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Livre 7 Le purgatoire et l’éternité de l’amour
Livre 7 Le purgatoire et l’éternité de l’amour
Récit inaugural 30 janvier 1906
La prière pour les agonisants et pour les défunts
Une action des âmes du purgatoire dans le monde
Récit inaugural 30 janvier 1906
« J’étais dans mon état habituel. Mon Jésus béni vint et me dit : « Ma fille, il est nécessaire pour l’âme de faire le bien avec constance et de se conformer aux desseins de Dieu sur elle. Dieu est juste, saint et miséricordieux. L’âme ne doit pas être un jour patiente, humble et obéissante et, un autre jour, impatiente, fière et volage parce qu’ainsi ses vertus sont détraquées, un mélange de blanc et de noir, de lumière et de ténèbres où tout est confusion. Les chemins qu’empruntent ces âmes ne sont pas ceux du Créateur. Les conflits pullulent chez elles et nourrissent leurs passions, lesquelles cherchent la victoire avec l’aide des démons, des créatures et de leurs vertus détraquées. Si ces âmes sont sauvées, le feu du purgatoire aura beaucoup à faire pour les purifier.
De son côté, l’âme constante est habitée par la paix. Puisque la constance est l’épée devant laquelle tout désordre fuit, la constance est une chaîne qui lie toutes les vertus, blesse toutes les passions, réorganise tout à l’intérieur de l’âme, maintenant l’âme sur les chemins du Créateur. Il n’y aura plus rien à purifier pour elle dans le purgatoire puisque la constance aura tout ordonné en elle et l’aura placée sur les chemins du Créateur. » (30 janvier 1906)
Ce récit mentionne deux fois « le purgatoire », et insiste sur la constance d’une vie ordonnée selon les desseins de Dieu. Tels sont aussi les thématiques majeures qui reçoivent un développement original dans ce livre.
La charité ordonnée
Dans le livre 6, Luisa écrivait : « Oh ! ajouta-t-il en plaçant sa main sur mon front en y mettant une certaine pression. C’est parce qu’ils sont à Moi ! C’est pour ça que l’amour du prochain est une bonne chose. » (8 novembre 1903). Et, deux ans après, Jésus lui donna plus de détails : « Ma fille, la charité est vraie si, en faisant le bien au prochain, on le fait parce qu’il est mon image. Toute charité qui n’est pas exercée dans cette ambiance ne peut être appelée charité. […] Si, chez la créature, mon image est déformée par le péché, je perds le goût de l’aimer. Je l’abhorre même. » (8 septembre 1905). Dieu aime la créature parce qu’elle est son image, sinon, il la « supporte » (Rm 9,22), cependant, même s’il a perdu le goût d’aimer la créature déformée par le péché, « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle » (Jn 3,16). Jésus « se chargera [du verbe araméen « ṭᶜen » : supporter, porter ou porter comme une femme enceinte porte un enfant] de nos maladies [ou faiblesse] » (Mt 8,17).
Notre époque a redécouvert, avec bonheur, l’amour miséricordieux. Origène soulignait déjà que l’amour miséricordieux constitue toute la trame de l’amour de Dieu pour nous, que nous ayons des péchés grands et surabondants[1] ou que nous soyons une âme très avancée[2]. Simplement, Origène permet de comprendre l’Amour miséricordieux avec justesse. La charité est « ordonnée », orientée vers le bien, et la miséricorde est là pour reconstruire le bien. L’Amour miséricordieux appelle à la conversion. Il aime toujours le bien ! Le Seigneur voit aussi si l’effort du pécheur qui se convertit est héroïque. Il l’aimera d’autant plus. Jésus dit à Luisa : « La créature doit toujours s’efforcer de ressembler à son Créateur. » (8 septembre 1905).
Le verset du Cantique « Ordonnez en moi la charité » (Ct 2,4) inspire à Origène une réflexion profonde qui s’inspire de toute la Bible. Dieu aime avec ordre. Il aime suivant les degrés du bien : par exemple, il aime Moïse plus que le reste d’Israël, et Israël plus que pharaon.[3] En famille, la mère, la sœur et l’épouse reçoivent un amour particulier. Il y a aussi des nuances dans nos égards envers le père, le frère et les autres parents[4]. À cause de l’amour pour la vérité du Verbe de Dieu, on aimera davantage celui qui enseigne[5]. À cause de ses vertus qui l’apparentent à Dieu, on aimera davantage l’homme juste[6] (cette idée est reprise par saint Thomas[7]).
Dans la vie d’un prêtre, la charité ordonnée consiste à donner la priorité à sa mission. En vision, Luisa visite le purgatoire où un prêtre lui dit : « Mes graves souffrances proviennent du fait que, dans ma vie, j’ai été très attaché aux intérêts de ma famille, aux choses terrestres et un peu à quelques personnes. Cela fait beaucoup de tort à un prêtre, au point de lui former une cuirasse de fer couverte de boue qui l’enveloppe comme un vêtement. Seuls le feu du purgatoire et le feu de la privation de Dieu qui, comparé au second, fait disparaître le premier, peuvent détruire cette cuirasse. Oh ! Comme je souffre. Mes souffrances sont indicibles ! Prie, prie pour moi ! » (30 juillet 1904)
Ce n’est qu’un exemple. La volonté divine ne se manifeste pas seulement par les commandements divins, qui sont comme les bornes sur une piste de ski : ils évitent de tomber dans un ravin tout en laissant libre de faire toutes les figures de style sur la piste. La volonté divine se manifeste aussi par le devoir d’État, le travail que chacun doit accomplir là où il est.
Dans le livre 7, Jésus revient sur ce thème. « Quiconque parle et traite des choses de Dieu avec des manières ni douces ni paisibles montre que ses passions ne sont pas en ordre. Et si quelqu’un n’est pas ordonné, il ne peut inspirer l’ordre chez les autres. Par conséquent, si tu veux M’honorer, surveille tout ce qui n’est pas douceur et paix en toi. » (3 décembre 1906)
Le purgatoire
« L’Église appelle Purgatoire cette purification finale des élus qui est tout à fait distincte du châtiment des damnés. L’Église a formulé la doctrine de la foi relative au Purgatoire surtout aux Conciles de Florence (cf. DS 1304) et de Trente (cf. DS 1820 ; 1580). La tradition de l’Église, faisant référence à certains textes de l’Écriture (par exemple 1 Co 3,15 ; 1P 1,7), parle d’un feu purificateur » (CEC 1031).
Jésus dit à Luisa : « [Les âmes du purgatoire] sont privées de ma Présence parce qu’elles se voient salies par leurs péchés. Leurs péchés non seulement les empêchent de Me voir mais leur interdisent même de s’approcher de Moi parce que même le plus insignifiant péché ne peut exister en Présence de ma Sainteté infinie. Même si Je leur permettais de venir en ma Présence, souillées comme elles sont, cela leur causerait des tourments plus grands que ceux de l’enfer même. Il n’y a pas de plus grand tourment auquel Je pourrais soumettre une âme que de l’obliger à être en ma Présence quand elle est encore salie par le péché. » (1er avril 1922 – livre 14).
Saint Paul dit : « Si l’ouvrage construit par quelqu’un résiste, celui-là recevra un salaire ; s’il est détruit par le feu, il perdra son salaire. Et lui-même sera sauvé, mais comme s’il était passé à travers un feu » (1 Co 3,12-15). Et Benoît XVI commente : « C’est la rencontre avec Lui qui, en nous brûlant, nous transforme et nous libère pour nous faire devenir vraiment nous-mêmes. Les choses édifiées durant la vie peuvent alors se révéler paille sèche, vantardise vide et s’écrouler. Mais dans la souffrance de cette rencontre, où l’impur et le malsain de notre être nous apparaissent évidents, se trouve le salut. Le regard du Christ, le battement de son cœur nous guérissent grâce à une transformation assurément douloureuse, comme « par le feu ». Cependant, c’est une heureuse souffrance, dans laquelle le saint pouvoir de son amour nous pénètre comme une flamme, nous permettant à la fin d’être totalement nous-mêmes et par-là totalement de Dieu. »[8]
Luisa a compris que les âmes du purgatoire peuvent « travailler » et « marcher », mais uniquement dans le sens de la volonté de Dieu, c’est-à-dire de la purification. En cela, elles trouvent leur « contentement » et leur « gloire » (11 mars 1900 livre 3). De plus, « comme on n’entre pas au Ciel à moins d’être plein de Charité très pure et toute divine, si l’âme est sauvée, ce Souffle reçu au moment de sa création, elle ira le racheter à la force du feu, dans les flammes du purgatoire. L’âme ne sortira de là que lorsqu’elle débordera de charité. Qui sait quelle longue étape elle aura à franchir en ce lieu d’expiation ? » (14 octobre 1901 livre 4).
L’intérêt du livre 7 est de mettre en valeur le fait que ce qui compte dans notre vie, c’est l’amour, soit en négatif, soit en positif :
En négatif : « Je vis une âme du purgatoire qui nous fuyait. Sa honte était si intense qu’elle restait comme écrasée par l’humiliation. […] Elle me dit : ‘C’est que, ayant vécu une vie dévote, je me suis souvent abstenue de communier pour des peccadilles : pour avoir été tentée, pour ma froideur, pour des peurs. Parfois, j’allais même donner ces raisons au Confesseur pour l’entendre me dire de ne pas communier. […] Jésus-Christ dans le Très Saint Sacrement brûle d’Amour et du désir de se donner aux âmes. Il se sent mourir d’amour continuellement. Et si une âme est dans les conditions de Le recevoir, mais ne le fait pas à cause de prétextes simplistes, elle lui fait un affront. Elle lui cause tant de déplaisir qu’Il se sent suffoquer dans son Amour et Il brûle. […] Le Seigneur, pour me purger de ce défaut, m’a donné de prendre part au martyre qu’Il subit quand les âmes ne le reçoivent pas. » (14 octobre 1906).
En positif : « Ma fille, celui qui a le désir continuel de m’aimer est toujours avec Moi et ne peut jamais être une épine qui me blesse. Plutôt, il est un stimulant qui me soutient, me console, me caresse et m’apaise car l’Amour vrai a le pouvoir de rendre heureuse la personne aimée. Celui qui m’aime toujours ne peut me déplaire ni me dégoûter parce que l’Amour absorbe toute sa personne. Il pourrait faire des petites choses qui me déplairaient et qu’il ne remarquerait pas. Mais l’Amour a la vertu de purifier cela, de telle manière que Je puisse toujours trouver mes délices en cette personne. » (21 janvier 1907).
La prière pour les agonisants et pour les défunts
Dans l’Ancien Testament, on connaissait déjà la prière « pour les morts afin qu’ils soient délivrés de leurs péchés » (2 Mac 12,45), ce qui ne s’explique que dans la perspective d’un « purgatoire » considéré comme un parvis de la résurrection bienheureuse :
« Car, s’il [Judas Maccabée] n’avait pas espéré que les soldats tombés dussent ressusciter, il était superflu et sot de prier pour les morts,45 et s’il envisageait qu’une très belle récompense est réservée à ceux qui s’endorment dans la piété, c’était là une pensée sainte et pieuse. Voilà pourquoi il fit faire ce sacrifice expiatoire pour les morts, afin qu’ils fussent délivrés de leur péché. » (2 M 12,44-45).
Les martyrs d’Israël (livre des Maccabées) s’inscrivent dans une tradition que le Christ n’interrompt pas, mais qu’il confirme :
Lorsque Jésus enseigne que le mauvais serviteur et le serviteur indolent iront là où « seront les pleurs et les grincements de dents » (Mt 24,51 ; Mt 25,30), ou quand les vierges folles ne peuvent pas entrer dans la salle des noces (Mt 25,12-13), on peut remarquer qu’il ne s’agit pas de l’enfer : ce n’est pas le feu de la Géhenne, mais un lieu de douleur, de manque, de profond remord et repentir : c’est ce que l’Église appellera le purgatoire. Saint Paul en parle ainsi : « Si l’ouvrage construit par quelqu’un résiste, celui-là recevra un salaire ; s’il est détruit par le feu, il perdra son salaire. Et lui-même sera sauvé, mais comme s’il était passé à travers un feu » (1 Co 3,12-15).
Les Pères de l’Église s’inscrivent dans la même tradition :
Tertullien (155-222), premier des écrivains chrétiens de langue latine, parle des sacrifices offerts pour les défunts : « Nous offrons des sacrifices pour les défunts et pour les martyrs au jour anniversaire de leur mort. La tradition approuve cette pratique qui est en vigueur, la coutume la confirme, et la foi l’observe »[9].
Saint Éphrem (306-373) disait dans son Testament : « Quand mon âme sera sortie de mon corps, accompagnez-la de vos prières. Chantez des psaumes et offrez le saint sacrifice pour un pauvre pécheur qui a passé sa vie avec beaucoup de vanité, et n’a rempli ses jours que d’œuvres de ténèbres. Enfin, daignez-vous souvenir de moi encore au 30e jour ; car les morts reçoivent grand secours des prières et des oblations des vivants. »
Saint Cyrille de Jérusalem (315-386) enseignait aux catéchumènes : « Nous adressons à Dieu nos prières pour les défunts, quoiqu’ils aient été pécheurs, en lui offrant Jésus-Christ même, qui a été immolé pour nos péchés, afin que celui qui est plein de bonté et de miséricorde leur devienne favorable ainsi qu’à nous… Que les âmes des défunts sont extrêmement soulagées par cet auguste sacrifice qu’on offre pour elles sur l’autel ! »[10]…
Saint Grégoire de Nysse (335-395), se référant à l’enseignement de saint Paul - « il sera sauvé, mais comme à travers un feu » (1 Co 3,15) - , écrit : « L’esprit sorti du corps… ne pourra devenir participant à la vie divine avant qu’un feu purifiant ait ôté les taches qui adhèrent à son âme »[11].
L’Eucharistie est le « viatique », Jésus est le pain vivant pour accompagner notre passage. « Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour » (Jn 6,54). Le Canon 13 du premier concile œcuménique de Nicée précise que même ceux qui ont apostasié lors des persécutions doivent pouvoir bénéficier de la miséricorde de Dieu et communier dans leur mort à la Pâque du Christ : « Si quelqu’un accomplit son exode, qu’il ne soit pas privé du dernier et très nécessaire viatique » (DS 129). Les premiers rituels du viatique (l’Ordo 49) nous sont rapportés ainsi : « Dès que tu le verras approcher de la mort, il doit être communié avec le saint sacrifice, même s’il a mangé ce même jour, parce que la communion sera pour lui défenseur et aide pour la résurrection des justes. Car c’est elle qui le ressuscitera. Après que la communion a été reçue, les Passions du Seigneur doivent être lues devant le corps du malade par des prêtres ou par des diacres jusqu’à ce que l’âme sorte du corps »[12].
À ce sujet, le 7e livre du Ciel s’inscrit dans la tradition. La mère de Luisa est très malade, et Luisa prie pour qu’elle aille directement au Paradis après sa mort. Jésus lui fait cette promesse : « Avec cette offrande continuelle de ma Passion, ne laissant rien échapper de tout ce que J’ai souffert au bénéfice de ta maman, son âme se retrouve immergée dans une immense mer. Et cette mer la lave, l’embellit, l’enrichit et l’inonde de lumière. Pour t’assurer que Je te satisferai, quand elle mourra, tu seras surprise par un feu dont tu te sentiras brûler. » (13 mars 1907). Le 19 mars, la mère de Luisa décéda, et, ce jour-là, Luisa ressentit un feu : « Ce feu me consumait, mais il me maintenait en vie. Oh ! comme je compris ce qu’est le feu du purgatoire : pendant qu’il consume, il donne vie. Il fait office de nourriture, d’eau, de mort et de vie ! » (9 mai 1907).
Et Jésus précise à Luisa au sujet de sa mère : « Dans l’étape où elle se trouve actuellement, elle prend part à tout ce que mon Humanité fit et savoura. Néanmoins, ma Divinité lui est encore cachée, mais Elle lui sera bientôt révélée. » Et Luisa commente : « Je compris aussi que cette sainte Humanité est un paradis intermédiaire pour les bienheureux et que chacun, pour entrer dans le paradis de sa Divinité, doit en premier passer par le paradis de son Humanité. » (9 mai 1907). On pourrait rapprocher cette précision du titre « Marie porte du Ciel » : on entre au Ciel par Marie, celle qui a donné au Fils de Dieu son humanité.
Dix jours après la mort de sa mère, c’est le père de Luisa qui décède, et elle comprit qu’il était allé au purgatoire. Elle eut alors la vision d’une église dans laquelle il y avait plusieurs âmes du purgatoire. Et demanda au Seigneur qu’il « permette au moins à mon père de faire son purgatoire à l’intérieur de cette église ; car je pouvais voir que les âmes du purgatoire qui se trouvent dans une église sont constamment consolées par les prières et les messes qui y sont célébrées. Elles sont même encore plus consolées par la présence réelle de Jésus au Saint Sacrement, qui, pour elles, est un réconfort continuel. » (9 mai 1907) Jésus lui accorda cette grâce. Cette vision souligne l’utilité pour les âmes du purgatoire des prières telles que les Messes et les adorations eucharistiques.
Une action des âmes du purgatoire dans le monde
Alors que l’Église autorise de s’adresser une prière aux saints, elle n’adresse jamais de prière liturgique aux âmes du purgatoire, tout simplement parce que tant que nous ne sommes pas sûr que quelqu’un est au ciel, s’applique le commandement de l’Ancien Testament interdisant « s’adresser aux spectres » (Lv 20,1), c’est-à-dire la nécromancie.
Ceci étant, rien n’empêche que Jésus envoie ces âmes dans le monde pour aider les malheureux, pour ces âmes, c’est un acte de charité, et pour les habitants de la terre, c’est une incitation à vivre transformer les maux qui sont le fruit d’une vie sans Dieu, en épreuves purificatrices en vue de Dieu[13] : « Étant dans mon état habituel, je vis mon Jésus béni et plusieurs âmes du purgatoire. Elles étaient envoyées par Jésus pour aider des nations où plusieurs désastres étaient sur le point d’arriver : maladies contagieuses, tremblements de terre. Des hommes se tuaient, d’autres se jetaient dans des puits ou dans la mer, d’autres encore s’entretuaient. Tout cela parce que l’homme, fatigué de lui‑même et vivant sans Dieu, ne ressent plus la force de vivre. Ô Dieu, combien de châtiments ! Combien de milliers de personnes seront victimes de ces fléaux ! » (9 mars 1906).
Fruits d’éternité
Apprenons peu à peu à bien distinguer la dynamique du Livre du Ciel des idées gnostiques. La gnose dit : « Tu es Dieu et tu l’as oublié », la connaissance (ésotérique) sauve, et à la fin, tu seras réintégré dans la divinité, dans une disparition de l’altérité, revenir à l’Un. Dans la Bible, l’homme est créé du néant et il est appelé à s’unir à Dieu.
Jésus attire Luisa avec une lumière et lui dit : « Maintenant que tu es belle, viens à Moi. Je ne peux pas être sans toi ; ou toi avec Moi, ou Moi avec toi. Tu es ma bien-aimée, ma joie, mon contentement. » (8 juillet 1906). Même au-delà de cette vie, l’âme ne « saura » jamais complètement Dieu, mais s’approche sans cesse de lui.
Saint Paul dit : « oubliant le chemin parcouru, je vais droit de l’avant, tendu de tout mon être, et je cours vers le but, en vue du prix que Dieu nous appelle à recevoir là-haut, dans le Christ Jésus » (Ph 3,13-14). Saint Paul encourage chacun de nous : tu n’es pas Dieu, mais tu peux t’en approcher éternellement par amour et par grâce. Saint Grégoire de Nysse dit : « L’homme qui désire voir Dieu voit celui qu’il recherche dans le fait même de toujours le suivre ; la contemplation de sa face, c’est la marche sans répit vers Lui, qui est réussie si l'on marche à la suite du Verbe » [14]. Un mot savant résume cette course : « l’épectase ».
Jésus dit à Luisa : « Ma fille, pour celui qui veut atteindre la fin, il est nécessaire de toujours courir et de ne jamais s’arrêter. Courir rend le trajet plus facile. Plus on court, plus on s’approche rapidement de l’objectif poursuivi. De plus, aidé par la grâce, on ne sent pas la lassitude de la route. C’est tout l’opposé pour celui qui marche et s’arrête. En s’arrêtant, il ressent la fatigue de la marche déjà faite et perd l’énergie de continuer. En tardant, il perd de vue le but de son voyage, c’est‑à‑dire le Bien suprême. Il se sent exténué et découragé. De plus, il perd la Grâce car, ne le voyant pas courir, elle ne se donne pas en vain. Sa vie devient insupportable parce que l’oisiveté produit l’inertie. » (8 août 1906).
Le livre de la Sagesse dit : « Oui, Dieu a créé l’homme pour l’incorruptibilité » (Sg 2,23). Et l’hygoumène Hésychius le Sinaïte dit : « Le souvenir et l’invocation ininterrompus de Notre Seigneur produisent dans notre esprit un état divin »[15].
Jésus encourage Luisa : « Ma fille, à chaque souffrance que l’âme endure, l’âme exerce une domination sur elle-même. La patience dans la souffrance exerce la maîtrise de soi. Plus l’âme souffre dans des domaines différents, plus elle agrandit et élargit son royaume dans le Ciel. Elle acquiert d’immenses richesses pour la vie éternelle. Ainsi, chaque chose supplémentaire dont tu souffres te permet d’acquérir un royaume de plus dans ton âme, un royaume de grâce correspondant à un royaume de vertu et de gloire. » (31 octobre 1906).
La musique du Ciel…
Saint Paul dit : « Maintenant donc demeurent foi, espérance, charité, ces trois choses, mais la plus grande d’entre elles, c’est la charité » (1 Co 13,13) et le 7e livre du Ciel le développe :
« J’étais hors de mon corps et il me semblait qu’au Ciel une fête spéciale était en cours. Je fus invitée à cette fête et il me sembla que je chantais avec les bienheureux. Il n’y avait pas besoin d’apprendre, car on pouvait ressentir une infusion intérieure. Ce que l’autre chantait ou faisait, on savait comment le faire aussi.
Il me semblait que chaque bienheureux donnait une note musicale distincte qui lui était propre, ou plutôt une symphonie distincte. Chaque note était en parfaite harmonie avec les autres et pourtant toutes étaient différentes : certaines jouaient des symphonies de louange, d’autres de gloire, d’autres d’action de grâce, d’autres de bénédiction. Toutes ces symphonies se rejoignaient sur une note unique qui était celle de l’Amour. C’était comme si une seule voix réunissait toutes les voix et terminait avec le mot « amour ». Cette note de l’Amour retentissait avec tant de douceur et de force que toutes les autres étaient comme éteintes dans ce cantique d’Amour. Il me semblait que chaque bienheureux devenait extatique puis s’endormait, puis se réveillait, grisé par ce chant d’Amour si harmonieux et si beau, qui absorbait tout le Ciel. Il jouissait alors, pour ainsi dire, d’un nouveau Paradis.
Mais qui étaient donc les privilégiés qui chantaient le plus fort et qui faisaient retentir leurs notes d’Amour partout et qui donnaient tant de bonheur dans le Ciel ? C’était ceux qui avaient aimé Dieu le plus pendant qu’ils vivaient sur la Terre. Ah ! ce n’était pas ceux qui avaient fait des grandes choses, des grandes pénitences ou des miracles. Aucunement ! Seul l’Amour est ce qui élève au‑dessus de tout. Tout le reste demeure derrière. » (16 octobre 1906).
&
Cette vision du Ciel est particulièrement importante pour notre époque où la cybernétique et la musique psychédélique en présentent une parodie, une dangereuse contrefaçon.
La cybernétique est fondée sur la notion de feedback (rétroaction) qui stipule que tout effet rétroagit sur sa cause. Dans le champ des sciences sociales, Grégory Bateson considérait que le monde est un système global, un circuit cybernétique géant dont « chaque solution à un problème isolé, découverte et appliquée pas la conscience non assistée, perturbe l’agencement systémique global »[16]. L’homme devrait alors s’affranchir des buts conscients[17], et accepter que sa conscience soit « assistée ».
Le groupe des Pink Floyd (1967) composa la chanson Interstellar Overdrive avec une longue partie improvisée, enregistrée dans le disque « The Piper At the Gates Of Dawn ». On entend une descente chromatique, mais elle est incomplète, générant une instabilité. La perturbation est appuyée par une quadruple répétition. Un long passage improvisé s’ensuit dans lequel la musique abandonne progressivement toute tonalité et tout rythme. Accords dissonants, phrases courtes, sons évoquant un gallinacé avec des répétitions frénétiques, etc. L’improvisation devient chaotique. Les sons issus de la conscience des musiciens (drogués au LSD) ne cherchent qu’à former une unité, une conscience collective. C’est une unité apparente, fruit du principe du feedback (rétroaction), base de la cybernétique. La transe a une sorte de fonction initiatique en atteignant la perception : il y a un avant et un après. Et s’il n’y avait pas une croyance sous-jacente, il n’y aurait pas lieu d’y avoir de transe[18]. S. Kauffman considère que le divin, qui amène à la conscience, est tout entier contenu dans le processus d’auto-organisation, voire qu’il est le processus en lui-même[19]. Et les auditeurs sont poussés à adhérer à cette croyance, à ce nouveau « sacré ». La musique crée le sentiment d’une adhésion totale du moi à ce qui est en cours, avec de nouveaux rapports humains, un nouveau rapport au monde[20].
Alors, à chacun de choisir :
Un « chant d’Amour si harmonieux et si beau », ou « des accords dissonants, et des répétitions frénétiques » ;
« Chaque bienheureux devenait extatique », ou des transes collectives provoquées par des musiciens sous l’emprise de la drogue.
Des chants intelligibles que l’on peut « apprendre », ou la perte des « buts conscients ».
« Des symphonies de louange, d’autres de gloire, d’autres d’action de grâces, d’autres de bénédiction » en relation à un Dieu vivant et aimant, ou « une unité apparente, fruit du principe du feedback (rétroaction), base de la cybernétique » en relation à des ordinateurs par lesquels la conscience doit être assistée.
[1] ORIGENE, Commentaire sur le Cantique des Cantiques, Sources Chrétiennes 375, par Luc Brésard et Henri Crouzel, Cerf, Paris,1991, Livre II,1,44 ; Tome I, p. 287
[2] Ibid., Prologue 3,23 ; Tome I, p.143
[3] Ibid., Livre III,7,24 ; Tome II, p. 561
[4] Ibid., Livre III,7,16.17.18.22 ; Tome II, p. 557-559
[5] Ibid., Livre III,7,9-11 ; Tome II, p 553
[6] Ibid., Livre III,7,12 ; Tome II, p 555
[7] Somme Théologique, II-II Qu.25 a. 1
[8] BENOÎT XVI, Lettre encyclique Spe Salvi, sur l’Espérance § 45-47
[9] TERTULLIEN, De corona militis, ch 4
[10] Saint CYRILLE DE JERUSALEM, Catéchèses mystagogiques,5
[11] Saint GREGOIRE DE NYSSE, Oratio de mortuis
[13] C’est donc plus profond qu’un service rendu par les âmes du purgatoire en remerciement des prières en leur faveur.
[14] Saint GRÉGOIRE de Nysse, Homélies sur le Cantique des cantiques, Migne, coll. « Pères dans la foi », p. 246.
[15] HÉSYCHUS, Centurie 96, dans Petite philocalie de la prière du cœur, traduite et présentée par Jean Gouillard, Seuil, Paris, 1979, p. 104
[16] Grégory BATESON, Vers une écologie de l’esprit, I, Paris, Seuil,1977, p. 186-187.
[17] Grégory BATESON, Vers une écologie de l’esprit, I, Paris, Seuil,1977, p. 296
[18] Antoine SANTAMARIA, Le Rock des années soixantes, L’harmattan, Paris 2022, p. 153s.
[19] Stuart KAUFFMAN, Réinventer le sacré, Une nouvelle vision de la science, de la raison et de la religion, Paris, Dervy,2013.
[20] Gilbert ROUGET, La musique et la transe, Esquisse d’une théorie des relations de la musique et de la possession, Paris, Gallimard,1990.
Date de dernière mise à jour : 06/05/2026