu de louange. Chez elle, « annoncer la louange » ne signifie pas parler beaucoup de Dieu, mais laisser Dieu se dire à travers des actes minuscules, une patience offerte, un sourire silencieux, une confiance répétée dans l’obscurité. Lorsque les mots lui manquaient, elle s’abandonnait à l’idée que Dieu ouvrait lui-même ses lèvres à travers son existence toute entière.
Ce verset trouve aussi un écho profond dans la vie d’innombrables personnes dont l’histoire n’a pas retenu le nom.
Deuxième lecture (2 Co 5, 20 – 6, 2)
Frères, nous sommes les ambassadeurs du Christ, et par nous c’est Dieu lui-même qui lance un appel : nous le demandons au nom du Christ, laissez-vous réconcilier avec Dieu. Celui qui n’a pas connu le péché, Dieu l’a pour nous identifié au péché, afin qu’en lui nous devenions justes de la justice même de Dieu. En tant que coopérateurs de Dieu, nous vous exhortons encore à ne pas laisser sans effet la grâce reçue de lui. Car il dit dans l’Écriture : Au moment favorable je t’ai exaucé, au jour du salut je t’ai secouru. Le voici maintenant le moment favorable, le voici maintenant le jour du salut. – Parole du Seigneur.
Ce passage s’inscrit dans un moment de grande intensité apostolique : saint Paul y défend la vérité et la gravité de son ministère après des tensions avec la communauté. Il ne parle pas ici en son nom propre, mais au nom d’une mission reçue : l’annonce de la réconciliation offerte par Dieu en Jésus-Christ.
Être « ambassadeurs du Christ » et « coopérateurs de Dieu » : cela signifie que les apôtres, et à leur suite les ministres de l’Église, ne parlent pas d’eux-mêmes. Ce passage de saint Paul est cité par Vatican II pour expliquer la fonction sacerdotale : « Dieu, le seul Saint, le seul Sanctificateur, a voulu s’associer des hommes comme collaborateurs et humbles serviteurs de cette oeuvre de sanctification. Ainsi par le ministère de l’évêque, Dieu consacre des prêtres qui participent de manière spéciale au sacerdoce du Christ, […] Par le Baptême, ils font entrer les hommes dans le peuple de Dieu ; par le sacrement de pénitence, ils réconcilient les pécheurs avec Dieu et avec l’Église ; par l’onction des malades, ils soulagent ceux qui souffrent… (Presbyterorum Ordinis 5)
À travers leur parole, c’est Dieu qui supplie presque l’homme : « laissez-vous réconcilier avec Dieu ». Cette formule est frappante par sa douceur et sa gravité. Dieu ne contraint pas ; il appelle. Il respecte la liberté humaine au point de demander à être accueilli. La réconciliation n’est donc pas une construction progressive de l’homme vers Dieu, mais l’accueil d’un don déjà offert.
« C’est Dieu lui-même qui lance un appel : nous le demandons au nom du Christ, laissez-vous réconcilier avec Dieu. […] Le voici maintenant le moment favorable, le voici maintenant le jour du salut. » Il ne s’agit pas d’un simple encouragement moral, mais d’une convocation décisive : quelque chose se joue maintenant, dans le présent, pour le salut.
Nous savons que l’histoire chemine vers les Fins dernières. Le monde doit accomplir le but pour lequel il a été créé. Le Christ est venu mais tous ne l’ont pas accueilli. Des antichrists se sont levés et un Antichrist viendra (1Jn 2,18). La venue glorieuse du Christ anéantira l’antichrist par le souffle de sa venue (2Th 2), mais pour beaucoup, il sera trop tard, comme la grenouille qui ne perçoit pas que la température de l’eau monte jusqu’à ce qu’elle soit cuite. Le pécheur péchera encore et s’endurcira, mais le saint se sanctifiera encore, ainsi donc, entendons l’appel à la conversion tant que Dieu donne encore aux hommes “le temps favorable, le jour du salut” (2 Co 6,2).
Dans le sacrement de la pénitence et de la réconciliation, Dieu agit réellement, ici et maintenant, pour restaurer la communion blessée par le péché. Ce sacrement, dit le catéchisme de l’Église catholique,
« est appelé sacrement de la confession puisque l’aveu, la confession des péchés devant le prêtre est un élément essentiel de ce sacrement. Dans un sens profond ce sacrement est aussi une "confession", reconnaissance et louange de la sainteté de Dieu et de sa miséricorde envers l’homme pécheur.
Il est appelé sacrement du pardon puisque par l’absolution sacramentelle du prêtre, Dieu accorde au pénitent "le pardon et la paix" (OP formule de l’absolution).
Il est appelé sacrement de Réconciliation car il donne au pécheur l’amour de Dieu qui réconcilie: "Laissez-vous réconcilier avec Dieu" (2Co 5,20). Celui qui vit de l’amour miséricordieux de Dieu est prêt à répondre à l’appel du Seigneur : "Va d’abord te réconcilier avec ton frère" (Mt 5,24). » (CEC 1424)
Ce dernier verset mérite d’être rappelé entièrement :
« 23 Si donc tu présentes ton offrande sur l’autel, / et, là tu te souviens que ton frère a un grief contre toi [que cela te semble important ou pas, juste ou pas],
24 laisse ton offrande, là, devant l’autel, / et réconcilie-toi avec ton frère, [en araméen ce verbe a une nuance pleine de réalisme : rend le content]
et, alors,… / viens présenter ton offrande. » (Mt 5,23-24)
Et saint Paul donne cette affirmation vertigineuse : « Celui qui n’a pas connu le péché, Dieu l’a pour nous identifié au péché, afin qu’en lui nous devenions justes de la justice même de Dieu. » Saint Paul ne dit pas que le Christ est devenu pécheur, mais qu’il a assumé jusqu’au bout la condition de l’homme séparé, afin que l’homme puisse recevoir en lui la justice même de Dieu : l’homme n’est pas seulement déclaré juste de l’extérieur, il est réellement transformé par la grâce, rendu capable de vivre d’une justice qui ne vient pas de lui. La réconciliation n’est donc pas un simple pardon juridique, mais une recréation intérieure, une participation à la vie même du Christ.
On peut à cette occasion relire le décret sur la justification du concile de Trente (session VI, 13 janvier 1547), prenons par exemple, au chapitre 10, ce passage :
« Ainsi donc, ceux qui ont été justifiés et sont devenus "amis de Dieu" et "membres de sa famille" (Jn 15,15 ; Ep 2,19) marchant "de vertu en vertu" (Ps 83,8) se renouvellent (comme dit l’Apôtre) de jour en jour (2Co 4,16), c’est-à-dire en mortifiant les membres de leur chair (Col 3,5) et en les présentant comme des armes à la justice pour la sanctification (Rm 6,13-19), par l’observation des commandements de Dieu et de l’Église ; ils croissent dans cette justice reçue par la grâce du Christ, la foi coopérant aux bonnes œuvres (Jc 2,22) et ils sont davantage justifiés, selon ce qui est écrit : "Celui qui est juste, sera encore justifié" (Ap 22,11) et aussi : "Ne crains pas d’être justifié jusqu’à la mort" (Si 18,22) et encore "Vous voyez que l’homme est justifié par les œuvres et non par la foi seule" (Jc 2,24). Cet accroissement de justice, la sainte Église le demande quand elle dit dans la prière : "Seigneur, augmente en nous la foi, l’espérance et la charité" » (DS 1535).
Autrement dit, si nous sommes fidèles à chaque grâce, la grâce augmente en nous.
À l’inverse, précise saint Paul, cette grâce peut rester « sans effet ». Dieu agit, mais il n’impose pas. La grâce demande une coopération libre, une réponse concrète de la vie. Les sacrements ne sont ni automatiques ni magiques ; ils sont des actes de Dieu qui demandent un cœur ouvert et disponible.
Ainsi, ce texte de saint Paul place chacun de nous dans une tension féconde : entre le don absolu de Dieu et la responsabilité de l’homme, entre une œuvre déjà accomplie dans le Christ et son accueil toujours à reprendre.
En proclamant « le jour du salut », saint Paul ne cherche pas à inquiéter, mais à réveiller. Il rappelle que chaque instant peut devenir un lieu de rencontre décisive avec la miséricorde de Dieu, et que refuser d’y répondre, ce n’est pas seulement différer, mais risquer de passer à côté de la grâce offerte aujourd’hui.
Évangile (Mt 6,1-6.16-18)
La traduction et le commentaire sont extraits de : Françoise BREYNAERT, L’évangile selon saint Matthieu, un collier d’oralité en pendentif en lien avec le calendrier synagogal. Traduction depuis la Pshitta. Préface Mgr Mirkis (Irak) ; Mgr Dufour (France) et Mgr Kazadi (Congo RDC). Parole et Silence, décembre 2025 ou janvier 2026.
Mt 6,1-4 L’aumône
« 6,1 Faites donc attention / à votre aumône,
à ce que vous ne la fassiez pas devant les hommes, / en sorte d’être vus par eux ;
sinon, vous n’avez pas de salaire / auprès de votre Père qui est dans les cieux.
2 Quand donc tu fais l’aumône, / ne sonne pas de la trompette [corne] devant toi,
comme font les hypocrites / dans les synagogues et dans les marchés,
pour être glorifiés / par les hommes.
Amen, je vous le dis : / ils ont reçu leur salaire !
3 Pour toi, quand tu fais l’aumône, / que ta gauche ne sache pas ce que fait ta droite,
4 afin que ton aumône / soit dans le secret ;
et ton Père, / qui voit dans le secret,
Lui, / te [le] rendra ouvertement. »
Dans les Béatitudes, Jésus encourageait les actes de miséricorde dont l’aumône fait partie. Après avoir implanté la vertu, il en détruit maintenant le ver rongeur qui en ferait périr les fruits : la vaine gloire. Pour cela, il entre en matière comme s’il s’agissait d’une bête rusée qui surprend celui qui manque de vigilance : « Faites donc attention » (Mt 6,1). Jésus sait qu’il n’est pas toujours possible de faire l’aumône en secret, il s’attaque uniquement aux dispositions de l’esprit : « à ce que vous ne la fassiez pas devant les hommes, en sorte d’être vus par eux » (Mt 6,1). Les images de la trompette ou de main gauche ignorant la main droite sont des images hyperboliques. Si la vie est comme un théâtre, pourquoi choisir celui dont les spectateurs sont des humains à l’estime changeante, alors que nous pourrions avoir pour théâtre celui dont le spectateur est le Roi du Ciel et de la terre, notre Père qui voit dans le secret ! Ceux qui demandent leur récompense aux hommes la reçoivent des hommes, mais Dieu voulait nous donner lui-même la récompense.
En Mt 6,1 et 2, la Pshitta parle deux fois d’aumône zeḏqṯā. Or, pour Mt 6,1, il y a deux grandes familles de manuscrits grecs, l’une avec δικαιοσυνην (justice), et l’autre avec ἐλεημοσύνην (aumône), aucune erreur de copiste ne pourrait passer de l’un à l’autre. En partant de l’araméen, zeḏqṯā est correctement traduit ἐλεημοσύνην, l’aumône, ce qu’a retenu la version grecque liturgique. Mais on peut avoir δικαιοσυνην, la justice (dans les manuscrits retenus par Nestle-Aland) si on a lu ou entendu zaḏiqūṯā au lieu de zeḏqṯā, ce qui constitue d’ailleurs une preuve que l’évangile a été composé par Matthieu en araméen, avant d’être traduite en grec, et c’est aussi un argument de l’antériorité de la Pshitta sur les vieilles syriaques.
Mt 6,5-8 La prière
« 6,5 Et quand tu pries, / ne sois pas comme les hypocrites,
qui aiment se tenir debout dans les synagogues / et aux angles des marchés pour prier,
afin qu’ils soient vus / par les hommes.
Amen, je vous le dis : / ils ont reçu leur salaire !
6 Mais toi, quand tu pries, / entre dans ta chambre, ferme ta porte,
et prie ton Père / qui est dans le secret.
Et ton Père, / qui voit dans le secret,
te le rendra / ouvertement ! » – Acclamons la Parole de Dieu.
L’évangile est fait pour être proclamé, avec un balancement du corps gauche / droite qui fait jouer le contraste entre « le secret » et « ouvertement » (le grec universitaire de Nestle Aland, ou les vieilles syriaques n’ont pas « ouvertement b-gelyā » de sorte qu’on n’a pas ce contraste.
La prière juive, publique ou privée, est nourrie d’une conscience aiguë de la miséricorde de Dieu, elle est donc essentiellement une bénédiction, et pour le juif pieux, chaque heure donne lieu à une bénédiction ou élévation.
C’est une chose que de savoir des choses vraies sur Dieu, et c’est une autre chose que de prier de manière authentique, sincère, vraie, avec une intention pure.dd
Les hypocrites prient, mais pour être vus des hommes donc sans penser à Dieu. Comme précédemment, ils ne reçoivent que ce qu’ils ont recherché : l’estime des hommes. Et ce n’est pas de rabâcher beaucoup de paroles qui compte, il faut simplement de la constance et exposer notre demande simplement mais avec persévérance. Ceci étant dit, la répétition de prières vocales façonne le cœur en l’habitant.
Prier dans le secret signifie rencontrer Dieu le Père, notre créateur, or toute rencontre est hautement personnelle. Nous sommes devant Dieu sans masque, il nous parle là où nous en sommes, même si ce n’est pas très brillant.
Nous pouvons toujours progresser dans la pureté de notre intention, et dans l’authenticité de notre relation au Seigneur.
En conseillant la prière dans le secret, Jésus ne s’oppose pas aux prières publiques, que l’Église va d’ailleurs maintenir. Jésus veut éduquer à la valeur de l’invisible. La prière peut sembler un effort ingrat, un travail intérieur, mais son mérite caché a toujours une efficacité qui finira par apparaître au grand jour.
Mt 6,16-18. Le jeûne
« 16 Quand vous jeûnez, donc, / ne soyez pas sombres (tristes) comme les hypocrites :
ils décomposent leur visage, en effet, / en sorte d’être vus par les hommes en train de jeûner.
Amen, je vous le dis : / ils ont reçu leur salaire !
17 Mais toi, quand tu jeûnes,
lave ta face et oins ta tête, / 18 en sorte de ne pas être vu par les hommes en train de jeûner,
mais par ton Père / qui est dans le secret.
Et ton Père, qui voit dans le secret, / lui, te le rendra. »
Dans le jeûne officiel de la fête des Expiations (Kippour), il s’agit de s’humilier (verbe « mak ») devant Dieu (Lv 16,29 ; 16,31 ; 23,27 ; 23,32), et il n’y a aucun secret, au contraire puisque « quiconque ne s’humiliera [mak] pas ce jour-là sera retranché des siens » (Lv 23,29). Dès lors, quelle que soit la circonstance, les Hébreux ont pu avoir un certain réflexe de bien montrer qu’ils jeûnent, (en « décomposant leur visage » par exemple avec de la cendre sur le visage, une barbe non rasée…) et Jésus corrige ce « m’as-tu vu » comme il l’avait fait pour l’aumône et la prière (Mt 6,4.6) : l’enjeu du jeûne est la relation tout à fait personnelle et unique de chacun à Dieu son Père.
Le jeûne peut être vécu dans des buts divers que Jésus ne précise pas : se préparer à une révélation, s’humilier, remercier, se mettre en communion avec ceux qui manquent, etc. Là encore, jeûner dans le secret, c’est jeûner avec une intention pure.
Dans le Rosaire, le carême correspond au 3e mystère lumineux : « C’est aussi un mystère de lumière que la prédication par laquelle Jésus annonce l’avènement du Royaume de Dieu et invite à la conversion, remettant les péchés de ceux qui s’approchent de Lui avec une foi humble ; ce mystère de miséricorde qu’il a commencé, il le poursuivra jusqu’à la fin des temps, principalement à travers le sacrement de la Réconciliation, confié à son Église. » (Pape Jean Paul II, Lettre apostolique sur le Rosaire, 21)
En vous souhaitant un bon carême. Pour ceux qui veulent commencer à mémoriser des récitatifs évangéliques, je recommande le petit ouvrage : Françoise BREYNAERT, Le témoignage primitif de Pierre et Jean. Imprimatur Paris. Préface Mgr Mirkis (Irak). Parole et Silence, 2024.
Date de dernière mise à jour : 09/01/2026