Livre du Ciel 6 : Un feu pour avancer

Livre 6 : Un feu pour avancer

Récit inaugural 1er novembre 1903 : le bateau à vapeur

Un voyage vers la divinité, plus sûr que le LSD…

Le feu. Notre vie se consume.

Un guide et une direction

Luisa a acquis une grande puissance d’intercession

Les vertus enracinées ou greffées

Un moteur tellement meilleur que les amphétamines !

Une musique qui embrasse l’éternité

Récit inaugural 1er novembre 1903 : le bateau à vapeur

Chacun avance pour une raison précise, même si elle n’est pas toujours consciente. Pour certains, c’est la vengeance ou l’honneur blessé qui servent de carburant : Edmond Dantès dans Le Comte de Monte-Cristo, ou plus moderne, Arya Stark dans Game of Thrones. Pour d’autres, le moteur est la conquête amoureuse, Gatsby bâtit une fortune entière dans l’espoir de reconquérir une femme perdue. De Jack Sparrow à Jack Kerouac, il y a ceux qui ne vivent que pour échapper aux règles. D’autres encore avancent par soif de pouvoir ou de reconnaissance : Scar dans Le Roi Lion veut détrôner son frère, Macbeth va jusqu’au meurtre pour devenir roi. Il y a ceux que guide la lutte pour la justice : Jean Valjean veut réparer le mal qu’il a fait, Batman consacre sa vie à protéger les autres après un traumatisme d’enfance…

Et Luisa ?

« Étant dans mon état habituel, je me retrouvai hors de mon corps. Je me vis comme un petit bateau à vapeur. J’étais tout étonnée de me voir réduite à cette forme. Mon adorable Jésus vint et me dit : 
‘Ma fille, la vie humaine est comme un bateau à vapeur qui ne peut se déplacer que par le feu : si son feu est grand et vif, il avance rapidement, si son feu est petit, il se déplace lentement et si son feu est éteint, il reste immobile. Il en va ainsi pour l’âme : si le feu de l’amour pour Dieu est grand en elle, elle plane au‑dessus de toutes les choses de la terre, volant toujours vers son centre qui est Dieu. Si ce feu est petit en elle, elle avance avec difficulté, rampant et se souillant de tout ce qui est terre. Si ce feu est éteint, elle reste immobile, sans la vie de Dieu en elle. Elle est comme morte à tout ce qui est divin.

Ma fille, quand l’âme fait toutes ses actions par amour pour Moi et quand elle ne veut aucune autre récompense pour son travail que mon amour, elle marche toujours dans la lumière du jour. Ce n’est jamais la nuit pour elle. Elle marche dans le même soleil, ses vapeurs l’entourant pour la faire cheminer en elle et lui faisant profiter pleinement de sa lumière. Ses actions mêmes lui servent de lumière pour son voyage et lui donnent une lumière toujours renouvelée.’ » (1er novembre 1903)

La vie humaine avance comme un bateau, avec diverses routes possibles dans la mer (il y a une souplesse), et avec un but. La prédication de la foi éclaire la fin dernière concrète de la vie humaine, elle peut donc changer complètement le sens d’une vie en offrant une béatitude transcendante et inespérée.

La volonté peut suspendre toute adhésion à la prédication de la foi : « Nous t’entendrons là-dessus une autre fois. » (Ac 17,32). Elle peut la refuser purement et simplement. Alors, dans l’image du bateau à vapeur voguant sur la mer, le feu est éteint.

Le salut annoncé peut s’accorder avec un désir secret et avec l’orientation profonde de la vie morale. Le professeur dominicain Labourdette décrit bien ce qui se produit : « Alors, la volonté, animée par une grâce qui ne la violente aucunement, interviendra dans un grand mouvement d’affection, où il y aura le désir d’un tel bien et la confiance en Celui qui le propose »[1]. Ce n’est encore qu’un « appétit », un élan du désir. On croit à Dieu, et on croit Dieu : on a confiance en Dieu. Ainsi, la foi, même à ses tout débuts, même sans charité, « n’est pas pure affaire d’intelligence, adhésion à une vérité théorique ; elle a des racines et des retentissements personnels affectifs, extrêmement profonds » [2] : elle est « un feu ».

Cela ne suffit cependant pas, il faut encore croire « en Dieu », ce qui est réservé à la charité. « Quand j’aurais la plénitude de la foi, une foi à transporter des montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien » (1 Co 13,2). Une fois que l’habitus de la foi est infusé, les autres vertus théologales sont normalement infusées avec lui. La charité, dès lors présente, prend en charge la volonté de croire. C’est ici « le feu grand et vif », et de plus en plus...

Un voyage vers la divinité, plus sûr que le LSD…

L’image d’un voyage en bateau à vapeur (1er novembre 1903) symbolise le mouvement de l’amour qui « s’oublie lui‑même et vit des intérêts, des souffrances et de tout ce qui appartient au Bien‑Aimé » : « on oublie ce qui est laid et on trouve ce qui est beau. On oublie la nature et on trouve la grâce. On oublie les passions et on trouve les vertus. On oublie la pauvreté et on trouve la richesse. On oublie la sottise et on trouve la sagesse. On oublie le monde et on trouve le Ciel. » (10 novembre 1903).

Dans la recherche du divin, on peut être tenté d’aller plus vite, par exemple, Timothy Leary encouragea la prise de LSD, une molécule dérivée de l’ergot de seigle, comme un outil permettant d’élargir la conscience, et même de la pulvériser, afin, disait-il, d’avoir une compréhension totale du monde et de la vraie nature de l’individu, d’essence divine[3]. Or le LSD produit des troubles visuels et auditifs ainsi qu’une modification subjective de la notion de temps ; il perturbe la somesthésie qui est le principal système sensoriel de l’organisme humain (pour percevoir la tension musculaire, la chaleur corporelle, la tension artérielle, etc.), et cette perturbation provoque des troubles psychologiques, majeurs et irréversibles. À cela répond le Livre du Ciel :

« Ce matin, me trouvant dans mon état habituel, je me trouvai sur les épaules d’une personne qui semblait vêtue comme un agneau. Elle avançait d’un pas lent. En avant d’elle, il y avait une espèce de voiture qui avançait plus vite. Dans mon intérieur, je me disais : ‘Cette personne avance lentement. Et je voudrais aller à l’intérieur de cette voiture qui avance plus vite.’ Je ne sais pas pourquoi, mais, dès que j’ai pensé à cela, je me retrouvai à l’intérieur de cette voiture avec des gens qui m’ont dit : ‘Qu’as‑tu fait ? Pourquoi as‑tu laissé le Pasteur ? Ce Pasteur, puisque sa vie se passe dans les champs, possède toutes les herbes médicinales, salutaires ou nocives. En restant avec Lui, on peut rester toujours en bonne santé. Si on le voit vêtu comme un agneau, c’est pour qu’Il ressemble aux agneaux afin que ceux‑ci s’approchent de Lui sans crainte. Et, s’Il marche lentement, c’est parce que cela est plus sûr.’ » (16 mars 1904).

Le Christ assume l’image de l’agneau parce qu’il fut crucifié à l’heure de l’immolation de l’agneau pascal ; « Pas un os ne sera brisé en lui » (Jn 19,36). Sa forme humaine n’est pas altérée. On ne lui brise pas les os comme l’agneau de la Pâque (Ex 12,46). Sa mort est vraiment une Pâque, l’accomplissement de ce que la première Pâque signifiait, la délivrance de l’emprise du mal, du péché et de la mort, le passage vers le Père.

Jésus dit à Luisa : « Ma fille, J’ai voulu être élevé et crucifié sur la Croix pour que les âmes qui me veulent puissent me trouver. Si quelqu’un me veut comme Maître parce qu’il sent le besoin d’être enseigné, Je m’abaisse pour lui enseigner autant les petites choses que les choses les plus élevées et sublimes, pour le rendre le plus savant de tous. Si quelqu’un gémit dans l’abandon et l’oubli et cherche un père, qu’il vienne au pied de ma Croix. Moi Je me ferai son Père en lui donnant mes Plaies comme demeure, mon Sang comme breuvage, ma Chair comme nourriture et mon Royaume comme héritage. Si quelqu’un est infirme, il me trouve comme médecin lui donnant non seulement la guérison, mais aussi des remèdes sûrs pour ne pas redevenir infirme. Si quelqu’un est accablé par les calomnies et les mépris, il me trouve comme son défenseur qui va jusqu’à transformer en honneurs divins ces calomnies et ces mépris. Et ainsi de suite. » (15 décembre 1905).

Comme la drogue modifie le rapport au temps et à l’espace, on imagine s’être extrait de l’emprise matérielle dans une sorte de spiritualisation. C’est ainsi qu’Alan Watts, Aldous Huxley et Timothy Leary étaient persuadés que la drogue, notamment le LSD, apporte une révélation au sens religieux. Or, loin d’être une spiritualisation, le résultat est une chute mortelle : « Vous prenez conscience brusquement que tout ce que vous considériez comme la réalité, et jusqu’à la vie elle-même – votre corps y compris – n’est qu’une danse folle de particules. Vous vous trouvez terriblement seul dans un monde mort, impersonnel, d’énergie brute qui se nourrit de vos organes des sens »[4].

L’évangile invite à entrer par une porte étroite (Mt 7,13) et l’enseignement de Jésus à Luisa offre la juste réponse à la quête de spiritualisation. On peut rappeler ces paroles de Jésus à Luisa : « Pour qu’une âme puisse vivre dans la Divinité, elle doit laisser tout ce qui lui appartient en propre, se priver de tout et laisser ses propres passions. En un mot, tout abandonner pour tout trouver en Dieu. permettrais à personne qui serait étranger à ma Sainteté de vivre en Moi. C’est pourquoi, ma fille, je te dis : essaie de vivre en moi et tu posséderas le Paradis par anticipation. » (10 juillet 1900).

Quant à l’âme qui se laisse dominer par la croix, « celle‑ci détruit en elle trois mauvais royaumes qui sont le royaume du monde, le royaume du démon, le royaume de la chair. Elle y construit trois bons royaumes qui sont le Royaume spirituel, le Royaume divin et, le Royaume éternel. » (3 juin 1904).

 

Le feu. Notre vie se consume.

Saint Jean Climaque observait : « Le même Feu qui consume est aussi la Lumière qui éclaire. De là vient que certains sortent de la prière comme ils sortiraient d’une fournaise, en éprouvant comme l’allègement d'une souillure et d'une matière, tandis que d’autres en sortent illuminés et revêtus du manteau double de l’humilité et de l’exultation. » [5]

Dans le récit inaugural nous lisons : « Ma fille, la vie humaine est comme un bateau à vapeur qui ne peut se déplacer que par le feu » (1e novembre 1903). En effet, la vapeur qui actionne le moteur est produite par le feu. De là l’idée que nous nous consumons :

« Ma fille, la vie est une consommation continuelle. L’un la consume pour les plaisirs, un autre pour les créatures, un autre pour pécher, un autre pour ses intérêts personnels, quelques‑uns pour leurs caprices. Il y a toutes sortes de consommations. Celui qui se consume tout en Dieu pourra dire avec certitude : Seigneur, ma vie s’est consumée dans l’amour pour Toi. Non seulement je me suis consumé, mais je suis mort uniquement par amour pour Toi. C’est pourquoi, si tu te sens continuellement consumée à cause de ta séparation d’avec Moi, tu peux dire que tu meurs continuellement en Moi et que tu subis beaucoup de morts par amour pour Moi. Si tout ton être se consume pour Moi, si grande soit cette consommation, autant tu acquiers de divin en toi. » (14 juillet 1904).

Saint Augustin déjà était convaincu que l’amour constitue pour nous le chemin qui conduit à la connaissance de la Trinité[6]. Jésus dit à Luisa :

« Ma fille, fais en sorte que, pour toi, tout soit scellé dans l’amour. Si tu penses, tu dois penser dans l’amour. Si tu parles, si tu agis, si ton cœur palpite, si tu désires, tu dois faire tout cela dans l’amour. Même pour un seul désir qui se présente et qui n’est pas amour, restreins‑le en toi et convertis-le en amour. Ensuite, laisse‑le aller. » (27 juillet 1904).

« Ma bien‑aimée, si tu m’aimes, Je ne veux pas que tu ne regardes ni à l’intérieur de toi, ni à l’extérieur de toi, ou que tu te demandes si tu as chaud ou si tu as froid, si tu fais beaucoup ou peu de choses, si tu souffres ou si tu te réjouis. Tout cela doit être détruit en toi. Et tu dois seulement t’interroger pour savoir si tu fais tout ce que tu peux pour Moi et si tu fais tout pour Me plaire. Les autres choses, aussi élevées, sublimes ou valeureuses qu’elles soient, ne peuvent Me plaire ou contenter mon Amour. Oh ! combien d’âmes falsifient la véritable dévotion et profanent les œuvres les plus saintes avec leur volonté propre, en se recherchant toujours elles‑mêmes. Même dans les choses saintes, si on recherche sa propre manière, son propre goût, sa satisfaction personnelle, si on se trouve soi‑même, on s’éloigne de Dieu et on ne Le trouve pas. » (31 juillet 1904)

Nous retrouvons chez Luisa la radicalité des apophtegmes des Pères du désert : « Un frère demande à Abba Jean ce qu’est la perfection. Il répond : Je voudrais devenir comme un homme qui ne veut pas être son propre maître, qui n’a pas de volonté propre, mais qui, dans toute chose, vit selon la volonté de Dieu. »[7] Et « On rapporte qu’un frère interrogea Abba Poemen : ‘Certains vivent selon leur propre volonté. Est-ce bien ?’ Abba répondit : ‘L’homme qui se repose sur sa propre volonté se trouve en repos partout ; mais celui qui renonce à sa propre volonté est contrarié partout. Or, les contrariétés sont pour lui une école : elles le conduisent à Dieu.’ »[8].

A cause de la privation de Jésus, Luisa aurait voulu « tout bouleverser, tout mettre sens dessus dessous » pour le retrouver. Mais Jésus lui répond : « Ma fille, les autres tribulations peuvent servir de pénitences, d’expiations et de satisfactions. Seule la privation est une souffrance de feu qui enflamme, consume, anéantit et ne s’arrête que quand la vie humaine est détruite. En consumant, elle vivifie et constitue la Vie divine. » (6 août 1904).

Nous retrouvons ainsi l’image du récit inaugural : le feu pour avancer.

Un guide et une direction

Dans un voyage, il faut un guide, et ce guide, c’est Jésus en son humanité : « mon Humanité conduit la vie de chaque âme » (28 décembre 1903) et « si l’âme n’est pas arrivée à s’identifier totalement à mon Humanité, beaucoup de ses œuvres se dispersent. » (12 février 1904).

Le mouvement du bateau à vapeur (1e novembre 1903) représente le mouvement du désir, et, « dès que l’âme commence à me désirer, dit Jésus à Luisa, Je suis conçu en elle. Plus elle progresse dans son désir, plus Je grandis en elle. Et quand ce désir remplit son intérieur au point de débordement, Je nais dans l’homme tout entier : dans son esprit, sa bouche, ses œuvres, ses pas. » (24 décembre 1903).

L’humanité du Christ inclut sa mort et sa résurrection. « Ma fille, la croix est le soutien des faibles, la force des forts, la semence et la gardienne de la virginité ! » (5 mars 1905).

Dans son « voyage », Luisa a connu la « crainte » d’être perdue, abandonnée comme un bateau en pleine mer… Jésus la rassure : « Ma fille, pourquoi te préoccupes‑tu de pensées inutiles et de choses inexistantes ? Sache que tu as trois titres qui, comme trois petites cordes, te lient complètement à Moi de sorte que Je ne peux te laisser. Ces titres sont : souffrances assidues, réparations perpétuelles et amour persévérant. Si, en tant que créature, tu persistes en cela, le Créateur pourra‑t‑il être moins que sa créature en se laissant surpasser par elle ? Cela est impossible. » (10 avril 1904).

Avec encore plus de puissance, le récit suivant : « Il me parla en latin, aussi voici ce que je pus comprendre : ‘Ma fille, Je suis le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs. À Moi seul reviennent les hommages royaux que les créatures me doivent. En ne me les rendant pas, elles ne me reconnaissent pas comme Créateur et Maître de tout.’ Pendant que Jésus disait cela, il semblait tenir le monde dans sa main. Il le tournait et le retournait dans le but que les créatures se soumettent à son autorité et à sa royauté. Je vis aussi comment Notre Seigneur gouvernait et dominait sur mon âme avec une maîtrise telle que je me sentais totalement immergée en Lui. Il gouvernait mon esprit, mes affections et mes désirs comme par un courant électrique. Jésus dirigeait tout et gouvernait sur tout. » (5 août 1904).

L’image du courant électrique exprime la transmission d’une force. Jésus gouverne l’âme de Luisa parce que Luisa l’a désiré, néanmoins, l’expression « Roi des rois et Seigneur des seigneurs » renvoie au livre de l’Apocalypse et au jour où la gouvernance du Christ s’exercera à travers le jugement du monde (Ap 19,16).

Dans un voyage, il faut avoir déjà une certaine connaissance du but à atteindre, c’est-à-dire de l’objet de l’espérance chrétienne. Saint Paul écrit : « Quand cet être mortel aura revêtu l’immortalité, alors s’accomplira la parole qui est écrite : La mort a été engloutie dans la victoire. […] Ainsi donc, mes frères bien-aimés, montrez-vous fermes, inébranlables, toujours en progrès dans l’œuvre du Seigneur, sachant que votre labeur n’est pas vain dans le Seigneur. » (1 Co 15,54.58)

Le Livre du Ciel lui fait écho :
« Ce qu’on fait pour Dieu sur la terre, nous le continuerons dans le Ciel, mais avec une plus grande perfection. Autrement dit, le bien que nous faisons sur la terre n’est pas temporaire, mais il durera éternellement et il resplendira continuellement devant Dieu et autour de nous.

Oh ! comme nous serons heureux de voir que la gloire que nous donnerons à Dieu, et aussi notre propre gloire, viendront de ce bien minime réalisé d’une façon bien imparfaite sur la terre. Si tous pouvaient voir cela ! Oh ! comme ils s’efforceraient davantage d’aimer le Seigneur, de le louer, de lui rendre grâce, etc. afin de pouvoir le faire avec une plus grande intensité dans le Ciel. Mais, qui peut tout dire ? » (4 août 1904).

Luisa a acquis une grande puissance d’intercession

Jésus dit à Luisa : « Ma fille, le signe que ma Justice ne peut plus supporter l’homme et est sur le point d’envoyer de graves châtiments, c’est quand l’homme ne peut plus se supporter lui‑même. En effet, rejeté par l’homme, Dieu se retire de lui. Il lui fait ressentir tout le poids de sa nature, du péché et des misères. Et l’homme, incapable de supporter ce poids sans l’Aide divine, cherche une façon de se détruire. C’est l’état dans lequel se trouve la présente génération. » (29 juin 1904).

Il vaut la peine de mettre ce passage du livre du Ciel avec un midrash ancien, c’est-à-dire un récit juif qui interroge les Écritures et les interprète en profondeur.

« Il a créé l’homme et lui a dit : Tu peux manger de tous les arbres, mais de l’arbre du bien et du mal, tu n’en mangeras pas. Et il transgressa son commandement.

Ainsi, J’ai désiré qu’il y ait sur terre une habitation comme elle est dans le ciel. Je t’ai commandé une seule chose, mais tu ne l’as pas gardée.

Aussitôt, le Saint, béni soit-il, a fait disparaître sa Shekhina...

Ils entendirent la voix d’Adonaï qui marchait dans le jardin parce qu’ils avaient transgressé ses commandements. La Shekhina est partie dans son premier ciel.

Caïn se leva et tua Abel, aussitôt la Shekhina s’en alla dans le deuxième ciel. J’ai fait sept cieux.

Mais après cela, que fit-Il ? Il doubla les générations et aux générations mauvaises, Il opposa les générations bonnes.

Enfin vint Abraham qui se distingua par de bonnes choses. Et le Saint, béni soit-il, descendit du septième ciel vers le sixième. »[9]

Dans ce midrash, on voit très clairement la responsabilité humaine qui peut faire s’éloigner la lumière divine ou au contraire l’attirer : Dieu est Amour. Il ne force pas les portes, il ne force pas un cœur, mais il attend qu’on lui ouvre. Il attend une prière, une démarche de justice… Il en est de même dans ce qu’explique Jésus à Luisa.

Des gens viennent prier pour apaiser la justice divine, mais Jésus explique  que seules certaines âmes appelées « victimes » peuvent, par une grâce particulière, s’offrir pour le bien des autres et ainsi intercéder face à la justice divine, en acceptant souffrances et pertes pour la gloire de Dieu et le salut du prochain. Il affirme aussi que ces âmes participent d’une manière spéciale à la miséricorde divine en se conformant à la volonté de Dieu. Cette mission suppose une vie droite, évitant le péché grave et même les petites fautes volontaires (21 avril et 20 juin 1904)

Les vertus enracinées ou greffées

Jésus rappelle à Luisa que l’action authentique naît d’un amour unifié et orienté vers Dieu : lorsque l’âme agit uniquement par amour pour Lui, elle demeure dans la « lumière du jour » (1er novembre 1903). Les vertus chrétiennes ne sont pas des attitudes fluctuantes selon les personnes ou les circonstances, mais doivent être enracinées dans le Cœur du Christ pour être vraies et stables.

« Il arrive que des gens éprouvent une charité illimitée pour quelqu’un, pour qui ils sont tout feu tout flamme et font de vrais sacrifices, et pour qui ils voudraient même donner leur vie. Une autre personne se présente, une personne peut‑être dans un plus grand besoin que la première, et la scène change complètement : on se montre froid envers elle, on ne veut même pas faire le sacrifice de l’écouter ou de lui parler. Tout irrité, on la renvoie. Est‑ce là la charité dont la racine est fixée dans mon Cœur ? Certainement pas ! […]

D’autres sont parfois pleins de ferveur. Ils prient beaucoup jusqu’à négliger leur devoir d’état. À un autre moment, à la suite d’une rencontre un peu déplaisante, ils deviennent froids et abandonnent la prière au point de négliger les prières d’obligation. Est‑ce là l’esprit de prière par lequel je suis arrivé jusqu’à suer du sang, à éprouver l’agonie de la mort ? Certainement pas.

On pourrait parler ainsi au sujet de toutes les autres vertus. Seules les vertus enracinées dans mon Cœur et greffées dans l’âme sont stables et resplendissantes. Les autres, alors qu’elles apparaissent comme des vertus, sont des vices. Elles semblent lumineuses alors qu’elles sont ténèbres. » (25 août 1905).

Une vertu authentique ne dépend ni des préférences personnelles ni des situations. Il ne s’agit pas pour autant de la sérénité du maître zen, qui peut impression parce qu’elle est égale envers tous, mais qui reste ambiguë quant à ses racines profondes et à ses effets concrets sur l’agir humain. Notamment, c’est la recherche d’une impossible solution au koan qui, à terme, déclenche l’illumination[10]. Mais ces pratiques n’affectent-elles pas dangereusement les capacités d’agir responsable ?

L’idée importante est que l’amour du prochain doit être « enraciné » ou « greffé » en Dieu. Dans l’évangile, à celui qui cherche la vie éternelle, Jésus a dit : « Le premier [commandement] c’est : Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur, et tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là » (Mc 1, 29-31 BJ). Nous observons que seul l’amour de Dieu réquisitionne « tout » (de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée, et de toute ta force) parce que tout ce qui constitue Dieu est bon et digne d’amour. Ce « tout » n’est pas possible dans l’amour « du prochain comme soi-même » parce que les humains sont limités, et de surcroît, pécheurs. On ne peut pas « tout » aimer chez un être pécheur, mais on peut aimer le prochain comme soi-même, car l’un et l’autre sont créés à l’image de Dieu (Gn 1,27). Les deux commandements sont « semblables [en araméen : dāme] » avec le participe du verbe dmā qui dérive du nom dmā signifiant le sang. L’idée est celle d’une consanguinité : les deux commandements sont inséparables et forment une unité.

Enfin, Jésus décrit l’amour divin comme le moteur intérieur de toute la vie spirituelle : plus l’âme s’approche de cette source, moins les vertus sont vécues comme un effort. L’amour les assume, les transforme et les unifie, au point qu’elles deviennent presque invisibles à l’âme elle-même — signe qu’elles sont pleinement intégrées et authentiques (16 octobre 1905).

Un moteur tellement meilleur que les amphétamines !

Le récit inaugural parlait d’un voyage et d’un moteur de bateau. Plus le moteur est efficace, plus le voyage est assuré.

« La mélancolie rend l’âme incapable de faire le bien. Et, si elle le fait, elle le fait plus par nécessité que par vertu. La mélancolie empêche l’âme de croître dans la grâce, et si l’âme n’est pas secouée par une sainte allégresse, qui comme une pluie printanière relance rapidement le développement de la plante, elle finit par sécher. » (15 août 1904).

 Le découragement éteint le feu du moteur à vapeur… Donc : « courage ! courage ! » dit Jésus (8 septembre 1904). 

Mais attention, n’importe quel excitant n’équivaut pas à la sainte allégresse… Les jeunes Occidentaux ont découvert des drogues ou des boissons dites énergisantes. La particularité de l’amphétamine est d’apporter une dose d’énergie, de puissance, avec une impression d’amusement, d’éloquence et de confiance en soi. Or, cette énergie ressentie n’est en réalité pas contenue dans la pilule, mais elle provient du corps du consommateur, et la pilule sert à extraire cette énergie. De là le pouvoir ravageur de cette substance[11]. Les amphétamines furent le lot de la part la plus célèbre des musiciens de rock. Nous pouvons y attacher les noms de Jerry Lee Lewis ou Elvis Presley. Elles deviendront la drogue des mods. Le corps est pulvérisé, tant par le biais de la drogue que par le volume sonore des concerts…

Pour atteindre le bonheur et la béatitude, « le moteur du bateau », pour reprendre l’image du récit inaugural, c’est l’attrait du but ultime qui est Dieu, c’est aussi un « travail intérieur », le « courage », et une « grande attention » pour suivre ce que la Divinité opère.

Luisa : « Me trouvant dans mon état habituel, mon Jésus se montra brièvement dans mon intérieur, d’abord seul et, ensuite, accompagné des deux autres Personnes divines, tous trois dans un profond silence. En leur Présence, je continuais mon travail intérieur habituel. Et il semblait que le Fils s’unissait à moi, alors que, pour ma part, je ne faisais que le suivre. Tout n’était que silence. Dans ce silence, je ne faisais rien d’autre que de m’identifier à Dieu. Tout mon intérieur, mes affections, mes battements de cœur, mes désirs et mes respirations devenaient de profonds actes d’adoration à la Majesté suprême. Après avoir passé quelque temps dans cet état, il me sembla que les trois Personnes divines parlaient, mais d’une seule voix.

Elles disaient : ‘Notre fille bien‑aimée, il te faut du courage, de la fidélité et une très grande attention pour suivre ce que la Divinité opère en toi, car tout ce que tu fais, ce n’est pas toi qui le fais. Tu ne fais rien d’autre que de donner ton âme comme résidence à la Divinité. Il t’arrive comme à une pauvre femme qui n’a pour habitation qu’une petite masure. Le roi la lui demande pour y habiter, et la femme la lui accorde et fait tout ce que le roi veut. Alors, du fait que le roi habite cette masure, celle‑ci se voit remplie de richesses, de noblesse, de gloire et de tous les biens. Mais, à qui tout cela appartient‑il ? Au roi. Et si le roi quitte cette masure, que reste‑t‑il à la pauvre femme ? Il ne lui reste que sa pauvreté.’ » (6 juin 1904).

Une musique qui embrasse l’éternité 

Depuis la musique des Beatles, on recherche une sensation d’appartenance universelle en utilisant des instruments du monde entier. La culture moderne propose de s’ouvrir au cosmos : astrologie pour tisser des liens secrets avec les astres, effets sidéraux et musiques « planantes » pour se sentir porté par les vibrations de l’univers, spiritualités fusionnelles qui promettent un « grand tout » impersonnel. Le but est de ressentir ce que certains appellent un sentiment océanique : disparaître dans la totalité, se dissoudre dans l’énergie du monde, ne plus être qu’une vague dans la mer. Notre époque cherche l’infini, mais ne sait plus s’il se trouve dans les étoiles ou dans un cœur.

Luisa aussi parle d’océan. Elle aussi évoque cette impression d’être absorbée. Mais chez elle, ce n’est pas le cosmos qui avale l’âme : c’est Dieu qui la reçoit. « Absorbée en Lui comme une gouttelette d’eau dans l’immense océan » (29 juillet 1904). Cette image pourrait sembler identique à celle des spiritualités cosmiques — mais l’océan de Luisa n’est pas une force anonyme. Il est une Personne, un Amour, une Présence. Loin de se dissoudre dans une immensité muette, l’âme trouve partout un interlocuteur vivant : « Quand l’âme est détachée de tout, elle trouve Dieu en toute chose. Elle Le trouve en elle-même, elle Le trouve en dehors d’elle. Elle Le trouve dans les créatures. » (28 juin 1904). Et plus encore : « Non seulement elle trouve Dieu, mais elle Le contemple, Le ressent et L’embrasse… tout lui donne l’occasion de L’adorer, de Le prier, de Lui rendre grâce. » (28 juin 1904).

L’union dont parle Luisa n’est pas une disparition, mais une amitié. Une imitation réciproque. « N’as-tu jamais observé deux amis intimes ? Oh ! comme chacun cherche à imiter l’autre et à le reproduire en lui-même ! Celui qui m’aime est un autre moi-même. » Et Jésus ajoute : « Je ne peux pas faire autrement que de demeurer avec elle parce que, si Je la laissais, Je me laisserais Moi-même. » (8 août 1904).

Même la musique change de sens. Là où la musique moderne cherche parfois à abolir le temps pour créer un état d’oubli, la musique de Luisa est une offrande consciente et active :

« Ma fille, qu’est‑ce qui arriverait si la musique cessait dans le monde ? Je lui demandai : Seigneur, quelle musique pourrait cesser ? Il me dit : Ma bien‑aimée, ta musique. En fait, quand l’âme souffre pour Moi, qu’elle prie, répare, loue et rend continuellement grâce, cela est pour mon ouïe une musique continuelle qui m’empêche de prêter attention à l’iniquité de la terre et donc de la châtier comme cela serait approprié. C’est aussi une musique pour les esprits humains, qui se détournent ainsi de faire des choses plus mauvaises. […]

Il y a beaucoup de bonnes âmes qui font beaucoup pour Moi. Cependant, comme il est difficile d’en trouver une qui me donne tout pour que Je puisse me donner totalement à elle ! Certaines conservent un peu d’amour-propre, un peu d’estime de soi, d’autres une affection particulière, ne serait‑ce que pour une personne sainte, d’autres conservent une petite vanité, d’autres quelque attachement à la terre ou à leurs intérêts personnels. En somme, chaque âme conserve sa petite chose bien à elle. Ainsi, ce qui me vient d’elle n’est pas entièrement divin. Sa musique n’est pas capable de produire ces effets pour mon ouïe et auprès des esprits humains. » (7 février 1904)

De plus, alors que la fusion cosmique de la chanson moderne nous dissout dans l’anonymat, l’union divine selon le Livre du Ciel nous élève dans la réciprocité : « Ma fille, la prière est musique à mon oreille, surtout quand elle vient d’une âme totalement ajustée à ma Volonté, de telle façon qu’on ne perçoive en elle qu’un acte continu de vie dans la Divine Volonté. C’est comme s’il y avait dans cette âme un autre Dieu qui me joue cette musique. Oh ! qu’il m’est agréable de trouver ainsi quelqu’un qui soit mon égal et me rende les honneurs divins. Seuls ceux qui vivent dans ma Volonté peuvent atteindre ce point. Toutes les autres âmes, même si elles font beaucoup et prient beaucoup, me présentent des choses et des prières humaines, pas divines. Par conséquent, elles n’ont pas cette puissance et cet attrait pour mon oreille. » (6 janvier 1906).

À une époque d’accélération et de physique relativiste, il est compréhensible que germe dans la culture populaire un désir de sortir du temps, de le dépasser. Le groupe californien « The Grateful Dead » recherchait à abolir le temps. « Quand ils improvisent et jouent simultanément leurs solos, l’horizon temporel disparaît nécessairement »[12]… Dans leur chanson « Dark star », les modes utilisés empêchent la cadence parfaite et le motif musical tournoie, apportant un malaise à qui aime à se repérer temporellement. Les musiciens distordent le motif et « le font fondre, de la même façon que la conscience du sujet fond au LSD »[13]. C’est un vertige, mais où mène-t-il ?

Dans le livre du Ciel, c’est en pleine conscience et dans la dignité d’une pratique persévérante que l’on trouve en Dieu le sceau de la vie éternelle : « Tout comme Dieu est toujours ancien, toujours nouveau et immuable, ainsi l’âme persévérante est toujours ancienne puisqu’elle s’exerce depuis longtemps, toujours nouvelle puisqu’elle est toujours en train de s’exercer et, sans s’en rendre compte, elle est immuable puisqu’elle est sans cesse renouvelée en Dieu. Puisque, par sa persévérance, l’âme fait l’acquisition continuelle de la vie divine en elle, elle trouve en Dieu le sceau de la vie éternelle. Peut‑il y avoir un sceau plus sûr que celui accordé par Dieu lui‑même ? » (11 avril 1905).

 

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[1] Michel LABOURDETTE, o.p. La foi, Bibliothèque de la revue thomiste, Parole et Silence, Paris 2015, p. 179

[2] Michel LABOURDETTE, o.p. La foi, Bibliothèque de la revue thomiste, Parole et Silence, Paris 2015, p. 184

[3] Timothy LEARY, R. ALPERT, R. METZNER, The Psychedelic experience, Penguin Books, New York,2007.

[4] Timothy LEARY, La Politique de l’extase. L’expérience psychique, Paris, Fayard,1973.

[5] Petite philocalie de la prière du cœur, traduite et présentée par Jean Gouillard, Seuil, Paris, 1979, p. 93

[6] Saint AUGUSTIN, De Trinitate, VIII,7

[7] Apophtegmes des Pères, Collection systématique, Jean le Nain 7, trad. J.-C. Guy, Sources Chrétiennes n° 387, Paris : Cerf, 1993, p. 224

[8] Apophtegmes des Pères, Collection alphabétique, Poemen 82, trad. J.-C. Guy, SC 3 bis, Paris : Cerf, 1993, p. 335

[9] Tanhuma naso 16, éditions Eshkol Jer. 1972, pp. 687-688

[10] Ian MCDONALD, Révolution in the head, les enregistrement des Beatles et les Sixties, Marseille, Le Mot et le Reste, 2009, p. 29

[11] Cf. Antoine SANTAMARIA, Le Rock des années soixantes, L’harmattan, Paris 2022, p. 65

[12] Stanley J. SPECTOR, « Le Grateful Dead et Friederich Nietzche. Transformation de la musique, transformation de la conscience », in Volume, La revue des musiques populaires, Utopies et dystopies, n° 2,2012, p. 96

Date de dernière mise à jour : 06/05/2026