Baptême du Seigneur (A)

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Première lecture (Is 42, 1-4.6-7)

Psaume (Ps 28 (29), 1-2, 3ac-4, 3b.9c-10)

Deuxième lecture (Ac 10, 34-38)

Évangile (Mt 3, 13-17)

Première lecture (Is 42, 1-4.6-7)

Ainsi parle le Seigneur : « Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu qui a toute ma faveur. J’ai fait reposer sur lui mon esprit ; aux nations, il proclamera le droit. Il ne criera pas, il ne haussera pas le ton, il ne fera pas entendre sa voix au-dehors. Il ne brisera pas le roseau qui fléchit, il n’éteindra pas la mèche qui faiblit, il proclamera le droit en vérité. Il ne faiblira pas, il ne fléchira pas, jusqu’à ce qu’il établisse le droit sur la terre, et que les îles lointaines aspirent à recevoir ses lois. Moi, le Seigneur, je t’ai appelé selon la justice ; je te saisis par la main, je te façonne, je fais de toi l’alliance du peuple, la lumière des nations : tu ouvriras les yeux des aveugles, tu feras sortir les captifs de leur prison, et, de leur cachot, ceux qui habitent les ténèbres. » – Parole du Seigneur.

Le contexte historique est celui de l’exil à Babylone et du retour en Israël. Les gens restés au pays en sont encore à une monolâtrie plutôt qu’à un monothéisme véritable : ils se gardent d’adorer les idoles ou d’invoquer les Baals des peuples avoisinants, mais ils ne nient pas leur existence : « N’adore point un dieu étranger, c’est moi Adonaï, ton Dieu. » (Ps 81, 10-11). De plus, ils considèrent ceux qui rentrent de l’exil comme des « punis » par Dieu.

Les exilés ont au contraire fait un cheminement spirituel étonnant, profond, décisif. Confrontés au monothéisme philosophique de Cyrus, ils lui ont tenu tête, ils ont affirmé que l’unique dieu, créateur de l’univers, c’était le Dieu de l’Alliance, le reste, ce sont des idoles qui n’existent pas. Ils ont fait l’expérience de la présence de Dieu qui les accompagne et ils ont grandi dans la révélation que Dieu est amour : on n’enferme pas Dieu dans une logique de donnant-donnant. L’amour dépasse toutes les proportions et toutes les logiques.

Pour une part, il semblerait que le "Serviteur" parle à ses compatriotes et soit parmi eux ; il va « ouvrir les yeux des aveugles » : amener les compatriotes restés au pays à quitter une vision trop étroite de Dieu : la logique de l’amour fait éclater la logique du Dieu qui aurait « puni » les exilés. Il doit ensuite probablement aussi les amener à quitter leur pessimisme devant la modestie de la reconstruction nationale sous la domination étrangère.

Il doit amener tout le peuple à quitter le péché et à suivre la Torah ; le Serviteur est « alliance du peuple » (Is 42, 6) autrement dit, la Torah qu’il actualise ne concerne encore que le peuple d’Israël.

Il doit faire « sortir les prisonniers ». Au sujet des exilés à Babylone, l’image semble excessive ; mais de retour en Judée, ils sont sous une oppression samaritaine et perse qui peut justifier cette image. Le serviteur doit avoir un rôle socio-politique dans ce contexte.

En sauvant son peuple et en le ramenant de tous les pays où il a été dispersé, Dieu va révéler sa gloire aux yeux de toutes les nations. C’est donc la réussite de cette tâche, confiée au serviteur, qui fera de lui la « lumière des nations ».

Le Serviteur est appelé « l’élu » (Is 42,1). Le vocabulaire de l’élection ne concerne jamais les prophètes de façon directe, et contrairement aux prophètes, le Serviteur « n’élève pas le ton » (Is 42,2). Alors qui est le Serviteur ? Le "Serviteur" ne peut pas être Cyrus dont Isaïe dit qu’il ne connaît pas Dieu et qu’il n’est qu’un rapace (Is 45-46), il ne peut pas non plus être le reste d’Israël qui confesse ses fautes en réponse à la prédication du Serviteur (Isaïe 53,8)… Sans effacer un enracinement historique de l’ensemble des chapitres d’Isaïe 42, 49, 50, 52 et 53, Benoît XVI nous dit : « Le grand chant du Serviteur de YHWH en Isaïe 53 est une parole en attente. Dans son contexte historique, on ne trouve aucune confirmation. Elle reste ainsi une question ouverte. » [1] Ce qui est vrai pour Is 53 l’est aussi, en partie, pour le chapitre 42.

Or voici qu’au Jourdain, Jésus vient humblement se faire baptiser par Jean, se mettant au rang de ceux qu’il est venu sauver. Dès qu’il sort de l’eau, les cieux s’ouvrent, l’Esprit descend sur lui comme une colombe, et une voix venue du ciel se fait entendre. Cette voix ne parle pas au hasard : elle reprend explicitement deux textes majeurs de l’Ancien Testament. Elle commence par le psaume 2, qui s’adresse au Messie royal : « Tu es mon fils ; moi, aujourd’hui, je t’ai engendré » (Ps 2,7). Et elle s’achève en citant Isaïe : « Voici mon serviteur, que je soutiens, mon élu en qui mon âme se complaît » (Is 42,1).

Ce double écho révèle que Jésus est à la fois le Messie roi et le Serviteur humble. Le Père proclame qu’en lui se rejoignent la dignité royale annoncée par le psaume et la douceur du Serviteur d’Isaïe. Jésus reçoit l’Esprit comme le Fils souverain, mais il accomplira sa mission avec la tendresse, la patience et la délicatesse du Serviteur. Il portera la justice aux nations, mais sans violence ; il libérera les captifs, mais par la compassion ; il vaincra le mal, mais par l’amour.

Ainsi, au Baptême du Christ, la prophétie d’Isaïe cesse d’être une promesse lointaine : elle devient visible. La voix du Père tisse en une seule phrase l’identité profonde de Jésus. Celui qui sort de l’eau est le Fils bien-aimé, investi de l’Esprit, et le Serviteur que Dieu soutient pour éclairer les nations et renouveler le monde.

Plus loin dans l’évangile de Matthieu, après un tableau général des guérisons opérées par Jésus, l’évangéliste conclut en montrant que Jésus accomplit le Serviteur du livre d’Isaïe : « ... Afin que s’accomplît ce qui a été dit par le prophète Isaïe : Il a pris nos infirmités et porté nos maladies » (Mt 8,17). La « citation » de Matthieu reprend Isaïe 53, 4a, mais il infléchit le texte en disant que Jésus a volontairement pris nos infirmités. Dans le récit d’Isaïe (hébreu), nos châtiments retombent sur le serviteur qui les subit : « Ce sont nos douleurs dont il était chargé » (Isaïe 53, 4a). « Dans ses blessures nous trouvons la guérison » (Isaïe 53, 5). Mais dans le récit de Matthieu, Jésus prend en charge nos maux physiques, littéralement et activement, et ceci pour les guérir, par sa passion rédemptrice.

Plus explicitement, au chapitre 12, Matthieu cite Isaïe 42, 1-4 : « Étant sortis, les Pharisiens tinrent conseil contre lui, en vue de le perdre. L’ayant su, Jésus se retira de là. Beaucoup le suivirent et il les guérit tous et il leur enjoignit de ne pas le faire connaître, pour que s’accomplisse l’oracle d’Isaïe le prophète: "Voici mon serviteur que j’ai choisi, mon Bien-Aimé qui a toute ma faveur. Je placerai sur lui mon Esprit et il annoncera le Droit aux nations. Il ne fera point de querelles ni de cris et nul n’entendra sa voix sur les grands chemins. Le roseau froissé, il ne le brisera pas, et la mèche fumante, il ne l’éteindra pas, jusqu’à ce qu’il ait mené le Droit au triomphe : en son nom les nations mettront leur espérance." » (Mt 12, 15-21)

Psaume (Ps 28 (29), 1-2, 3ac-4, 3b.9c-10)

« Rendez au Seigneur, vous, les dieux, rendez au Seigneur gloire et puissance. Rendez au Seigneur la gloire de son nom, adorez le Seigneur, éblouissant de sainteté. La voix du Seigneur domine les eaux, le Seigneur domine la masse des eaux. Voix du Seigneur dans sa force, voix du Seigneur qui éblouit. Le Dieu de la gloire déchaîne le tonnerre. Et tous dans son temple s’écrient : ‘Gloire !’. Au déluge le Seigneur a siégé ; il siège, le Seigneur, il est roi pour toujours ! »

Le psaume 28 appartient au premier livre du psautier (Ps 1–41), un ensemble marqué par la prière du juste confronté à la violence du mal. Au cœur de cette tension, le psaume 28 apparaît comme un souffle puissant : il rappelle que Dieu reste souverain malgré les tempêtes météorologiques ou les tempêtes politiques, sociales ou spirituelles que traverse Israël.

Le texte est construit comme une véritable théophanie : un orage éclate sur la Méditerranée, franchit les montagnes du Liban, secoue le désert, puis s’apaise enfin dans la bénédiction et la paix. « Voix du Seigneur dans sa force, voix du Seigneur qui éblouit. Le Dieu de la gloire déchaîne le tonnerre ». On y voit la description d’un orage, transformé en une liturgie cosmique où la nature entière devient le Temple de Dieu. « Et tous dans son temple s’écrient : ‘Gloire !’ »

Le langage du psaume 28 fait écho à un contexte bien connu du Proche-Orient ancien. Les populations voisines d’Israël, en particulier les Cananéens, vénéraient Baal, dieu de l’orage, de la fertilité et de la pluie. Les textes d’Ougarit parlent de lui comme du maître du tonnerre et des eaux. Or, le psaume 28 reprend les attributs traditionnels de Baal — la tempête, la voix qui tonne, la souveraineté sur les eaux — et les attribue explicitement au Seigneur d’Israël. C’est une manière théologique forte de proclamer : ce n’est pas Baal, mais YHWH qui règne. « Rendez au Seigneur, vous, les dieux, rendez au Seigneur gloire et puissance. Rendez au Seigneur la gloire de son nom, adorez le Seigneur, éblouissant de sainteté. »

Cette relecture purement biblique d’une imagerie païenne n’est pas une imitation, mais un renversement. Israël, en intégrant les motifs poétiques du monde voisin, affirme avec force l’unicité de son Dieu, maître de la création entière. Le Créateur n’est pas un dieu guerrier, il n’est pas une force cosmique, il est le Dieu de l’Alliance, le Dieu qui fait Alliance avec les hommes et les élève à participer à sa vie.

Le psaume 28 (29) est l’un des plus majestueux hymnes du psautier. Il célèbre la voix du Seigneur et proclame que le Seigneur règne, non seulement sur Israël, mais sur les forces les plus redoutées du monde ancien.

Saint Augustin interprète la tempête non comme un phénomène naturel, mais comme l’annonce du Verbe de Dieu qui se fait entendre dans le monde, c’est-à-dire le Christ. La « voix du Seigneur » est, pour lui, la proclamation de l’Évangile, puissante comme le tonnerre, capable de briser les cèdres du Liban – image des orgueilleux qui résistent à Dieu – et de faire bondir les montagnes – image des cœurs transformés par la grâce.

Les multiples « voix du Seigneur » deviennent ainsi la voix dans les prophètes, la voix au baptême du Christ, la voix dans la prédication apostolique, la voix dans le cœur du croyant. Pour saint Augustin, la tempête qui traverse le psaume symbolise aussi les secousses spirituelles provoquées par la Parole : elle purifie, bouleverse, convertit, puis conduit à la paix finale.

Le psaume peut aussi être lu en lien avec la 2e lecture et avec l’évangile de ce jour de fête.

La gloire que le psaume attribue au Seigneur – « Rendez au Seigneur gloire et puissance » (Ps 28,1) – Pierre la reconnaît désormais dans la personne du Christ : « la bonne nouvelle de la paix par Jésus-Christ, lui qui est le Seigneur de tous » (Ac 10,36).

Quand le psalmiste proclame : « La voix du Seigneur domine les eaux, le Seigneur domine la masse des eaux. » (Ps 28,3), l’Église y entend désormais la voix du Père qui retentit au-dessus des eaux du baptême : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui en qui je me suis complu ! » (Mt 3,17). Ainsi, la voix qui domine les eaux dans le psaume devient, dans l’Évangile et dans le témoignage de Pierre, la voix qui désigne Jésus comme Fils.

« Voix du Seigneur dans sa force, voix du Seigneur qui éblouit. Le Dieu de la gloire déchaîne le tonnerre ». Cette force, Pierre en dévoile la source et la manifestation : « Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint et de puissance. Là où il passait, il faisait le bien et guérissait tous ceux qui étaient sous le pouvoir du diable, car Dieu était avec lui. » (Ac 10,38). Le « tonnerre » de Dieu n’est pas destruction mais victoire sur le mal ; il éclate sous la forme d’actes de miséricorde et de délivrance.

« Et tous dans son temple s’écrient : Gloire ! » Invité chez le centurion Corneille, Pierre déclara : « Dieu est impartial : il accueille celui qui le craint, quelle que soit la nation » (Ac 10,34-35). Et, témoin de leur foi, Pierre dit : « "Peut-on refuser l’eau du baptême à ceux qui ont reçu l’Esprit Saint aussi bien que nous ?" Et il ordonna de les baptiser au nom de Jésus-Christ. Alors ils le prièrent de rester quelques jours avec eux. » (Ac 10, 47-48). C’est ainsi que ce ne sont pas seulement tous ceux qui étaient dans le temple de Jérusalem mais tous les hommes qui s’ouvrent au Seigneur qui s’écrient « gloire ! »

« Le Baptême remet le péché originel, tous les péchés personnels et les peines dues au péché. Il fait participer à la vie divine trinitaire par la grâce sanctifiante, par la grâce de la justification qui incorpore au Christ et à son Église. Il donne part au sacerdoce du Christ et il constitue le fondement de la communion avec tous les chrétiens. Il dispense les vertus théologales et les dons de l’Esprit Saint. Le baptisé appartient pour toujours au Christ : il est marqué du sceau indélébile du Christ (caractère). » (2005 Compendium CEC 263)

Le psaume dit encore : « Il siège, le Seigneur, il est roi pour toujours ! » (Ps 28,10). En 1926, au Mexique, deux cent mille personnes sont mortes en criant « Viva Cristo Rey ! », vive le Christ Roi : ils ont versé leur sang parce qu’ils croyaient en la royauté sociale du Christ.

La royauté du Christ n’est pas acceptée, mais le Christ aura sa royauté sur le monde. Dans la prière du Notre Père, si l’accomplissement du règne et de la volonté de Dieu sur la terre comme au ciel est l’objet d’une demande, c’est que Dieu a l’intention de l’exaucer. Les trois premières demandes sont une promesse de l’accomplissement eschatologique du Royaume de Dieu sur la terre comme au ciel, pour la sanctification du Nom de Dieu, pour son honneur, pour la réussite de son projet créateur. Ce règne passera par un jugement eschatologique au moment de la venue glorieuse du Christ. Le pouvoir de ceux qui persécutent le Christ s’anéantira donc bientôt.

Deuxième lecture (Ac 10, 34-38)

En ces jours-là, quand Pierre arriva à Césarée, chez un centurion de l’armée romaine, il prit la parole et dit : « En vérité, je le comprends, Dieu est impartial : il accueille, quelle que soit la nation, celui qui le craint et dont les œuvres sont justes. Telle est la parole qu’il a envoyée aux fils d’Israël, en leur annonçant la bonne nouvelle de la paix par Jésus-Christ, lui qui est le Seigneur de tous. Vous savez ce qui s’est passé à travers tout le pays des Juifs, depuis les commencements en Galilée, après le baptême proclamé par Jean : Jésus de Nazareth, Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint et de puissance. Là où il passait, il faisait le bien et guérissait tous ceux qui étaient sous le pouvoir du diable, car Dieu était avec lui. » – Parole du Seigneur.

Tout d’abord, qui est ce centurion ? « Pieux et craignant Dieu, ainsi que toute sa maison, il faisait de larges aumônes au peuple juif et priait Dieu sans cesse. Il eut une vision. Vers la neuvième heure du jour, l’Ange de Dieu -- il le voyait clairement -- entrait chez lui et l’appelait : "Corneille !" Il le regarda et fut pris de frayeur. "Qu’y a-t-il, Seigneur ?" Demanda-t-il. -- "Tes prières et tes aumônes, lui répondit l’ange, sont montées devant Dieu, et il s’est souvenu de toi. Maintenant donc, envoie des hommes à Joppé et fais venir Simon, surnommé Pierre. » (Ac 10, 1-5)

Ce centurion était un craignant-Dieu, c’est-à-dire qu’il s’attachait à suivre le Décalogue, les commandements de Dieu. Il fut ainsi préparé au baptême. Combien plus le baptisé doit-il demeurer fidèle. Demandons en ce jour la lumière de l’Esprit Saint et, comme le centurion Corneille, laissons-nous guider par la Loi, le Décalogue. Sommes-nous fidèles à la prière ? Avons-nous péché contre l’espérance, par présomption ou par désespoir ? Avons-nous fait des serments sans nécessité, pour attester un mensonge, une chose mauvaise ? Les enfants ont-ils obéi ? Les parents leur ont-ils donné les soins dont ils ont besoin ? Avons-nous blessé le prochain ? Lui avons-nous souhaité du mal ? Ou nous sommes-nous souhaité du mal à nous-mêmes ? Avons-nous péché contre la sainte vertu de pureté ? Avons-nous fait du tort au prochain par vol, tromperie, injustice ? Avons-nous calomnié ou révélé des secrets ? Avons-nous nourri de la convoitise et de la jalousie ? La Loi est une lumière sur notre route. Régulièrement, demandons pardon au Seigneur dans le sacrement de réconciliation.

« Dieu est impartial » dit saint Pierre. Dieu ne regarde pas l’origine, mais le cœur ; il accueille « celui qui le craint et pratique la justice », quelle que soit la nation.

Saint Pierre en vient alors à rappeler qui est Jésus, et d’où vient sa mission. Tout commence « après le baptême proclamé par Jean », moment où Jésus est publiquement désigné et consacré par Dieu. Ce que Pierre appelle « l’onction d’Esprit Saint et de puissance » renvoie à la colombe du Jourdain et à la voix du Père : l’Esprit repose sur Jésus pour faire de lui l’Oint, le Messie. Alors, « là où il passait, il faisait le bien et guérissait tous ceux qui étaient sous le pouvoir du diable, car Dieu était avec lui. » Il ne s’agit pas seulement d’une compassion humaine. Pour saint Pierre, les actes de Jésus manifestent la libération profonde que Dieu accorde par lui. Jésus fait le bien non seulement parce qu’il est bon, mais parce que Dieu demeure en lui et qu’il agit avec la puissance de l’Esprit, il est le Fils de Dieu.

Cette synthèse de saint Pierre est remarquable : en quelques phrases, il exprime la mission du Christ, la puissance de l’Esprit et le renouvellement du monde. Et tout cela s’adresse à un païen, dans une maison romaine, comme pour montrer que l’Évangile franchit toutes les frontières.

Par les paroles que saint Pierre adressa au centurion Corneille et aux païens qui se trouvaient avec lui, nous pouvons savoir ce qu’annonçaient les apôtres, quelle était leur prédication et quelle doctrine ils avaient sur Dieu.

« Les paroles de Pierre indiquaient clairement que le Dieu que Corneille craignait déjà auparavant, dont il avait été instruit par la Loi et les prophètes et à cause de qui il faisait ses aumônes, celui-là était véritablement Dieu. Mais il manquait à Corneille la connaissance du Fils. […] C’est donc le Fils de Dieu et sa venue, encore ignorés des hommes, qu’annonçaient les apôtres à ceux qui avaient déjà été instruits sur Dieu. […] Il leur a attesté que Jésus-Christ est le Fils de Dieu, le juge des vivants et des morts - ce Jésus-Christ même en qui il commanda de les baptiser pour la rémission des péchés -; et non seulement cela, mais il a attesté aussi que c’est bien Jésus lui-même qui est le Fils de Dieu, ce Jésus qui, pour avoir été oint par l’Esprit Saint, est appelé Jésus-Christ [Christ est le mot grec, Messie est le mot hébreu, et ces deux mots signifient qu’il a reçu l’onction de l’Esprit Saint]. Et c’est ce même Jésus qui est né de Marie, comme l’implique le témoignage de Pierre. » (Irénée, Contre les Hérésies Liv.3 ch.12)

Saint Pierre n’invente rien, il suit son maître, Jésus. En Mt 15,1-20, Jésus estompa déjà la marque alimentaire de la « séparation » entre Israël et les nations. Puis, en répondant à la Cananéenne qui l’implorait pour sa fille « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis qui ont erré loin de la maison d’Israël » (Mt 15,24), ce n’était donc pas tant la « séparation » entre les Juifs et les païens que Jésus voulut maintenir, mais c’est la vocation d’Israël et le dessein divin selon lequel les païens seront évangélisés sur le socle culturel du peuple hébreu qui devait donc être restauré d’abord. La Cananéenne l’a accepté sans se laisser désarçonner: « Oui, Seigneur ; même les chiens mangent les miettes qui tombent des tables de leurs maîtres, et ils vivent » (v. 27). Alors Jésus exauce la Cananéenne (v. 28) et peu après il opère une multiplication des pains en milieu largement non-juif.  

Saint Jean Chrysostome commente à son tour : « Voyez comment le centurion s’est rendu agréable. À peine a-t-il entendu la parole, il a obéi ; aujourd’hui, me direz-vous, un ange viendrait, que personne ne l’écouterait. Mais aujourd’hui les signes sont beaucoup plus considérables qu’autrefois, et cependant combien d’incrédules ? Pierre communique ensuite la doctrine, et il a soin de conserver aux Juifs, leur noble prérogative. ‘Dieu a fait entendre sa parole aux enfants d’Israël, en leur annonçant la paix, par Jésus-Christ, qui est le Seigneur de tous’. […] Par là, il déclare que la parole a été envoyée par Dieu, d’abord aux Juifs. […] ‘Il passait, en faisant le bien, et en guérissant tous ceux qui étaient sous la puissance du démon’. […] Pour surmonter le démon il fallait que ce pouvoir fût grand. On en donne la cause : ‘Parce que Dieu était avec lui’ ». (Saint Jean Chrysostome, Homélie 23 sur les Actes des Apôtres)

Évangile (Mt 3, 13-17)

Extraits de : Françoise BREYNAERT, L’évangile selon saint Matthieu, un collier d’oralité en pendentif en lien avec le calendrier synagogal. Traduction depuis la Pshitta. Préface Mgr Mirkis (Irak) ; Mgr Dufour (France) et Mgr Kazadi (Congo RDC). Parole et Silence, 2025.

« 13 Alors, / Jésus vint de Galilée,
au Jourdain auprès de Jean, / pour être baptisé par lui.

14 Or lui, Jean, l’en empêchait / en disant :
‘Moi, j’ai besoin d’être baptisé par toi, / et, toi, tu es venu vers moi !’

15 Or lui, Jésus, répondit / et lui dit :
‘Permet / maintenant :
car c’est ainsi qu’il nous convient de remplir / toute justice.’
Et, alors, / il lui permit.
16 Or dès qu’il fut baptisé, / Jésus,
aussitôt, il remonta / des eaux
et s’ouvrirent à lui / les cieux.
Et il vit l’Esprit de Dieu qui descendait comme une colombe / et qui vint sur lui[2].

17 Et voici une voix depuis les Cieux, / qui disait :
‘Celui-ci est mon Fils bien-aimé, / celui en qui je me suis complu !’ »

Mt 3,13. Jésus, le juge (cf. Mt 3,11), vient se faire baptiser avec ceux qu’il doit juger. En fait, ce qui est d’abord étonnant, c’est qu’étant Dieu, il ait consenti à naître de la Vierge Marie (Mt 1,16.23.25), tout le reste n’est que la conséquence légitime du premier fait.

Mt 3,14-15 (qui n’a pas de parallèle en Mc, Lc et Jn) nous montre Jean empêchant [klā] Jésus de se faire baptiser, et Jésus le convainc en lui disant qu’il faut accomplir toute justice [kīnūṯā].

Comme pour Joseph, l’homme juste [kinā] (Mt 1,19), cette justice [kīnūṯā] joue sur deux tableaux : intégrité et droit de l’autre[3]. Jésus considère le baptême d’eau institué par Jean, prophète et fils de Zacharie (prêtre), comme un précepte auquel il obéit. Le nom kīnūṯā dérive du verbe Kwn qui signifie exister, commencer à être, être droit, être ferme, stable. Jésus, en s’associant à ceux qui se faisaient baptiser en confessant leurs péchés (Mt 3,6, cf. Mc 1,5), commence à être « l’Agneau de Dieu, celui qui enlève le péché du monde » (Jn 1,29) comme il a été dit dans le témoignage primitif de Pierre et Jean[4].

C’est donc, pour Jésus, un acte d’expiation préfigurant sa Passion.

Mt 3,16-17. Aussitôt, le ciel s’ouvre.

L’évangile de Matthieu dit que c’est Jésus qui voit le ciel s’ouvrir et l’Esprit descendre comme une colombe (dans la récitation orale, de la main droite, on suggère la colombe qui descend en tournoyant au-dessus de la tête).

La voix céleste reprend le psaume 2 qui s’adresse au Messie royal « Tu es mon fils ; moi, aujourd’hui, je t’ai engendré » (Ps 2,7) ; et elle cite Isaïe « Voici mon serviteur, que je soutiens, mon élu en qui mon âme se complaît » (Is 42,1). Elle révèle ainsi que Jésus est à la fois le Messie roi et le Serviteur humble.

En araméen, nous avons une parole similaire à celle de Mc 1,11 ou de Lc 3,22. Nous avons ici, conjugué à la forme passive ou réfléchie, le verbe ṣbā qui signifie désirer, vouloir, se complaire en, aimer[5]. Le Père et le Fils ont une même volonté aimante, et Jésus porte en son être profond la volonté divine du Père. On peut dire que Jésus porte en lui le vouloir divin : la forme verbale eṣṭḇīṯ souligne puissance et dynamisme.

En Mt 3,17, le verbe grec eudokéô, malgré le lien avec « dokéô », ne tire pas du côté d’une bonne opinion, mais d’un bon vouloir[6]. Le sens de l’araméen est donc respecté, mais le fait que l’on n’a plus la même racine que dans le mot « volonté » a peut-être contribué aux difficultés qui sont apparues plus tard dans les discussions relatives à la personne de Jésus jusqu’à ce que l’Église définisse qu’une telle union des volontés est le lieu de l’unité de la nature humaine et de la nature divine, au 2e concile de Latran en l’an 649, confirmé au 3e concile de Constantinople (680–681)…

Bien évidemment, Jésus était déjà le Fils bien-aimé du Père avant son baptême au Jourdain ; Mt 1,18-25 était suffisamment clair. Mais ceux qui rejettent la divinité de Jésus le Messie auront beau jeu d’isoler les versets Mt 3,16-17, par exemple le docétisme de Cérinthe : « Après le baptême, le Christ, venant d’auprès de la Suprême Puissance qui est au-dessus de toutes choses, est descendu sur Jésus sous la forme d’une colombe […] Jésus a souffert et est ressuscité, mais le Christ est demeuré impassible, du fait qu’il était pneumatique »[7]. On pourrait aussi évoquer l’hérésie de l’adoptianisme (Jésus, au moment de son baptême, aurait été adopté comme Fils de Dieu). 

C’est sans doute la méconnaissance de la prophétie de Daniel qui a laissé la porte ouverte à ces interprétations hérétiques. Par l’Esprit de Dieu qui descend sur sa personne, Jésus est consacré comme Messie « Saint des Saints » (Dn 9,24), ce qui signifie qu’il inaugure sa mission sanctificatrice au milieu des hommes. Et Jean-Baptiste, qui est de famille sacerdotale, est au Jourdain dans un rôle analogue à celui qui « dédicace ».

Jésus peut en effet être assimilé au « Saint des Saints » parce qu’il est la présence de Dieu : son humanité est en effet unie à la divinité, selon les termes de la voix céleste : « Et voici une voix depuis les Cieux, / qui disait : ‘Celui-ci est mon Fils bien-aimé, / celui en qui je me suis complu !’ » (Mt 3,17).

La voix céleste désigne Jésus au peuple (« celui-ci est… »), alors que chez Luc (Lc 3,22), comme dans le témoignage primitif de Pierre et Jean (Mc 1,11) la voix céleste s’adresse à Jésus (« tu es… »). Une explication raisonnable est fournie par la composition en pendentif : la voix céleste « celui-ci est mon fils bien-aimé en qui je me complais [hānaw ber ḥabbīḇā d-ḇēh eṣṭḇīṯ] » (Mt 3,17) s’exprime en termes rigoureusement identiques à la Transfiguration (Mt 17,5) dans le « fil d’oralité » introduit par le baptême du Christ, cette « perle » du « collier compteur », un cas de figure qui ne se reproduit ni chez Marc ni chez Luc.

Dans les traditions orientales, le récit du baptême du Christ est proclamé lors de la fête de l’Épiphanie, le 6 janvier, qui était, avec la fête de Pâques, le jour le plus important pour le baptême chrétien[8]. Lors de la veillée pascale, il est clair que le catéchumène est baptisé dans la mort et la résurrection du Christ (Rm 6,4). Le 6 janvier, le catéchumène s’unit au baptême du Christ où sont manifestées sa solidarité avec l’humanité pécheresse et son union totale à la volonté aimante du Père (Mt 3,17). La voie la divinisation (un terme très prisé dans la théologie orientale) est alors bien définie : c’est l’union à la volonté divine, qui est une volonté aimante. Sans cette union, le baptême dans la mort et la résurrection du Christ n’aurait pas de vertu[9].

 

[1] J. RATZINGER, BENOIT XVI, L’enfance de Jésus, Flammarion, Paris 2012, p. 75.

[2] SyrC et SyrS : « et resta [qawī] sur lui ».

[3] Mgr ALICHORAN, L’évangile en araméen Mt 5–7, éditions Bellefontaine, 2002 sur Mt 5,6.

[5] Comme en italien, « ti voglio » signifie « je te veux » ou « je t’aime ».

[6] 1) ce qui semble bon à quelqu’un, il est de son bon plaisir. 1a) penser que ceci est bon, choisir, déterminer, décider. 1b) faire volontiers. 1c) être prêt à, préférer, choisir plutôt. 2) prendre plaisir à, être favorablement incliné envers quelqu’un. (Lexique Ictus)

[7] Saint IRÉNÉE, Contre les Hérésies I,26,1

[8] Ulrich LUZ, Matthieu 1–7 A commentary, Fortress Press,2007, p. 145

[9] L’union à la volonté divine, même si elle passe par une formation et donc par des médiations humaines, n’est pas une soumission à des êtres humains.

Date de dernière mise à jour : 25/11/2025