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Livre du Ciel 18 Droit de Dieu et Don de Dieu
Tout en commun, dans la Volonté suprême
Pour l’intérêt public ou pour Dieu ?
Aux antipodes de Jacob Frank et de la kabbale
Récit inaugural (9 août 1925)
Luisa se fusionne dans la Divine volonté et rend grâce pour ce que Dieu a fait dans la Création. Jésus lui dit : « Cette prière qui consiste à rendre grâce à Dieu pour toutes les choses qu’Il a créées est un droit divin et l’un des premiers devoirs des créatures. » Ainsi fit Marie, ainsi fit Jésus, et ainsi Luisa est appelée à faire : « [Jésus dit à Luisa :] Celle qui prit tant à cœur notre gloire, notre défense et nos intérêts, ne faisait rien d’autre que parcourir toutes les choses créées, de la plus petite à la plus grande, pour, au nom de toutes les générations humaines, y déposer un sceau d’amour, de gloire et de remerciements à l’endroit du Créateur. Ah, oui, c’est vraiment ma Mère Céleste qui remplit ciel et terre en échange de tout ce que Dieu avait fait dans la Création. Après ma Mère, ce fut mon Humanité qui remplit ce devoir sacro-saint auquel la créature avait tant manqué. C’est ce qui amena mon Père à se montrer bienveillant envers l’homme coupable. Ainsi furent mes prières et celles de mon inséparable Mère. Ne veux‑tu pas toi aussi répéter ces mêmes prières ? En fait, c’est pour cela que Je t’ai appelée à vivre dans ma Volonté : pour que tu t’associes à Nous et pour que tu répètes nos actes. » (9 août 1925)
Il faut savoir qu’à partir de 1924, Pie XI eut à faire face à la politique anticatholique du gouvernement mexicain. Les « Lois Calles » décident de la fermeture des écoles catholiques, de la limitation du nombre de prêtres par habitant, de l’expulsion des prêtres étrangers, de la condamnation à 5 ans de prison pour tout commentaire politique émanant d’un prêtre, de la fermeture de chapelles, de 142 églises. Ces lois créent une immixtion de l’État dans les affaires internes de l’Église par le biais de l’enregistrement obligatoire des curés auprès des institutions locales et de leur autorisation d’exercice du culte, et provoquent la fermeture d’hospices et d’institutions de bienfaisance. De 1924 à 1937, le Mexique voit une révolte populaire sans précédent conduite au nom du « Christ Roi » (la guerre des Cristeros). De nombreux prêtres furent pendus ou fusillés. Le 11 décembre 1925, Pie XI promulgua l’encyclique Quas primas, instaurant la fête du Christ Roi, qui fut un encouragement à la résistance.
En Italie, la loi du 24 décembre 1925 proclame Mussolini « chef du gouvernement, Premier ministre et Duce du fascisme ».
Ces événements remettent à l’ordre du jour le droit divin, non seulement le droit des gens d’Église (clergé, associations, œuvres) mais les droits de Dieu en tant qu’il est Dieu.
Dans une logique binaire, les « droits de Dieu » pourraient sembler concurrencer les « droits de l’homme ». Mais le Livre du Ciel ne s’inscrit pas dans une logique binaire, comme nous l’avons expliqué à la fin de notre commentaire du livre 11, au chapitre « Structure quaternaire de la vie dans la divine volonté ». Et dans ce récit inaugural, il est clair que l’intérêt de Dieu ne s’oppose pas à l’intérêt de l’homme :
« Comme si toutes les choses que Nous avons créées pour lui n’étaient pas suffisantes pour contenter notre Amour, et dans le but de préserver sa volonté libre, Nous lui avons donné le plus précieux des cadeaux, celui qui surpasse tous les autres dons : notre Volonté. Nous la lui donnions pour le préserver, comme un antidote, en prévention et en aide pour garder son libre arbitre. C’est pourquoi notre Volonté était à sa disposition, pour l’aider dans tous ses besoins. […] notre Volonté est le principe vital de la créature. Tant que l’homme l’accepte, il croît continuellement en grâce, en lumière et en beauté, il répond au but premier de la Création, et Nous recevons par lui la gloire qui nous est due pour toutes les choses créées qui servent à notre Volonté agissant dans la créature, unique but de toute la Création. » (9 août 1925).
Tout en commun, dans la Volonté suprême
L’idéal d’une mise en commun de tous les biens pourrait être le programme du parti communiste, du marxisme-léninisme soviétique ou de l’Umma musulmane ; comme il s’agit de post-christianismes, il n’est pas étonnant d’y retrouver des idées chrétiennes, mais sans Jésus, et donc selon une volonté humaine et non pas dans sa Volonté.
« [Jésus dit à Luisa :] Depuis le premier homme, Adam, jusqu’au dernier homme, tout ce qui était fait devait être mis en commun. L’homme ne devait pas posséder sa seule force, mais la force de tous. Tous les biens devaient être mis en commun. Ma Volonté, bien plus que l’électricité, devait lier les hommes entre eux et leur communiquer tout ce qui est bon et saint. Même si l’homme devait faire son propre devoir et s’occuper d’actions diverses, puisque tous devaient avoir ma Volonté comme point d’origine, tous devaient se convertir en lumière et ainsi, chacun devait être lumière pour l’autre. » (6 décembre 1925).
Et Jésus continue en précisant comment s’unir à la Volonté divine
- En s’attachant aux choses de la création :
« L’âme vivant vraiment dans la Volonté et s’étant attachée à tout, Je trouve en elle le ciel étoilé, le soleil éblouissant, les vastes mers, les prairies fleuries, etc. Aussi, n’est-il pas juste que l’âme qui sautille sur ces choses qui sont miennes et siennes, les reconnaisse et que, batifolant avec toutes les choses créées, elle dépose sur toutes les choses créées son baiser et son petit je t’aime à l’intention de Celui qui les a créées pour en faire don aux créatures, montrant par là-même un amour aussi varié qu’il existe de choses et montrant combien Il aime que l’homme soit heureux, lui donnant non seulement le nécessaire mais aussi le superflu ? » (6 décembre 1925).
- En s’unissant à Adam dans l’acte de sa création
« Ainsi, Je dois trouver dans l’âme, en acte, le saint Adam, tel qu’il était lorsque Je le créai de mes mains, et l’Adam coupable, humilié et en larmes. Ainsi, l’âme se liera à Adam dans son état de sainteté et, se joignant à ses actes innocents et saints, elle pourra Me rendre gloire et redonner le sourire à toute la Création. D’autre part, partageant ses pleurs, elle pourra soupirer avec lui ce Fiat, rejetant celui qui avait causé tant de ruine. » (6 décembre 1925).
- En s’unissant à l’histoire du salut (Ancien Testament)
« Je dois aussi trouver dans cette âme les Prophètes, les Patriarches et les Saints-Pères, avec tous leurs actes, eux qui ont tant soupiré après la venue du Rédempteur. Tu soupireras mon Fiat Suprême pour donner triomphe et accomplissement à leurs soupirs. » (6 décembre 1925).
- En s’unissant à Marie
« Je veux trouver mon inséparable Mère, avec tous ses actes, ceux où ma Volonté opéra tant de prodiges. » (6 décembre 1925).
- En s’unissant à Jésus-Christ
« Je veux me trouver Moi-même ainsi que tous mes actes. » (6 décembre 1925).
« Ma fille, courage, ne crains pas. Qui vit dans ma Volonté est au centre de mon Humanité […] Tout ce que Je fis et souffris se trouve en elle pour l’aider. Si elle est faible, Je lui donne ma force, si elle est souillée, mon sang la lave et l’embellit, mes prières la soutiennent, mes bras la tiennent fermement et la couvrent du fruit de mes œuvres. En somme, tout tourne pour défendre et aider cette âme. Et voilà pourquoi la pensée de mes souffrances est comme naturelle pour toi : puisque tu vis dans ma Volonté, mes souffrances t’entourent comme autant de nuages de lumière et de grâces.
Dans la sphère de mon Humanité, ma Volonté plaçait mes travaux, mes pas, mes paroles, mon sang, mes blessures, mes peines, et tout ce que Je fis pour interpeller l’homme et lui donner l’aide et les moyens nécessaires pour qu’il soit sauvé et revienne dans le sein de ma Volonté. Si ma Volonté avait interpellé l’homme directement, il aurait eu peur. À la place, Je choisis de l’attirer par tout ce que Je fis et souffris comme autant d’encouragements et de moyens pour le faire revenir dans mes bras. Ainsi, vivant au centre de mon Humanité, l’âme qui vit dans ma Volonté profite pleinement des fruits de tout ce que Je fis et souffris. Elle entre dans l’ordre de la Création, et ma Volonté réalise totalement en elle le dessein pour lequel elle a été créée.
Quant à celui qui ne vit pas dans ma Volonté, il peut très bien trouver le moyen d’être sauvé, mais il ne jouit pas de tous les fruits de la Création et de la Rédemption. » (1er octobre 1925).
« Regarde, ici, ce sont les nombreuses prières que Je faisais la nuit, couvertes de larmes amères et de soupirs ardents pour le salut de tous. Elles sont dans l’attente de déverser leurs fruits sur les créatures. Ma fille, entre en elles, couvre-toi de mes larmes, revêts-toi de mes prières afin que ma Volonté accomplisse en toi les effets contenus dans les larmes, les prières et les soupirs. Ma Volonté garde en réserve toutes les peines de mon Enfance, tous les actes intérieurs de ma Vie cachée qui sont des Prodiges de grâces et de sainteté, toutes les humiliations, les gloires et les peines de ma Vie publique, et toutes les peines cachées de ma Passion. Tout est en suspens, les créatures n’ont pas encore pris la totalité de ces fruits. J’attends ceux qui vivent dans ma Volonté, avant de déverser sur eux tous les fruits. » (4 octobre 1925).
Pour l’intérêt public ou pour Dieu ?
Le « renoncement à soi-même » dont parle Montesquieu (1689-1755) ressemble à une idée biblique dont la référence à Dieu a été supprimée ; il écrit que « la vertu est un renoncement à soi-même qui est toujours une chose très pénible », parce que la première inclination est de veiller uniquement à ses intérêts particuliers. « Les lois de l’éducation » vont alors faire en sorte que les citoyens éprouvent « l’amour des lois et de la patrie qui demande une préférence continuelle de l’intérêt public au sien propre ». On veillera notamment à la frugalité domestique afin de faciliter les dépenses publiques, et on transformera l’ambition personnelle en celle de servir la patrie[1] . « La préférence continuelle de l’intérêt public au sien propre » dont parle Montesquieu ressemble à une idée chrétienne dont la référence à Jésus a été supprimée.
Jésus dit : « Ainsi donc, quiconque parmi vous ne renonce pas à tous ses biens ne peut être mon disciple » (Lc 14,33). Le fait d’être disciple de Jésus sert l’intérêt public qui a besoin de citoyens vertueux, mais il n’est pas certain que l’intérêt public soit correctement défini quand la référence à Dieu est écartée : les valeurs chrétiennes telles que l’esprit de service et l’honnêteté demeurent quelque temps, puis elles s’estompent.
On lit dans le livre du Ciel : « En faisant le bien, les créatures doivent mourir à elles‑mêmes et ne faire qu’un avec le Seigneur » (7 mai 1899). L’obéissance qui « tue la volonté propre » est valorisée comme un entraînement, car « peut‑on connaître une vie plus merveilleuse et plus sainte que la vie dans la Volonté de Dieu‑même ? » (17 août 1899). Cependant, vivre de la volonté divine est une forme de sainteté différente de la vie d’obéissance : « [Jésus dit à Luisa :] pour les âmes qui vivent complètement attentives à l’obéissance, il y a beaucoup de pertes de temps. En parlant sans cesse, elles se distraient de Moi et mettent les vertus à ma place. Elles n’ont de repos que lorsqu’elles reçoivent des ordres. » (27 novembre 1917)
Ainsi, d’une page à l’autre s’éclaire le sens originel du renoncement chrétien qui n’a pas uniquement pour but de servir l’État, ou la Communauté, mais qui ennoblit profondément l’être humain :
« Celui qui néglige de bien nourrir son corps ressent de la fatigue dans tous ses membres, manque de sang et de chaleur, son intelligence a tendance à s’embrouiller, il est porté à la mélancolie et à la paresse et à ne se sacrifier en rien. Le pauvre, il manque de vie dans tout son être ! Cela est si vrai que quand une personne est atteinte d’une maladie mortelle, elle cesse de se nourrir et elle se dirige ainsi vers la mort.
La Sagesse Éternelle ayant établi que l’âme a besoin elle aussi de nourriture, elle lui assigna la Volonté Suprême comme nourriture de prédilection. […]. Elle remplit l’âme de vivacité, donnant de la vigueur à toutes les vertus, et l’incite à entreprendre de nouvelles œuvres et à faire des sacrifices inouïs. » (17 octobre 1925).
« [Jésus dit à Luisa :] Je ferai pour toi comme un roi qui est méprisé, offensé et oublié par ses sujets. Ceux-ci ne se soumettent plus au régime de lois du roi. S’ils observent certaines lois, c’est par la force et non par amour. Ainsi, le pauvre roi est contraint de vivre retiré dans son palais, privé de l’amour de ses sujets et de leur soumission à sa volonté. Cependant, un de ses sujets fait exception : il est totalement loyal envers le roi, totalement soumis à sa volonté. Il pleure et répare pour les volontés rebelles de ses concitoyens et il fait tout pour que le roi trouve en lui tout ce qu’il devrait trouver dans le peuple. Le roi est porté à aimer cette personne. Il l’observe pour voir si elle est constante, pas juste une journée, mais sur la durée de sa vie, car la constance est la seule chose à laquelle le roi peut se fier et qui l’assure de ce qu’il veut faire de la créature. En effet, se sacrifier et faire le bien pendant une journée est facile. Mais le faire pendant toute sa vie, oh ! c’est autrement plus difficile. Si cela arrive, c’est que la personne est habitée par une vertu divine.
Quand le roi est sûr de cette personne, il la fait venir dans son palais et lui donne tout ce qu’il aurait voulu pouvoir donner à tout son peuple. En ignorant les autres, il fait naître d’elle une nouvelle génération, qui n’aura d’autre ambition que de vivre de la seule volonté du roi et de lui être totalement soumis, comme autant de parties de ses entrailles. » (7 février 1926).
Maternité spirituelle
Luisa se mit à réfléchir sur la fête de l’Assomption. D’un ton « tendre et touchant », Jésus lui dit : « Ma fille, le vrai nom de cette fête devrait être Fête de la Divine Volonté. C’est la volonté humaine qui ferma le Ciel, brisa les liens avec le Créateur, ouvrit la porte à la misère et aux souffrances, et mit fin aux fêtes célestes dont la créature devait jouir au Ciel. Alors, cette créature, Reine de tous, en accomplissant sans cesse la Volonté de l’Éternel — et l’on peut dire que sa vie n’était que Divine Volonté — ouvrit les Cieux, se lia avec l’Éternel et rétablit au Ciel les festivités avec les créatures. C’est ma Volonté, seule, qui éleva ma Mère à une telle hauteur, la distinguant parmi tous. Tout le reste n’aurait rien été sans le prodige qu’est ma Volonté. C’est ma Volonté qui lui conféra la Fécondité Divine et la fit Mère du Verbe. C’est ma Volonté qui lui montra et lui fit embrasser toutes les créatures ensemble, se faisant Mère de tous et aimant chacun d’un amour maternel divin. C’est ma Volonté qui la faisant Reine de toutes les créatures, la faisait dominer et régner. » (15 août 1925).
Le dernier dialogue de ce livre du Ciel, nous donne cette parole de Jésus :
« Ma fille, petite nouvelle‑née de ma Volonté, tu dois savoir que quiconque est né dans ma Volonté peut être mère et donner naissance à de nombreux enfants de ma Volonté.
Pour être mère, il est nécessaire d’avoir en soi la matière suffisante pour former la vie qu’on veut amener à la lumière, à partir de son sang, de sa chair et d’aliments. […]
On peut dire que chaque connaissance que Je t’ai donnée peut donner le jour à un enfant de ma Volonté. Tes actes continuels dans ma Volonté constituent une nourriture abondante te permettant d’abord de former en toi ces enfants, pour ensuite leur donner naissance pour la gloire, l’honneur, le triomphe et la couronne de ma Volonté et pour la joie éternelle de la mère qui leur a donné naissance. » (21 février 1926).
Ce passage explicite l’évangile où Jésus dit : « qui, en effet, fera la volonté de Dieu, ce sera lui mon frère, ma sœur et ma mère » (Mc 3,35). Pour la foule, « faire la volonté de Dieu » (Mc 3,35) évoque la fidélité aux commandements de Dieu, bien connus par ailleurs. Pour la mère de Jésus, cela signifie la fidélité à sa vocation de mère de Jésus sur la voie du martyre. « Faire la volonté de Dieu » s’entend donc à des degrés divers.
Celui qui « fera la volonté de Dieu » sera « frère » ou « sœur » de Jésus, c’est-à-dire qu’il ressemblera à Jésus et accomplira le projet du Créateur qui a voulu l’homme à son image et à sa ressemblance (Gn 1,26-27). En utilisant un futur, Jésus ouvre un avenir, la ressemblance s’inscrit dans une progression sans limite.
Celui qui fera la volonté de Dieu sera aussi « mère » de Jésus, c’est-à-dire qu’il fera naître en soi Jésus, et il le fera naître aussi chez les autres. La maternité spirituelle de la mère de Jésus est la première. La fécondité découle du fait que la volonté divine n’est pas statique, elle est vivante et c’est un dynamisme fécond. Là aussi, le verbe au futur ouvre sur une progression illimitée.
Observons enfin que dans la série « mon frère, ma sœur et ma mère » Jésus n’a pas ajouté « mon père », tout simplement parce que la place est déjà occupée par Dieu : « qui, en effet, fera la volonté de Dieu, ce sera lui mon frère… ».
Comme l’Adam innocent
Dans le livre du Ciel, les réflexions sur l’Adam innocent et le dessein de Dieu lors de la création d’Adam sont fréquentes. Cette insistance a sa raison d’être, peut-être parce que c’est le point précis où la kabbale juive a opéré sa plus grave contrefaçon.
Nous avons cité cette phrase de Jésus à Luisa : « Je dois trouver dans l’âme, en acte, le saint Adam, tel qu’il était lorsque Je le créai de mes mains, et l’Adam coupable, humilié et en larmes. » (6 décembre 1925). Cette phrase est importante : ni Luisa ni lecteurs du Livre du Ciel ne sont exempts du péché originel venu de « l’Adam coupable » ; cependant, ce péché originel n’a pas effacé « le saint Adam », l’Adam innocent. Et c’est exactement la doctrine de l’Église que, par exemple, saint Bernard exprimait en commentant le Cantique des Cantiques :
« § 2 Quand l’Écriture parle de la dissemblance qui est arrivée entre Dieu et l’homme, elle n’entend pas que cette ressemblance ait été effacée, mais qu’une autre y a été ajoutée. L’âme a défiguré sa robe d’immortalité par la ressemblance de la mort, mais elle ne s’en est pas dépouillée. […] § 7. Lorsque l’âme voit en elle-même des choses si différentes et si opposées, comment donc ne s’écriera-t-elle point entre l’espérance et le désespoir : ‘Seigneur, qui est semblable à vous (Ps 34, 10) ?’ Un si grand mal la porte au désespoir, mais un si grand bien la rappelle et lui donne quelque espérance. » [2]
Ce qui explique cet autre passage du Livre du Ciel :
« Je me disais : ‘Pourquoi ai-je peur, si peur que je me sens défaillir si, par aventure, je n’accomplissais pas en tout et pour tout la sainte Volonté de Dieu ? La simple pensée de faillir sur ce point me traumatise. Qu’arriverait‑il si j’en venais à sortir de l’adorable Volonté Suprême de mon Créateur, ne fût‑ce que pour un instant ?’
Pendant que je pensais à cela, mon aimable Jésus sortit de mon intérieur et, prenant mes mains dans les siennes, Il les embrassa avec un amour inexprimable. Puis, Il les pressa sur sa poitrine et me dit avec tendresse : […] C’est avec raison que tu as peur. Si tu quittais ma Volonté, ne fût‑ce que pour un instant, quelle tragique chute tu ferais ! Tu descendrais de l’état d’Adam innocent à l’état d’Adam coupable. […] En se retirant de la Divine Volonté, Adam se distança de son Créateur. Ceci eut pour effet de grandement l’amoindrir, l’appauvrir et le déséquilibrer, et non seulement lui, mais aussi toutes les générations car quand le mal est à la racine, tout l’arbre s’en ressent. » (11 février 1926)
Et l’on peut continuer le parallèle avec saint Bernard : « Et certes naturellement chacun cherche son semblable. Écoutez la voix de celui qui la cherche : ‘Revenez, Sulamite, revenez afin que nous vous voyions (Cant. VI, 12).’ Celui qui ne la pouvait voir lorsqu’elle lui était dissemblable, la verra volontiers lorsqu’elle lui sera semblable et se fera, voir d’elle. […] Car lorsque ce qui est parfait arrivera, ce qui est imparfait sera détruit, (I Cor. XIII) et il y aura entre Dieu et l’âme un amour chaste et consommé, une pleine connaissance, une vision manifeste, une union ferme, une société indivisible, une ressemblance parfaite. » [3]
La perspective de l’accomplissement des temps revêt une caractéristique particulière dans le livre du Ciel puisque, justement, Luisa a reçu une mission particulière de préparation à cet accomplissement. C’est pourquoi Jésus lui dit : « Si tu voulais accomplir un acte de ta volonté humaine non connectée à la mienne, tu introduirais un ver malsain dans la mission que Je t’ai confiée. Et, comme un second Adam, tu contaminerais la racine de l’arbre de ma Volonté que Je veux former en toi. Et tu mettrais en danger tous ceux qui voudraient se greffer sur cet arbre, car ils ne trouveraient pas en plénitude la Volonté dans laquelle ils sont nés. » (11 février 1926).
Aux antipodes de Jacob Frank et de la kabbale
Les gnostiques ont ceci en commun qu’ils ne considèrent pas nécessaires les bonnes œuvres pour leur salut. L’esprit (ils se rangent dans la catégorie des spirituels) « ne peut absolument pas subir la corruption, quelles que soient les oeuvres en lesquelles ils se trouvent impliqués. Comme l’or, déposé dans la fange, ne perd pas son éclat, mais garde sa nature, la fange étant incapable de nuire en rien à l’or, ainsi eux-mêmes, disent-ils »[4].
L’année 1666 fut celle de la proclamation par Sabbataï Tsevi (Zevi) de sa mission messianique. Son mouvement crut bon de répéter l’exemple des marranes, c’est-à-dire des faux convertis. « La première fois à Salonique où en 1683 (35) fut fondée la secte des Doenmeh, comme les Turcs les appelaient, le mot signifiant ‘apostats’ ; ses membres professaient ouvertement l’Islam ; et la seconde fois en Galicie orientale, quand les partisans du mauvais prophète Jacob Frank entrèrent en grand nombre, en 1759, dans l’Église catholique » [5]. Jacob Frank (1726-1791) fut « la figure la plus hideuse et la plus inquiétante de toute l’histoire du messianisme juif » [6]. Il vécut dans la clandestinité, la transgression de la Loi juive, le rejet du Talmud et de la Torah tout en restant fidèle, en secret, à la Kabbale et au Zohar. Sa revendication explicite d’un retour à l’Adam primordial, que la kabbale appelle « l’Adam Kadmon » [7] s’inscrit dans une logique de transgression. Ses successeurs connurent une ascension fulgurante, le mouvement se transforma en secte hérétique qui infiltra l’aristocratie européenne. Dans leur perspective, on peut aussi bien dire qu’il est méritoire de pécher pour vaincre le péché de l’intérieur, ou au contraire que dans le monde messianique l’homme ne pèche plus : ces deux considérations ne se contredisent plus car « le mal a déjà perdu pour eux sa signification »[8].
Le contraste est radical.
Pour Jacob Frank : l’Adam primordial est le symbole d’une humanité libérée de la Loi, où la transgression (sexuelle, rituelle, morale) est la voie mystique : briser les limites pour retrouver le commencement.
Pour les mystiques chrétiens, l’Adam innocent est un état de justice et d’amitié avec Dieu, perdu par la chute. Le Christ le restaure et le surpasse, en donnant une vie divine par grâce. La voie mystique est chasteté, obéissance et amour. Saint Éphrem le Syrien voulait suivre la destinée « d’Adam » (il faut inclure sa descendance) qui, mis au contact de la croix, peut retourner vers l’Eden[9]. Le Livre du Ciel, qui parle souvent de la belle vocation d’Adam, insiste sur l’importance de vivre « dans la divine volonté » (et non pas dans la transgression) ce qui inclut la répétition des actes vertueux (dans le livre 18, par exemple, le 24 octobre 1925). Ce n’est pas tant un retour au commencement que, comme le sous-titre du Livre du Ciel le dit : « Appel aux créatures à revenir à la place, au rang et au but pour lesquels elles ont été créées par Dieu ».
[1] MONTESQUIEU, Esprit des Lois, IV,5
[2] Saint BERNARD, Sermon 82 sur le Cantique, §2.7. Traduction nouvelle par m. l’abbé Charpentier, Paris 1866 https://www.livres-mystiques.com/partieTEXTES/StBernard/tome04/cantique/cantique082.htm
[3] Op. cit., Sermon 82,7-8
[4] Saint IRÉNÉE, Contre les Hérésies I, 6, 2.
[5] Gershom G. SCHOLEM, Les grands courants de la mystique juive, Payot, Paris 1960, p. 321-322
[6] Gershom G. SCHOLEM, op.cit., p. 326
[7] Gershom G. SCHOLEM, op.cit., 283
[8] Gershom G. SCHOLEM, op.cit., p. 337
[9] ÉPHREM LE SYRIEN, Hymne sur le Paradis, 12, 10
Date de dernière mise à jour : 06/05/2026