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Livre du Ciel 21 La dignité de fils
Récit inaugural (23 février 1927)
Appeler Jésus et sa divine volonté, pour travailler ensemble
Comme Jésus déposa le don eucharistique en Marie…
Et toutes les choses te parlent… différence avec le soufisme
Le cheminement spirituel de Luisa
Récit inaugural (23 février 1927)
« Privée de mon doux Jésus, je sentais mon pauvre cœur douloureusement broyé. Oh ! comme il souffrait et gémissait ! En faisant ma ronde habituelle dans toute la Création pour suivre en elle les actes de sa Volonté, arrivée à la mer, j’appelai mon Jésus et je Lui dis : ‘Mon Jésus, viens, reviens ! Ta petite fille t’appelle dans la mer. Je t’appelle par le murmure de l’immensité de l’eau. Je t’appelle dans l’éclair argenté des poissons. Je t’appelle avec la puissance de ta Volonté qui s’étend dans cette eau. […] Et ainsi je fis ma tournée et je L’appelai au nom de chaque chose créée et au nom de sa propre Volonté qui régnait sur elles.’ […]
Mon doux Jésus sortit se placer au milieu de toutes ses œuvres, et Il me dit : ‘Ma fille, quelle belle surprise tu me fais aujourd’hui ! […] Je t’écoutais et Je disais : Qu’elle aille parmi toutes les choses créées jusqu’à ce qu’elle les ait toutes rassemblées, et alors Je me laisserai trouver. Ainsi, J’aurai la visite de toutes mes œuvres qui sont autant de mes enfants. Elles me rendront heureux, et Je les rendrai heureuses. » (23 février 1927)
Le langage est poétique, les œuvres de la création (le ciel, la mer…) sont désignées ici comme des « enfants » dans un sens large, un peu à la manière orientale ; par exemple, en arabe, on parle du raisin comme le « fils » de la vigne, etc.
Le livre du Ciel, et en particulier celui-ci, développe une attitude essentielle, celle qui consiste à appeler dans nos vies Jésus et sa divine volonté.
Appeler Jésus et sa divine volonté, pour travailler ensemble
Il s’agit d’appeler le Seigneur pour travailler avec lui, et pour le glorifier en revêtant les actes humains de la joie et de la sainteté divines. Jésus dit à Luisa : « L’âme où règne ma Volonté m’appelle non seulement pour travailler avec elle, mais elle Me donne en plus l’honneur et la gloire de cette joie dont nous revêtîmes tous les actes humains » (3 mars 1927).
Dès lors, le verset de psaume « J’appelle de tout coeur, réponds-moi, Seigneur, je garderai tes volontés » (Ps 119,146) prend un sens beaucoup plus étendu. Luisa raconte : « J’appelais ma douce vie, mon cher Jésus, pour qu’Il vienne suivre avec moi les actes de sa Volonté dans toutes les choses créées » (22 mars 1927) ; c’est une prière vécue avec Dieu, non seulement adressée à Dieu.
La prière de Luisa devient un écho du Ciel. Jésus dit à Luisa : « Vois comment lorsque tu appelais — dans ma Volonté — ma céleste Maman, les anges et tous les saints à M’aimer, J’entendais répéter en toi l’amour de ma Mère, l’amour des anges et l’amour du Ciel tout entier. » (3 avril 1927).
En appelant les éléments créés (soleil, étoiles, mer) à glorifier Dieu, l’âme fait revivre en elle l’acte même du Créateur et l’amour qu’Il a mis dans chaque chose. Jésus dit à Luisa : « Lorsque tu appelais autour de Moi le soleil, le ciel, les étoiles, la mer et toutes les choses créées pour me rendre la gloire de mes œuvres, Je voyais se répéter en toi ce que J’avais fait en créant le soleil, le ciel, les étoiles, la mer et tout l’amour que J’exprimais dans toute la Création. » (3 avril 1927).
Être des fils libres
La liberté n’est pas un risque, mais une dignité divine donnée à l’homme : aimer et se donner librement est ce qui rend l’âme digne de Dieu et capable de Lui ressembler. Jésus dit à Luisa : « Ma fille, une volonté qui ne m’aime pas librement mais de force, montre la distance entre la créature et le Créateur. Elle montre l’esclavage et la servitude, elle parle de dissemblance. Au contraire, une volonté libre qui fait la Mienne dit qu’il y a union entre l’âme et Dieu. Elle dit filiation, que ce qui est à Dieu est aussi à l’âme. Elle dit qu’il y a similitude de sainteté et d’amour, de telle sorte que ce que l’un fait, l’autre le fait aussi, et que là où l’un peut se trouver, on y voit l’autre également. » (3 avril 1927).
Ainsi, l’âme qui adhère volontairement à Dieu manifeste qu’elle est fille du Père : elle partage sa sainteté, son amour et agit en communion avec Lui. Jésus continue :
« Je créai l’homme libre en volonté pour qu’il reçoive ce grand honneur qui est digne d’un Dieu. Je ne sais que faire d’une volonté forcée de m’aimer et de se sacrifier. Je ne la reconnais même pas et elle ne mérite aucune récompense. C’est pourquoi tous mes regards se portent sur l’âme qui, spontanément, vit avec sa volonté dans la mienne. Un amour forcé appartient aux hommes, et non à Dieu ; car les hommes se contentent des apparences et ne descendent pas dans les profondeurs où est l’or de la volonté, pour y trouver un amour sincère et loyal. » (3 avril 1927).
Dans l’évangile[1], Jésus évoque trois états pour l’homme : être esclave-serviteur, être disciple, être fils. Le serviteur ne connaît que quelques ordres du maître de maison. Le fils connaît la volonté de son père.
Jésus montre l’exemple : « Parce que, moi, ce qui lui plaît [au Père], je le fais, en tout temps » (Jn 8,29 Pshitta).
Certains Juifs « l’avaient cru » (Jn 8,31) mais dans leur apparence de « disciples » on voit poindre le mensonge puisque Jésus les avertit :
« 31 Si, vous, vous persistez dans ma Parole, vous êtes vraiment mes disciples !
32 Et vous connaîtrez… la vérité !
Et elle, la vérité, / vous libérera ! » (Jn 8,31-32 Pshitta).
Si l’on accepte les désirs du père du mensonge, on est fils de ce père-là et c’est une profonde aliénation (Jn 8,37). L’homme dans l’erreur ou le mensonge n’a pas la véritable connaissance qui lui permettrait un gouvernement de ses actes : il est sous le contrôle d’une autre source d’inspiration : l’accusateur, dont un des procédés est précisément de faire douter du vrai. Le diable est père du mensonge du fait qu’il tire ses assertions et ses désirs « de son propre fond » (Jn 8,44). Il est l’archétype de l’autoréférence. L’autoréférence ressemble à la prise de contrôle d’une situation, elle ressemble à la décision libre, et pourtant elle lui est directement antagoniste.
Certains des Judéens qui crurent un moment en Jésus (Jn 8,31) finiront par prendre des pierres pour le lapider (Jn 8,59) : ils en sont restés à l’idéologie sans changer de « filiation », ils sont restés fils du père du mensonge, l’homicide des origines. Comment proposer à un esclave du père du mensonge de devenir un fils libre dans la maison du Père ? Par l’enseignement de Jésus dévoilant les processus d’asservissement. C’est pourquoi il y a un état intermédiaire entre celui d’esclave et celui de fils, c’est celui de disciple. C’est un processus difficile : il ne suffit pas de croire un instant. Il faut demeurer dans la parole de Jésus.
Et cette vie dans la volonté divine est libre, c’est la vie du fils qui a la connaissance pour s’orienter et qui puise dans les richesses de la maison paternelle.
« 35 Et l’esclave / ne demeure pas pour toujours dans la maison !
Mais le fils / [y] demeure pour toujours !
36 Si, par conséquent, lui, qui est le Fils, vous libère, / vous serez vraiment des fils de la liberté ! » (Jn 8,35-36 Pshitta)
Comme Jésus déposa le don eucharistique en Marie…
Pour le 1er janvier, le sacramentaire gélasien (fin Ve siècle) dit dans sa préface eucharistique « Allaite, o mère, notre nourriture ! Allaite le pain du ciel qui vient ! » Saint Bernard (XIIe siècle) s’adresse à Marie par ces mots : « Le Fils est avec toi pour préparer l’admirable sacrement (Eucharistique) » (Sermon 34). Et, bien qu’il y ait une disproportion entre Dieu et l’homme, l’idée d’une collaboration avec Dieu est une idée biblique : « En effet, nous sommes les coopérateurs de Dieu [grec : θεου γαρ εσμεν συνεργοι ; latin : Dei enim sumus adiutores » (1 Co 3,9), araméen : « en effet, avec Dieu nous travaillons [ᶜam ᵓălāhā gēr pālḥīnan] » (1 Co 3,9).
Le Livre du Ciel est très précis. Marie ne fait pas la même chose que Jésus, mais ce qu’elle fait rend possible l’action de Jésus.
« Je méditais les Heures de la Passion et plus précisément celle où Jésus institua la très sainte Eucharistie. Se manifestant en moi, Il me dit :
‘Ma fille, lorsque J’accomplis un acte, Je commence par regarder s’il existe au moins une créature en qui Je peux déposer mon acte, quelqu’un capable de prendre le bien que Je fais, de veiller dessus et de le protéger. Lorsque J’instituai le Saint‑Sacrement, Je cherchai cette créature et c’est ma Reine Mère qui s’offrit à recevoir cet acte et le dépôt de ce grand don en me disant : Mon Fils, si je t’ai offert mon sein et tout mon être dès ta conception, pour veiller sur toi et te défendre, je t’offre maintenant mon Cœur maternel pour recevoir ce grand dépôt. Je dispose autour de ta Vie sacramentelle mes affections, les battements de mon cœur, mon amour, mes pensées et mon être tout entier pour te défendre, t’accompagner, t’aimer et te faire réparation. Je m’engage à te récompenser pour le don que Tu nous fais. Confie‑toi à ta Mère et je veillerai à défendre ta Vie sacramentelle. Et puisque Tu m’as constituée Reine de toute la Création, j’ai le droit de disposer autour de Toi toute la lumière du soleil pour te rendre hommage et adoration ; les étoiles, le ciel, la mer et tous les habitants des airs, je mets tout autour de Toi pour te donner amour et gloire.
Sachant ainsi où placer le grand dépôt de ma Vie sacramentelle et faisant confiance à ma Mère qui m’avait donné toutes les preuves de sa fidélité, J’instituai le très Saint-sacrement. Elle était la seule créature digne de garder, défendre et réparer mon acte. Tu vois donc que lorsque les créatures me reçoivent, Je descends en elles avec les actes de mon inséparable Mère. C’est uniquement à cause de cela que peut durer ma Vie sacramentelle. C’est pourquoi il est nécessaire que Je choisisse d’abord une créature, lorsque Je veux opérer une grande œuvre, digne de Moi ; d’abord pour avoir un lieu où déposer mon don et ensuite pour obtenir d’elle la réparation’. […]
Et comme J’avais confié à ma Mère bien-aimée le sort de ma Vie sacramentelle, J’ai voulu me fier à toi en te confiant le sort du Royaume de ma Volonté. » (16 avril 1927)
Avant le Concile Vatican II, les théologiens réfléchissant à la corédemption de Marie adoptaient
– soit un registre où Dieu accepterait ses mérites et ses satisfactions à côté de ceux du Christ, même si c’est en dessous et en dépendance d’eux, en attribuant à ces mérites une valeur rédemptrice « de congruo »,
– soit un registre où Dieu accepterait les mérites et les satisfactions de Marie en vue de l’application aux hommes des grâces qui découlent du sacrifice de Christ (rédemption subjective)[2].
Le Livre du Ciel englobe ces concepts mais il est plus simple parce que son point de départ est la Volonté divine et ce dont Dieu veut avoir besoin : voulant se donner aux hommes, Dieu veut placer son don en sécurité au moins en une personne. Sans faire davantage ombrage à la vérité du Christ unique Rédempteur, Jésus dit à Luisa que lorsqu’elle arrivera au ciel, « Nous te donnerons alors le titre de Rédemptrice de notre Volonté en te constituant mère de tous les enfants de notre Fiat. N’en es‑tu pas heureuse ? » (19 mars 1927).
Et il l’encourage en ces termes : « Celui qui fabrique le premier objet doit travailler plus fort, faire plus de sacrifices, préparer tous les matériaux nécessaires et faire de nombreux essais. Lorsqu’il est fait, non seulement les autres obtiennent‑ils le droit de l’imiter, mais il leur est beaucoup plus facile de le reproduire. Mais la gloire appartient à celui qui l’a fait le premier car sans ce premier acte, les autres n’auraient jamais vu le jour. Par conséquent, sois attentive en formant tes premiers actes, si tu veux que le Royaume du divin Fiat vienne régner sur la terre.
Ensuite, me fusionnant dans la sainte et Divine Volonté, j’appelai alors tous les actes des créatures pour qu’ils ressuscitent en elle. Mon doux Jésus me dit : ‘Ma fille, quelle grande différence il y a entre un acte accompli dans ma Volonté et un acte accompli en dehors d’elle, même si cet acte est bon ! Dans le premier coule une Vie Divine, et cette Vie remplit Ciel et terre ; cet acte reçoit la valeur d’une Vie Divine. Dans le second, c’est une vie humaine qui coule. Elle est limitée, restreinte et bien souvent sa valeur disparaît une fois que l’acte est terminé. S’il existe une valeur dans cet acte, elle est humaine et périssable.’» (18 avril 1927).
Et toutes les choses te parlent… différence avec le soufisme
Dans le récit inaugural, Jésus dit à Luisa : « Et Je reconnais l’enfant de ma lumière dans le soleil, l’enfant de ma justice dans la mer, l’enfant de mon empire dans le vent et l’enfant de ma paix dans la terre fleurie. Bref, Je reconnais chacun de mes attributs dans toutes les choses créées et Je prends plaisir à reconnaître mes enfants que m’amène la petite fille de ma Volonté.» (23 février 1927)
Le Livre du Ciel s’inscrit comme un approfondissement de la tradition chrétienne.
Saint Bonaventure rapportait au sujet de saint François d’Assise que « considérant que toutes les choses ont une origine commune, il se sentait rempli d’une tendresse encore plus grande et il appelait les créatures, aussi petites soient-elles, du nom de frère ou de soeur »[3].
Et Jésus dit à Luisa : « Lorsque tu fais ta ronde dans la Création et la Rédemption, toutes les choses te parlent. Ces actes ne sont rien d’autre que ma Volonté qui te parle car il est juste que l’âme qui possède ma Volonté connaisse sa Vie. » (26 mars 1927)
Saint Bonaventure disait : « La contemplation est d’autant plus éminente que l’homme sent en lui-même l’effet de la grâce divine et qu’il sait trouver Dieu dans les créatures extérieures ».[4]
Et Jésus dit à Luisa : « Tu dois savoir que toute la Création, comme chaque chose créée, est une leçon pour l’homme. Elle raconte nos qualités divines. Chacune donne une leçon sur les qualités qu’elle contient. Le soleil donne une leçon sur la lumière et enseigne que pour être lumière, il faut être pur et dépouillé de toute matière. La lumière est toujours unie à la chaleur, on ne peut séparer la lumière de la chaleur. Ainsi, si tu veux être lumière, tu ne dois aimer que ton Créateur. Etc. » (22 avril 1927).
Saint Bonaventure disait que le reflet de la Trinité pouvait se reconnaître dans la nature « quand ce livre n’était pas obscur pour l’homme et que le regard de l’homme n’avait pas été troublé »[5].
Jésus dit à Luisa que l’homme regarde la création, « mais il ne reçoit pas la vie d’amour que Dieu a placée en toutes les choses créées. La raison en est que l’homme n’utilise pas sa volonté et n’ouvre pas son cœur pour recevoir cette profusion d’amour continu de son Créateur. Malgré tout, notre effusion d’amour ne cesse pas et notre souffle régénérateur est toujours à l’œuvre. Nous attendons le royaume de notre divin Fiat pour que notre amour descende parmi les créatures et donne notre Vie divine. En la recevant, les créatures formeront leur épanchement d’amour pour le donner à Celui qui le leur avait donné. » (24 avril 1927).
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Certains pourraient invoquer quelques ressemblances avec l’enseignement soufi :
« Un maître spirituel, Alî al-Khawwâç, à partir de sa propre expérience, soulignait aussi la nécessité de ne pas trop séparer les créatures du monde de l’expérience intérieure de Dieu. Il affirmait : ‘Il ne faut donc pas blâmer de parti pris les gens de chercher l’extase dans la musique et la poésie. Il y a un secret subtil dans chacun des mouvements et des sons de ce monde. Les initiés arrivent à saisir ce que disent le vent qui souffle, les arbres qui se penchent, l’eau qui coule, les mouches qui bourdonnent, les portes qui grincent, le chant des oiseaux, le pincement des cordes, les sifflement de la flûte, les soupirs des malades, le gémissement de l’affligé’… »[6]
Cependant, la perspective soufie n’est pas celle du retour de Jésus dans la gloire de sa résurrection, mais d’un retour charnel d’ ‘Issa pour soutenir la lutte armée du Mahdî. Un des maîtres du soufisme, Ibn ‘Arabi, qui exerça comme juge, fut très sectaire contre les chrétiens ! [7]
Les récentes générations de soufis (al-muta ‘akhirûn) parlèrent de dévoilement (kashaf) et de réalités suprasensibles ḥiss »[8]. Cette doctrine gnostique a aussi donné naissance à son tour à la croyance aux « Abdâls », ces personnages qui entourent le Madhî. « Puis les soufis parlèrent du Quṭb, c’est-à-dire l’élite suprême des initiés. Selon eux, il occupe, seul, le plus haut rang dans la hiérarchie des sciences ésotériques »[9]. L’islam rigoriste rejette globalement le soufisme à cause de sa pensée (gnostique) organisant des cercles d’initiés et prônant une union à Dieu en contradiction avec l’islam ; mais peut-on empêcher la soif des humains à connaître leur Créateur ?
Comme héritiers de courants gnostiques pré-islamiques, les soufis cherchent un contrôle intérieur sur leur propre vie dont ils se prétendent maîtres, un contrôle qui révélerait leur dimension divine cachée. En réalité, comme créatures au sommet de la Création, explique la Bible, nous portons en nous une image de Dieu ‒ c’est pourquoi Dieu aime les hommes ‒ mais non une dimension divine. Les soufis utilisent souvent des états de transe, mais ces états les rendent perméables aux esprits et aux anges déchus qui cherchent la perdition des hommes. L’évangile connaît bien ce problème : « Il y avait dans leur assemblée, un gars en qui il y avait un esprit immonde ! […] Et Jésus le menaça en disant : "Ferme ta bouche ! Et sors de lui !" Et il le jeta à terre, l’esprit impur, et il cria, à voix haute, et sortit de lui » (Mc 1,23-26).
Dans la même veine gnostique, des musulmans ismaéliens parlent de la transmigration d’âmes et se veulent en contact avec les esprits des défunts. Or, on lit dans la Bible : « On ne trouvera chez toi personne… qui interroge les spectres et devins, qui invoque les morts » (Dt 18,10-11).
Au Mont Carmel, devant tout le peuple, le Prophète Elie a montré l’inanité et l’impuissance des états de transe (utilisés en vain par les prophètes de Baal), au contraire, la prière simple et confiante envers le Seigneur opère des miracles (1R 18,20-39).
Le cheminement spirituel de Luisa
Le cheminement spirituel de Luisa correspond à ce qui a été décrit par d’autres auteurs spirituels. Prenons par exemple Jean Tauler (v. 1300 – 1361). Il prêchait aux sœurs dominicaines à une époque de grande ferveur : soixante-dix monastères de Cologne à Colmar, sept dans la seule ville de Strasbourg. Il fit un sermon présentant les dons du Saint-Esprit dans un cheminement spirituel. Après le don de force, dit-il, « Dieu va maintenant lui enlever tout ce qu’il lui avait d’abord donné ; il veut le laisser à ses propres forces ». « C’est ici que l’homme a grand besoin du don de conseil qui lui permettra de se comporter comme Dieu souhaite qu’il le fasse. Moyennant le don de conseil, l’homme apprend à s’abandonner, à mourir et à se livrer au redoutable et mystérieux décret de Dieu qui lui ravit douloureusement le noble et pur bien dans lequel est tout son salut, sa joie et sa consolation […] Par la vertu de cet abandon, l’homme a déjà mis un pied dans la vie éternelle […] Dieu ne peut pas plus abandonner de tels hommes qu’il ne peut s’abandon
Et voici le témoignage de Luisa :
« Mon pauvre état était plus douloureux en raison de la privation de mon doux Jésus. Quel dur martyre, quelle mort, sans le cher et tendre espoir de trouver ma Vie ! La peine de l’avoir perdu me stupéfiait, me pétrifiait et répandait sur ma pauvre âme comme une rosée nocive. » (12 avril 1927). Quand Jésus revient, il la rassure, l’enseigne, et lui dit : « Ma fille, les souffrances, les mortifications, mes privations et les circonstances pénibles sont autant de nuages qui assombrissent l’âme. Mais si l’âme laisse tout cela couler dans ma Volonté, mieux qu’un soleil, elle revêtira l’âme et convertira ces sombres nuées en nuages de lumière resplendissante, de telle sorte qu’ils deviendront le plus bel ornement du ciel de cette âme. Dans ma Volonté, toute chose perd cette obscurité qui oppresse et semble se jouer de la pauvre créature. Tout concourt alors à l’éclairer et à l’orner d’une resplendissante beauté. Je vais alors redire au Ciel tout entier : Regardez comme elle est belle la fille de ma Volonté, toute parée de ces blancs et brillants nuages ! Elle se nourrit de lumière et ma Volonté, la revêtant de sa lumière, la change en une resplendissante clarté. » (12 avril 1927).
Après le don de conseil, Tauler continue : « Viennent enfin le sixième et le septième dons. Ce sont l’intelligence et la délectable sagesse. Ces deux dons conduisent vraiment l’homme au Fond, au-dessus de tout mode humain et de vie, au divin abîme où Dieu se connaît lui-même, se comprend lui-même et goûte sa propre Sagesse et la bonté de son essence. » [11]
Les connaissances dont parle le livre du Ciel sont de cet ordre. On les goûte à travers les dons du Saint-Esprit. On les comprend à travers un cheminement spirituel et grâce aux dons du Saint-Esprit, don de force, don de conseil, don d’intelligence et de sagesse. Le récit inaugural donnait : « La vie dans ma Volonté contient ainsi d’indescriptibles surprises. Je peux dire que là où elle règne, l’âme devient mon bonheur, ma joie, ma gloire. Je prépare pour elle un banquet de connaissances afin que nous réjouissant ensemble, nous puissions étendre le Royaume du Fiat Suprême, le faire connaître, aimer et glorifier. » (23 février 1927).
Pour une personne particulière, Dieu prépare les circonstances qui ouvrent aux dons de l’Esprit Saint, il en sera de même à l’échelle mondiale. Le dernier récit de ce livre 21 s’achève avec cette promesse : « Je disposerai les choses, les circonstances, les créatures et les événements qui rendront facile la connaissance de ma Volonté. » (26 mai 1927).
Le sens de l’Histoire
Adam, fraîchement sorti des mains du Créateur, fut placé dans un jardin (Gn 2,8). Après sa chute, le sol fut maudit (mais l’homme ne fut pas maudit), dès lors, il doit travailler à la sueur de son front (Gn 3,17-19)… La venue de Jésus donne les moyens de guérir et de se relever. Une nouvelle création est promise au moment de la venue glorieuse du Christ (Ap 21,1).
« Ma fille… Tu dois savoir que dans la Création, notre Fiat suprême établit tous les actes humains en les revêtant de délice, de joie et de bonheur. Le travail lui‑même ne devait pas être un labeur pour l’homme, ni une cause de fatigue, car en possédant ma Volonté, il avait la force qui jamais ne se fatigue et jamais ne diminue. […] Tous les actes humains accomplis dans la Divine Volonté entrent dans l’ordre de toutes les choses créées et reçoivent le sceau du bonheur : travailler, manger, parler, chaque regard et chaque pas, tout. Tant que l’homme demeurait dans notre Volonté, il se maintenait saint et en bonne santé, plein de vigueur et d’une inépuisable énergie » (3 mars 1927).
Le Christ est venu, travaillant et souffrant sur la croix. Les apôtres, dans le labeur et la fatigue (2Co 11,27) ont annoncé son salut, dans l’espérance de son retour, où s’accomplira la volonté de Dieu sur la terre comme au ciel, c’est l’ère du « Fiat ». Saint Irénée enseigne en effet : « Le Seigneur viendra du haut du ciel, sur les nuées, dans la gloire de son Père (Mt 16,27 ; Mc 13,26), et il enverra dans l’étang de feu l’Antéchrist avec ses fidèles (Ap 19,20) ; il inaugurera en même temps pour les justes les temps du royaume, c’est-à-dire le repos, le septième jour qui fut sanctifié (Gn 2,2-3) »[12]. Ce sera le « vrai shabbat des justes, en lequel ceux-ci, sans plus avoir à faire aucun travail pénible, auront devant eux une table préparée par Dieu et regorgeant de tous les mets »[13].
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Dans le dessein du Créateur, « chacun possédait son fil électrique pour communiquer avec les autres, […] en se retirant de la Divine Volonté, il rompit le premier fil de communication et resta comme une ville qui, si elle rompt la principale ligne électrique qui fournit la lumière, se retrouve dans l’obscurité car même si les fils électriques sont toujours là, ils n’ont pas la capacité de fournir la lumière à toute la ville parce que la source d’où provenait la lumière est cassée, elle ne peut donner l’électricité et les fils ne peuvent la recevoir. » (12 avril 1927).
Jésus dit à Luisa : « Vois‑tu d’où Adam tomba ? De cette hauteur, c’est un miracle qu’il ne se soit pas tué. Mais s’il n’est pas mort, le coup qu’il reçut dans sa chute fut si rude qu’il était impossible de ne pas en sortir brisé et infirme, sa rare beauté était devenue difforme. Il avait perdu tous ses biens. Il était indolent dans ses actions et hébété dans son entendement. Une fièvre continuelle l’handicapait, affaiblissait toutes ses vertus de sorte qu’il n’avait plus la force de se dominer. La plus belle caractéristique de l’homme, sa maîtrise de lui‑même, avait disparu. Les passions le submergeaient et le tyrannisaient, le rendant inquiet et triste. Comme il était père et chef de toutes les générations humaines, il engendra une famille d’infirmes. » (8 avril 1927).
Peu de temps après, Jésus dit :
« Je reviens donc à toi comme un père très aimant agirait avec sa fille. Combien de fois n’ai‑Je pas soufflé en toi jusqu’à ne plus pouvoir contenir mon souffle tout‑puissant ? J’ai déversé en toi mon amour jusqu’à remplir ton âme à ras bord.
Tout cela n’était rien d’autre que le renouvellement de l’acte solennel de Création. Je voulais éprouver à nouveau cette grande satisfaction de la création de l’homme. C’est pourquoi Je viens vers toi non seulement pour la ressentir à nouveau, mais aussi pour rétablir l’ordre, l’harmonie et l’amour entre le Créateur et la créature comme à l’instant où elle fut créée. Au commencement de la Création de l’homme, il n’y avait pas de distance entre lui et Moi. Une familiarité s’était installée. Dès qu’il m’appelait, J’étais là. Je l’aimais comme un fils et comme un fils J’étais attiré vers lui. Je ne pouvais rien faire de moins que d’aller très souvent m’entretenir avec lui. Avec toi, Je renouvelle le commencement de la Création. Par conséquent, sois attentive à recevoir un tel bien. » (22 avril 1927).
Tel est le sens profond de ce verset du psautier si souvent chanté dans la liturgie : « Tu envoies ton souffle, ils sont créés, tu renouvelles la face de la terre » (Ps 104 (103),30).
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Cette nouvelle création aura lieu au moment de la venue glorieuse du Christ : « Puis je vis un ciel nouveau, une terre nouvelle (Ap 21,1). Cette nouvelle création advient après les cataclysmes des « sept coupes », après le jugement de « Babylone », de la « bête » et du « faux prophète » (Ap 16-19).
C’est ce qui explique ce passage du Livre du Ciel : « Combien de rénovations sont nécessaires ! Il va falloir tout bouleverser, tout abattre et détruire des êtres humains. Il sera nécessaire de bouleverser la terre, le ciel, la mer, l’air, le vent, l’eau et le feu afin de mettre tout en œuvre pour renouveler la face de la terre et pour ramener l’ordre dans le nouveau royaume de ma Divine Volonté parmi les créatures. » (24 avril 1927). Mais attention, un certain nombre de doctrines, maçonniques ou non[14], répandent l’idée d’un « ordre par le chaos », de sorte que certaines élites s’arrogent le droit de provoquer des cataclysmes et de juger qui a le droit de vivre et qui doit mourir (par des épidémies ou des guerres) : ils se prennent pour le Christ, le seul juge, et veulent imposer leur vision du monde idéal avant la venue glorieuse du Christ.
Isaïe avait annoncé à la Jérusalem nouvelle « Les nations marcheront à ta lumière… tu verras, et tu seras radieuse » (Is 60,1-5) et « ton soleil ne se couchera pas et ta lune ne disparaîtra plus » (Is 60,20). Une prophétie reprise par l’Apocalypse : « Et, à la Cité, il n’est point requis de soleil ni de lune pour l’illuminer ; la Gloire de Dieu, en effet l’a illuminée » (Ap 21,23). « Et les rois de la Terre lui feront parvenir […] la gloire et l’honneur des Nations. » (Ap 21,24-26), non pas à la capitale politique d’un État, mais à cette Cité sainte qui va unir toutes les races. Non pas dans un gouvernement mondial dirigé par des algorithmes ou une élite, juive ou pas[15], mais dans une communion de tous les hommes éclairés par la lumière de la Volonté divine. Jésus dit à Luisa : « Comme tu le vois déjà, beaucoup de races différentes se sont unies pour combattre sous un prétexte ou un autre, d’autres encore les rejoindront. Je vais me servir de l’union de ces différentes races ; car pour que vienne le royaume de ma Divine Volonté, il faut l’union de toutes les races. » (21 mars 1927) [16].
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Luisa n’aime pas entendre parler de guerres ou de destructions, et Jésus lui demande de laisser agir sa justice, qui est un attribut de Dieu : « Voudrais‑tu que tout en étant dans ma Volonté, l’ordre de mes attributs perde son équilibre ? » (12 avril 1927).
C’est le but ultime qu’il faut garder à l’esprit :
« Ma fille, nous devons tous deux être patients et penser au travail nécessaire à la formation du Royaume de la Divine Volonté. Personne ne sait ce que nous sommes en train de faire, les sacrifices qui sont nécessaires, les actes continuels et les prières que demande un si grand bien. Personne ne prend part à nos sacrifices. Personne ne nous aide à former ce royaume qui leur apportera tant de bien. Ils ne nous accordent aucune attention et ne pensent, pendant ce temps‑là, qu’à jouir de cette misérable vie sans même se disposer à recevoir le bien que nous préparons. Oh ! si les créatures pouvaient voir ce qui se passe dans le secret de notre cœur, combien grande serait leur surprise ! » (30 avril 1927).
Et encore :
« Ma Volonté, lorsqu’une âme la possède, peut se représenter par une ville pleine de lumière et capable de communiquer avec toutes les parties du monde. Ses communications s’étendent même jusqu’à la mer, au soleil, aux étoiles et jusqu’au ciel tout entier. Des provisions lui parviennent de toutes les parties du monde. Ainsi c’est la plus riche, pourvue de tout, ses moyens de communication lui permettent d’être la plus connue au Ciel et sur terre. Tout afflue vers elle et elle est la plus aimée. » (12 avril 1927).
[1] Extrait de : Françoise BREYNAERT, Jean, l’évangile en filet. L’oralité d’un texte à vivre. (Préface Mgr Mirkis – Irak) Éditions Parole et Silence. Paris,8 décembre 2020, p. 94 et 188
[2] Cf. I.M. CALABUIG, La richiesta di definizione dogmatica di Maria corredentrice, in "Marianum" 155-156, anno 1999, pp. 129-175, p.152-154.
[3] Legenda Maior, VIII,6 :
[4] Saint BONAVENTURE, In II Sent.,23,2,3.
[5] Saint BONAVENTURE, Quaest. disp. de Myst. Trinitatis,1,2, concl.
[6] Eva De Vitray-Meyerovitch [éd.], Anthologie du soufisme, Paris 1978, p. 200. » (Laudato Si’ § 233)
[7] SCATTOLIN Giuseppe, Soufisme et Loi dans l’Islam : un texte de Ibn ‘Arabî sur les sujets protégés (ahl al-dhimma), in COLL., L’Orient chrétien dans l’empire musulman ‒ Studia Arabica n° 3, Versailles, éd. de Paris,2005.
[8] Mohamed BENCHILI, La venue du Mahdî selon la tradition musulmane, éditions Tawhid 2009, p. 117
[9] Mohamed BENCHILI, Ibid., p. 47
[10] Jean TAULER, Sermon 26. Deuxième sermon pour la Pentecôte, § 9, dans Sermons, trad. C.-A.-F. de Villers, Cerf, Paris 1991, p. 199-200
[11] Sermon 26. Deuxième sermon pour la Pentecôte, § 10, Jean TAULER, Sermons, trad. C.-A.-F. de Villers, Cerf, Paris 1991, p. 199-200
[12] Saint IRÉNÉE, Contre les hérésies, Livre V,30,4
[13] Saint IRÉNÉE, Contre les hérésies, Livre V,33,2
[14] En l’an 1759, en Pologne, Jakob Frank se présenta comme la réincarnation de Sabataï Tsevi, le faux messie. Il vécut dans la clandestinité, la transgression de la Loi juive, le rejet du Talmud et de la Torah tout en restant fidèle, en secret, à la Kabbale et au Zohar. La même année, il se « convertit » au catholicisme et fut baptisé le 17 septembre 1759 à Lwów, et confirmé le 18 novembre à Varsovie, son parrain n’étant autre qu’Auguste III, le grand-père maternel de Louis XVI. Dix mille à vingt mille Juifs le suivirent. Ses successeurs connurent une ascension fulgurante, le mouvement se transforma en secte hérétique qui infiltra l’aristocratie européenne.
Sa doctrine hérite d’un traité de la Kabbale qui, en l’an 1500 parlait déjà de la rédemption de Satan. En conséquence, le sublime dans le mal est la route du bien. Et la route de l’abîme est terrifiante et effrayante. Un certain nombre de pensées révolutionnaires (« l’ordre par le chaos »), guerrières ou même génocidaires, maçonnique ou non, ont pu recevoir une impulsion du mouvement qu’il initia.
[15] Cf. Élie BÉNAMOZEGH, Israël et l’humanité. Étude sur le problème de la religion universelle et sa solution., Editions Ethose 2020 (Paris, E. Leroux,1914 : édité à titre posthume).
[16] La même idée était déjà présente dans le livre 20 (16 novembre 1926).
Date de dernière mise à jour : 06/05/2026