Livre du Ciel 14 Quel humanisme ?

Récit inaugural (4 février 1922)

À l’arrivée de Lénine

Action et contemplation. Quel humanisme ?

Vie sacramentelle et vie pour le monde

Telle mère telle fille !

Le mystère de l’homme – Luisa et Vatican II

Récit inaugural (4 février 1922)

Le récit inaugural pose les principes généraux relatifs à la Création et à l’histoire du salut.

« [Jésus dit à Luisa :] Tu dois savoir qu’en créant l’homme, Je prenais une quantité d’amour d’au-dedans de ma Divinité et cela devait servir de fondement à la vie des créatures. Cet amour devait les enrichir, les soutenir, les fortifier et les aider dans tous leurs besoins. Mais l’homme rejette cet amour et depuis que l’homme fut créé, mon amour vagabonde partout et sans cesse. S’il est rejeté par une créature, il va vers une autre. S’il est rejeté de nouveau, il pleure. Ne trouvant pas de réciprocité, il verse des larmes d’amour » (4 février 1922).

Ensuite, chacun sait qu’un homme doit recevoir une formation morale par l’enseignement de la sagesse. La formation de sa conscience est une formation dans la science. Dieu, tel un roi, donne des richesses à l’homme, c’est-à-dire des révélations successives. Jésus se présente alors comme le Roi du monde qui donne aux hommes un « trésor de plusieurs millions afin que chacun puisse y puiser ». Dieu attend qu’une révélation soit assimilée pour en donner une autre. Dieu, tel un roi, est « soucieux de savoir si ses sujets avaient profité de ses largesses et désireux de mettre à leur disposition d’autres millions ». Mais l’homme n’en a pas tiré profit.

Ce drame concerne l’homme : « En apprenant que ses sujets n’avaient pas profité de ses dons, le roi fut très peiné. Se promenant parmi eux, il en vit un couvert de guenilles, un autre malade, un autre affamé, un autre tremblant de froid et un autre sans toit. Attristé, le roi leur dit : Oh ! si seulement vous aviez profité de mes trésors, alors, pour mon plus grand déshonneur, je ne vous verrais pas en haillons ; au contraire vous seriez tous bien vêtus. Je ne verrais pas de malades, mais, au contraire, vous seriez tous en bonne santé. Je ne verrais pas d’affamés, vous seriez tous repus. Si vous aviez profité de mes richesses, personne d’entre vous ne serait sans toit. Tous vous auriez pu vous construire une maison pour vous abriter. » (4 février 1922).

Ce drame concerne aussi Dieu, ce que la mentalité moderne tend à l’oublier. En effet, le Créateur est déshonoré par le fait que sa création n’atteigne pas son but. Isaïe avait vu « le Seigneur assis sur un trône grandiose et surélevé » (Is 6,1) et il entendit les séraphins proclamer : « Saint, saint, saint est le Seigneur Sabaot, sa gloire emplit toute la terre » (Is 6,3). Mais ce n’est pas parce que le Royaume a la dimension du monde que tous les sujets du Roi correspondent automatiquement à ce qu’ils devraient être.

« [Jésus dit à Luisa :] Chaque misère éprouvée dans son royaume est une source de souffrance pour le roi, qui pleure à cause de l’ingratitude de ses sujets qui rejettent ses biens. Sa bonté est si grande que, même devant cette ingratitude, il ne retire pas ses millions. Il continue de les garder disponibles pour tous, dans l’espoir que les générations suivantes accepteront les bénéfices que ses sujets actuels dédaignent. Ainsi, le roi recevra finalement la gloire qui lui revient pour tout le bien qu’il fait dans son royaume.

Je me conduis comme ce roi. Plutôt que de retirer l’amour que J’ai donné, Je continue d’errer, en pleurant, jusqu’à ce que Je trouve des âmes qui prennent jusqu’au dernier centime de mes trésors d’amour. C’est alors que mes pleurs cesseront et que Je recevrai la gloire pour le don de mon amour octroyé par ma Divinité pour le bien de tous. Sais‑tu quelles seront ces heureuses âmes qui sécheront mes larmes d’amour ? Ce sont les âmes qui vivront dans ma Divine Volonté. Celles‑ci profiteront de tout l’amour rejeté par les générations précédentes. Avec le pouvoir de ma Volonté créatrice, elles multiplieront cet Amour autant qu’elles le désireront et pour toutes les créatures qui l’ont rejeté.

Alors mes plaintes et mes pleurs cesseront et seront remplacés par le bonheur et la joie. Mon Amour apaisé offrira à ces heureuses âmes tous les bénéfices dont les autres âmes n’ont pas profité. » (4 février 1922).

À l’arrivée de Lénine

1922 est l’année de la création de l’Union soviétique sous le gouvernement révolutionnaire dirigé par Lénine (1870-1924). Le pouvoir est progressivement monopolisé par le Parti communiste, tandis que la police politique — la Tchéka, remplacée en février 1922 par le Guépéou — devient un organe de contrôle absolu. Près de huit mille membres du clergé russe sont tués en 1922, tandis que les églises sont pillées, c’est cependant par la voie socio-économique que Lénine projette d’éradiquer le christianisme : « La social-démocratie fait reposer toute sa conception sur le socialisme scientifique, c’est-à-dire sur le marxisme. La base philosophique du marxisme, ainsi que l’ont proclamé maintes fois Marx et Engels, est le matérialisme dialectique qui a pleinement fait siennes les traditions historiques du matérialisme du XVIIIe siècle en France et de Feuerbach (première moitié du XIXe siècle) en Allemagne, matérialisme incontestablement athée, résolument hostile à toute religion. »[1]

Dans ce contexte, tandis que Luisa méditait la flagellation du Christ (donc le plan de la Rédemption), Jésus lui dit :

« ’Regarde‑Moi, vois comme Je suis horrible. Les fouets m’ont enlevé la chair et la peau, et m’ont rendu méconnaissable. Le péché non seulement enlève à l’homme sa beauté, mais lui inflige des blessures profondes purulentes et gangréneuses, lesquelles corrodent sa personnalité profonde et consument son essence vitale. C’est pourquoi, tout ce qui est accompli dans l’état de péché est sans vie et d’aspect squelettique. Le péché prive l’homme de sa noblesse originale, enténèbre sa raison et le rend aveugle.

Pour atteindre la profondeur de ses blessures, ma chair a été arrachée, de telle sorte que tout mon corps n’est devenu qu’une seule plaie. En versant des rivières de sang, Je fis couler mon essence vitale dans l’âme de l’homme pour lui redonner vie. Si Je n’avais pas eu avec Moi ma Divinité, qui est la source ultime de la vie, Je serais mort dès le début de ma Passion. À chaque souffrance qui m’était infligée, mon Humanité mourait, mais ma Divinité me soutenait. Mes peines, mon Sang répandu, ma peau en lambeaux furent autant de contributions pour redonner vie à l’homme. Mais il rejette mon Sang et ainsi il ne reçoit pas la vie. Il foule aux pieds ma chair et ainsi il reste rempli de blessures. 

Oh ! comme Je ressens cruellement le poids de l’ingratitude des hommes !’

Se jetant alors dans mes bras, Jésus fondit en larmes. Je le serrai sur mon cœur pendant qu’Il suffoquait dans ses larmes ! Le voir ainsi pleurer me brisait le cœur ! J’aurais été prête à souffrir n’importe quelle peine pour l’empêcher de pleurer. Je lui donnais ma compassion, j’embrassais ses blessures et je séchais ses larmes. Un peu réconforté, Il ajouta :

‘Sais‑tu de quelle manière Je me comporte ? Je me comporte comme un père qui aime beaucoup son fils, alors que celui‑ci est aveugle, difforme, paralysé, etc. Et que fait le père qui aime son fils à la folie ? Il se départit de ses propres yeux et de ses jambes, il s’arrache la peau et, se donnant tout entier à son fils, il lui dit : Je suis plus heureux en étant aveugle, déformé et paralysé, si je sais que toi, mon fils, tu peux voir, marcher et être beau. Oh ! comme ce père est heureux de réaliser que son fils voit maintenant avec ses yeux, marche avec ses jambes et est vêtu de sa beauté ! Comme sa peine serait grande s’il réalisait que son fils, dans un acte de profonde ingratitude, se défaisait des yeux de son père, de ses jambes et de sa peau, préférant redevenir la misérable créature qu’il était ?

Je suis comme ce père. Je me suis dépouillé de tout pour tout donner à l’homme. J’ai veillé à tout. Mais, par son ingratitude, l’humanité m’inflige les peines les plus cruelles.’ » (9 février 1922)

La tradition chrétienne a reconnu dans la Passion du Christ l’accomplissement de la prophétie d’Isaïe : « Mais lui, il a été transpercé à cause de nos crimes, écrasé à cause de nos fautes. Le châtiment qui nous rend la paix est sur lui, et dans ses blessures nous trouvons la guérison » (Is 53,5).

Or le récit de Luisa ne décrit pas seulement une restauration de la nature humaine blessée par le péché, il décrit un don véritablement divin octroyé à l’homme. Dans l’image prise, l’homme reçoit les yeux de son père, ses jambes et sa peau. Le péché avilit la dignité humaine, mais le salut en Jésus-Christ va plus loin, il octroie une participation à la vie divine (2P 1,4), et cela est possible parce que Jésus est le Fils de Dieu (Mc 1,1), c’est-à-dire vrai Dieu et vrai homme.

Au communisme qui rêve de lendemains qui chantent, répondent les promesses du Livre du Ciel : « [Jésus dit :] Après avoir conçu les bienfaits de la Rédemption et fourni à tous les moyens nécessaires pour être sauvés, Je vais maintenant plus loin en annonçant qu’il y a une autre génération que Je dois mettre au jour : mes enfants destinés à vivre dans la Divine Volonté. Pour eux, J’ai préparé dans mon Cœur toutes les grâces, tous mes actes intérieurs accomplis dans la Volonté éternelle. » (27 octobre 1922).

Action et contemplation. Quel humanisme ?

Les XIe et XIIe siècles connurent le rayonnement d’une société dans laquelle Dieu était au centre : les lois étaient inspirées par l’Évangile, le roi engageait sa responsabilité devant Dieu et toute la culture (architecture, musique, etc.) était imprégnée du culte divin. Au XIVe et XVe siècle, un peu comme un moine se laissant aller à l’acédie, une partie de la population inversa le courant. Au lieu de mettre Dieu au centre, on mit l’homme au centre. Or l’humanisme de la Renaissance anticléricale et païenne se corrompit rapidement : l’homme se fait rattraper par l’avarice et la luxure, et les gouvernements se laissent dominer par les intérêts privés ; la guerre de cent ans advint. On comprit que pour survivre, l’humanisme devait rester attaché à l’Église. Dante réagit par une Renaissance catholique. Et l’histoire continue : après l’humanisme Réformé et les guerres de religions, l’humanisme catholique de Vitoria ; après l’humanisme de la Révolution française, celui de Rosmini, catholique modérément libéral. Puis il y eut l’humanisme marxiste, et finalement l’humanisme intégral dans lequel l’Église se met au service de l’homme : « Reconnaissez au moins ce mérite, vous, humanistes modernes, qui renoncez à la transcendance des choses suprêmes, et sachez reconnaître notre nouvel humanisme : nous aussi, nous plus que quiconque, nous avons le culte de l’homme » [2]. Alors l’Humanité, en plus d’être au centre, se trouve parée de sacralité : elle est créée à l’image de Dieu. Certains iront à l’extrême en considérant que l’homme et son travail constitueraient une œuvre d’art qui dépasserait et qui survivrait à l’artiste divin, ce qui est bien sûr faux. Un artiste humain donne le meilleur de lui-même dans son œuvre, qui, surtout si elle est inspirée, le dépasse et lui survit[3]. De là une survalorisation de l’action, et une dévalorisation de la vie contemplative et de la prière ? Mais Dieu est immuable, l’univers qu’il a créé n’est pas pour Dieu comme l’œuvre d’art pour un artiste : l’humanité ne dépasse pas Dieu.

Dans cette longue histoire de la pensée dont les fruits ont été parfois très amers, le livre du Ciel est remarquable de précision, et le couronnement de la famille humaine qu’il décrit est sublime. Nous citerons deux textes (21 et 28 mars 1922).

Un jour, Luisa se demande : « Mais qu’est‑ce que j’accomplis de si grand ? Rien ! Ma vie extérieure est si ordinaire que je fais moins que la plupart des gens. » (16 mars 1922). Et Jésus lui répond en lui faisant remarquer : « Ma Mère bien‑aimée, elle aussi, n’a rien réalisé d’extraordinaire dans sa vie extérieure. […] Elle a filé, cousu, balayé le plancher, allumé le feu. Qui aurait pensé qu’elle était la Mère de Dieu ? Ses actions extérieures ne révélaient rien de tout cela, mais lorsqu’elle m’a porté dans son sein, moi le Verbe Éternel, chacun de ses mouvements, chacun de ses actes humains était révéré par toute la Création. À travers elle émanaient la vie et le maintien de toutes les créatures. […]

Tout ce qui émanait d’Elle rejoignait son Créateur et tout en Elle était touché par Dieu. Ces échanges augmentaient sa grandeur, l’élevaient et lui permettaient de tout dominer. Et pourtant, personne ne remarquait rien. Moi seul, son Dieu et Fils, savais tout. Il y avait un si fort courant entre ma Mère et Moi que son Cœur et le Mien battaient à l’unisson. […]

Est‑ce un mince exploit que le Désir divin pénètre les actes des créatures comme étant leur cause, que les actes humains soient transformés en actes divins, en amour divin, en réparation divine, en gloire éternelle et divine ? N’est‑il pas merveilleux que la volonté humaine puisse se maintenir dans un échange constant avec la Divine Volonté et que chaque volonté se déverse dans l’autre ? » (16 mars 1922).

Quand Dieu créa, il déclara bonne chaque créature (Gn 1). Les créatures ont donc leur excellence propre, cependant Jésus dit aussi : « Que sert donc à l’homme de gagner le monde entier, s’il ruine sa propre vie? » (Mc 8,36). Les réalités terrestres n’ont de sens qu’ordonnées aux réalités éternelles, ce qui ne signifie pas qu’il ne faille pas en tenir compte. Jésus est très précis quand il dit à Luisa : « Les actions extérieures ne me satisfont ni ne me plaisent si elles n’émanent pas d’un intérieur dont Je suis la vie ». Il n’est donc pas pertinent de diviser l’humanité en deux groupes, ceux qui seraient « au service terrestre des hommes, préparant par ce ministère la matière du royaume des cieux » et ceux qui témoigneraient « du désir de la demeure céleste »[4].

Or le royaume ne se prépare bien que là où « la volonté humaine puisse se maintenir dans un échange constant avec la Divine Volonté et que chaque volonté se déverse dans l’autre » comme l’a dit Jésus à Luisa. Et ce n’est pas parce qu’elles sont intérieures que ces réalités seraient accessoires, à la manière d’une cerise sur le gâteau. En effet, ce faisant, de la Vierge Marie « émanaient la vie et le maintien de toutes les créatures ». Et c’est logique : pourquoi Dieu maintiendrait-il l’univers dans l’existence si le but, à savoir l’échange constant des volontés humaines et divines, ne devait jamais être atteint ?

Quand sera atteint le but de la Création, dit Jésus à Luisa, « toutes les choses créées auront le double sceau de ma Volonté : le Fiat de la Création et son écho émanant des créatures. » (21 mars 1922).

Et la semaine suivante, Jésus complète son explication :

« Fille de ma Volonté, si tu savais les merveilles qui se produisent quand tu fusionnes avec ma Volonté, tu serais estomaquée. Écoute un peu : tout ce que Je fis quand j’étais sur la terre traduisait le don continuel de ma Personne à l’homme, en lui faisant une couronne. Mes pensées forment une couronne autour de l’intelligence des créatures. Mes paroles, mes actes et mes pas forment des couronnes autour de leurs paroles, de leurs actes et de leurs pas. En entrelaçant les actes réalisés par les créatures avec mes propres actes, Je puis dire à mon Père éternel que les actes des créatures proviennent de Moi. Mais quels sont les actes qui sont ainsi entrelacés avec les miens, avec lesquels Je couronne toute la famille humaine ? Ce sont les actes de ceux qui vivent dans ma Volonté.

Quand, à travers ma Volonté, tu fusionnais tes pensées dans ma Volonté, mes pensées, qui couronnaient les tiennes, entendaient leur écho dans ton esprit. S’identifiant aux Miennes, tes pensées et les miennes se multipliaient. Elles formaient une double couronne autour de l’intelligence humaine. Mon Père Céleste recevait non seulement par Moi, mais par toi également, la gloire divine de la part de toutes les intelligences créées. La même chose se produisait avec les paroles et tous les actes. » (28 mars 1922).

Couronner l’humanité pourrait être le but d’un « humanisme », mais il s’agit ici d’un humanisme christocentrique de sorte que le terme humanisme prête à confusion.

Vie sacramentelle et vie pour le monde

En commentant le 11e Livre du Ciel, nous n’avions pas expliqué les paroles de Jésus : « Les accidents qui forment les hosties sacramentelles [c’est-à-dire la matière du pain] ne sont pas remplis de vie et n’influencent pas ma vie. Tandis que l’âme est pleine de vie, faisant ma Volonté, elle influence et concourt à tout ce que Je fais. C’est pourquoi ces hosties consacrées par ma Volonté [c’est-à-dire ces âmes faisant la Volonté divine] me sont plus chères que les hosties sacramentelles, et si J’ai une raison d’exister dans l’hostie sacramentelle, c’est de former ces hosties de ma Volonté. » (15 mars 1912).

Le livre 14 reprend le même thème.

« [Jésus dit à Luisa :] Ma fille, quand l’âme accomplit ses actes dans ma Volonté, elle reproduit ma Vie. Si elle réalise dix actes dans ma Volonté, elle me reproduit dix fois. Si elle en fait vingt, cent, mille ou même davantage dans ma Volonté, elle me reproduit autant de fois[5]. C’est comme dans la Consécration sacramentelle : Je me multiplie en autant d’hosties présentes. La différence, c’est que dans la Consécration sacramentelle, J’ai besoin des hosties pour me multiplier et du prêtre qui Me consacre.

Dans le cas de ma Volonté, J’ai besoin des actes des créatures qui sont des hosties vivantes, pas inertes comme les hosties sacramentelles avant leur consécration, afin que ma Volonté puisse s’inclure dans ces actes. Ainsi, Je suis reproduit dans chaque acte d’une âme quand il est réalisé dans ma Volonté. Pour cette raison, mon amour trouve plein soulagement et pleine satisfaction dans les âmes qui vivent dans ma Volonté. » (24 mars 1922).

Nous allons brièvement comparer la doctrine sacramentelle développée à partir de Vatican II avec ce qui est exprimé dans le Livre du Ciel.

 Le début de la Constitution dogmatique sur l’Église déclare que l’Église est dans le Christ, « en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu »[6]. L’intention du concile est de « répandre sur tous les hommes la clarté du Christ qui resplendit sur le visage de l’Eglise » [7]. Le concile utilise le mot « sacrement » en partant du terme grec « mysterion » qui se retrouve en latin transcrit « mysterium » ou traduit « sacramentum ». À son origine, le « mystère » est l’intention que Dieu a sur le monde et le « sacrement (mystère) », au sens large, est une réalité humaine qui réalise et manifeste une intervention de Dieu dans notre monde pour le salut des hommes. Il a une face visible (le signifiant) et une face invisible (le signifié). Comme réalité du monde, il est objet d’analyses rationnelles ; comme réalité divine, il est objet de la foi. Et l’on n’atteint le signifié que par le signifiant ; « l’aspect mystère servant à expliquer avant tout le côté divin du sacrement, alors que l’aspect peuple de Dieu met essentiellement en évidence le côté historique et humain du sacrement »[8]. Le risque étant de diluer la vie sacramentelle dans un vague contact du monde avec l’Église prise dans son ensemble.

Dans le Livre du Ciel, il s’agit de vivre intensément la vie sacramentelle ; le regard n’est pas d’abord tourné vers le monde, mais vers le Christ : il s’agit de se livrer au Christ, de se tourner soi-même vers Dieu pour vivre l’échange constant des volontés humaines et divines, comme nous l’avons vu précédemment. Cet échange, comme la respiration, comporte une expiration et une inspiration, un sacrifice de la volonté humaine et un enrichissement de la puissance créatrice de la volonté divine : « et ce n’est plus moi [ma volonté propre] qui vis, mais le Christ [la volonté divine]qui vit en moi » (Ga 2,20).

Ainsi dit Jésus, « [aux âmes qui allaient vivre dans ma Volonté], Je confiai ma Vie sacramentelle. Je le fis, non seulement pour qu’elles chérissent cette Vie sacramentelle, mais aussi pour que, par leur propre vie, elles m’offrent leur vie en échange de chaque hostie consacrée. Il est naturel pour elles de le faire parce que ma Vie sacramentelle provient de ma Volonté éternelle, laquelle est le centre de leur vie. » (6 juillet 1922).

C’est seulement dans un second temps, et sans langage sacramentel, que Jésus dira à Luisa : « Tu engendres dans les autres ce que tu as reçu de nous » (14 juillet 1922).

« [L’âme qui vit dans ma Volonté] embrasse tout le monde et rien ne lui échappe. Elle agit pour tous et n’omet rien. Avec Moi, elle se répand à droite et à gauche, en avant et en arrière, avec la plus grande simplicité, comme si cela faisait partie de sa nature. Quand cette âme agit dans ma Volonté, elle voyage à travers tous les siècles et elle élève chaque acte humain d’une manière divine, en vertu de ma Volonté. » (19 octobre 1922)

Telle mère telle fille !

Vatican II parlait de la présence de Marie au calvaire en ces termes : « ... Jusqu’à la croix où, non sans un dessein divin, elle était debout (cf. Jn 19,25), souffrant cruellement avec son Fils unique, associée d’un cœur maternel à son sacrifice, donnant à l’immolation de la victime, née de sa chair, le consentement de son amour, pour être enfin, par le même Christ Jésus mourant sur la croix, donnée comme sa Mère au disciple par ces mots : ‘Femme, voici ton Fils’ (cf. Jn 19,26-27) »[9].

La souffrance peut écraser l’homme, le détruire. Or Marie est restée debout, elle a retourné la souffrance en une offrande, en un acte d’amour : Marie « était debout » non seulement physiquement, mais dans sa foi au Fils de Dieu qui mourait.

Le concile précise qu’elle était « associée d’un cœur maternel à son sacrifice ». Marie participe aussi à l’intention de son Fils, à son intention oblative.

Il faut noter enfin que rien n’advient sans une obéissance au « dessein divin ». Aucune coopération au salut ne peut être offerte sans que le Père ne le veuille et le demande.

Marie consent « avec amour », ce qui est stupéfiant. Ce que Marie aime, c’est notre salut. C’est la foi qui coopère au salut, et la foi agit par la charité.

C’est ainsi que Jésus dit à Luisa :

« Ma fille, quand on a des intérêts plus élevés, les moins importants perdent leur attrait et leur charme. On les regarde avec indifférence. La croix lie l’âme à Dieu. Mais qui la nourrit et la fait croître jusqu’à son zénith ? C’est ma Volonté. Seule ma Volonté amène à leur achèvement mes desseins les plus élevés sur une âme. Si ce n’était pas de ma Volonté, même la croix, bien que pleine de pouvoir et de grandeur, pourrait laisser l’âme s’arrêter à mi‑chemin. Oh ! comme ils sont nombreux ceux qui souffrent ! Mais comme il leur manque la nourriture constante de ma Volonté, ils n’arrivent pas vraiment à mourir à leur volonté humaine. Alors la Divine Volonté ne peut pas donner à l’âme le dernier coup de pinceau de la divine Sainteté. »

Regarde, tu dis que les clous, les épines et la croix ont disparu. Mais cela n’est pas vrai ma fille, c’est faux ! Avant, ta croix était petite et incomplète. Maintenant ma Volonté, en t’élevant dans ma Volonté, fait grandir ta croix. Chaque acte que tu fais dans ma Volonté est un clou enfoncé dans ta propre volonté. […]

Cette fusion dans ma Volonté, sans le moindre intérêt personnel, avec pour seul but de me donner ce que toutes les créatures devraient Me donner et de leur offrir tous les bienfaits que contient ma Volonté, c’est du ressort, exclusivement, d’une Vie Divine, aucunement humaine. […]

Moi qui fus conçu crucifié et mourus crucifié, ma croix fut nourrie de la Volonté Éternelle exclusivement et ainsi Je fus crucifié pour toutes et chacune des créatures. » (6 juin 1922).

Le concile dit aussi de Marie : « en souffrant avec son Fils qui mourrait sur la croix, elle apporta à l’œuvre du Sauveur une coopération absolument sans pareille par son obéissance[10], sa foi, son espérance, son ardente charité, pour que soit rendue aux âmes la vie surnaturelle. » [11]

Et telle Mère, telle fille !

Jésus dit à Luisa : « Je ne la dispensai [ma Mère] d’aucune de mes peines, si petites qu’elles furent, ni d’aucun de mes actes ou de mes marques de bonté. Nos Volontés unifiées nous unissaient. De telle sorte que lorsque Je souffrais des morts, des douleurs, ou que J’agissais, Elle mourait, souffrait et agissait avec Moi. Son être était une copie fidèle du mien. Si bien que lorsque Je la regardais, Je voyais un autre Moi‑même. Maintenant, Je veux faire avec toi ce que Je fis avec ma Mère. Après Elle, c’est ton tour. » (20 juillet 1922).

« Comme elle était douce la compagnie de mon inséparable Mère, dans ma Volonté ! Avoir de la compagnie dans le travail fait surgir le bonheur, la satisfaction, un amour tendre, la joie, l’harmonie et l’héroïsme. L’isolement produit le contraire.

Quand ma Mère et Moi travaillions ensemble, surgissaient des mers de bonheur, de satisfaction des deux côtés, des mers d’amour qui, se faisant compétition, se plongeaient l’une dans l’autre, produisant un grand héroïsme. Ces mers ne surgissaient pas seulement pour Nous, mais aussi pour tous ceux qui devaient nous accompagner dans la Divine Volonté. Et ces mers (pourrais-Je dire) se changeaient en autant de voix appelant l’homme à vivre dans notre Volonté, pour lui rendre son bonheur, sa nature première et tous les biens qu’il avait perdus en quittant notre Volonté.

Maintenant, Je viens à toi. Après avoir appelé ma Mère Céleste, Je t’appelai, toi, afin que tous les actes humains aient trois sceaux : le premier donné par Moi, le deuxième donné par ma Mère et le troisième donné par une créature ordinaire. Mon Amour Éternel n’était pas satisfait si Je n’élevais pas une créature ordinaire pour qu’elle ouvre les portes de ma Volonté à tous ceux qui voudront y vivre. » (11 novembre 1922).

Le mystère de l’homme – Luisa et Vatican II

Vatican II écrit : « En réalité, le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné. Adam, en effet, le premier homme, était la figure de celui qui devait venir, le Christ Seigneur. »[12]

Ceci étant dit, les bienfaits de l’Incarnation du Fils de Dieu n’ont rien d’automatique :

« Ma chère fille, tout ce que fit mon Humanité, prières, paroles, œuvres, pas et peines, était pour l’homme. Mais qui les prend ? Qui reçoit la greffe de mon action ? Celui qui s’approche de Moi et prie en s’unissant à Moi reçoit la greffe de ma prière et de ses bienfaits. Celui qui parle et enseigne en étant uni à Moi reçoit la greffe et les fruits de mes paroles. Et ainsi, celui qui œuvre et souffre en union avec Moi reçoit la greffe et les bienfaits de mes œuvres et de mes peines. Autrement, tous les bienfaits que J’acquiers pour les créatures resteraient en suspens. » (29 août 1922).

Jésus parle à Luisa de son dessein créateur :

« En créant l’homme, J’ai placé une tonalité spéciale dans son cœur, une tonalité ajustée à l’éternelle harmonie, de telle sorte que si les battements du cœur sont sains, alors tout dans la créature est en harmonie.

Ma Volonté est comme les battements de cœur. Si ma Volonté palpite dans l’âme, elle harmonise la sainteté et les vertus, elle crée l’harmonie entre le Ciel et la terre, une harmonie qui rejoint la très sainte Trinité. Mes battements de cœur s’offrent eux‑mêmes à toi comme chambre pour t’y enfermer. Ainsi, si ton cœur palpite à l’unisson avec le mien, tu créeras de l’harmonie dans le Ciel et sur la terre, circulant dans le passé, dans le présent et dans le futur. Et tu seras partout, totalement en Moi, et Moi en toi. » (15 juin 1922)

Vatican II écrit : « puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit-Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associé au mystère pascal » (1965 Gaudium et Spes 22).

Si le Christ a pu mourir pour tous, c’est parce qu’il est vrai Dieu et vrai homme, et la Volonté divine demeure en son humanité. Jésus dit à Luisa :

« Ma fille, ma Volonté éternelle a été le point central de ma Vie dans mon Humanité. […] Le pouvoir de l’Éternelle Volonté a converti mon Sang et mes souffrances en d’immenses océans dans lesquels tous peuvent s’abreuver. N’eût été le prodige de la Volonté suprême, ma rédemption n’aurait été qu’un simple événement, au bénéfice de quelques créatures. Ma Volonté n’a pas changé. Elle est comme elle a été et comme elle sera à jamais.

Et il y a plus, étant venu sur la terre, J’unis ma Volonté avec la volonté humaine. Si une âme ne rejette pas ce lien mais se livre plutôt à ma Volonté en lui permettant de la précéder, de l’accompagner, de la suivre, alors tout ce qui m’arrive à Moi arrive à cette âme. Lorsqu’elle fusionne ses pensées, ses paroles, ses actes, ses réparations et son modeste amour avec ma Volonté, Je les étends et Je les multiplie. Ils deviennent un antidote et un remède pour chaque pensée, chaque parole et chaque acte des créatures. » (15 juin 1922).

L’association au mystère pascal, évoquée par le concile, se réalise par le baptême (Rm 6,5-11) et elle est encore possible à l’heure de la mort puisque les morts entendent la voix du Fils de l’homme (Jn 5,25), pour peu que le mal commis durant la vie ne pousse pas trop à fuir la lumière (Jn 3,19-21).

Le texte araméen de saint Matthieu dit que Jésus, le Fils de l’homme est venu pour « donner sa vie en Rédemption pour beaucoup [pūrqānā ḥlāp saggīe] » (Mt 20,28)

Le mot pūrqānā (rançon, rédemption) ne se trouve dans les évangiles qu’en Mt 20,28 et son parallèle Mc 10,45, puis dans l’œuvre de saint Luc. Ce mot dérive du verbe praq, délivrer, racheter. En Mt 20,28 et Mc 10,45, le latin donne redemptionem et le grec parle d’une rançon λυτρον. La notion de rédemption ou de rachat souligne le prix des souffrances de Jésus en vertu desquelles seront induits dans l’humanité une véritable conversion, la paix, le pardon et la sainteté. Ce prix a aussi rapport à la justice divine : le Créateur n’a pas à maintenir dans l’existence une humanité qui ne correspond pas à son dessein créateur, mais si un seul obéit à Dieu à la mesure de la désobéissance du reste de l’humanité, on peut parler d’un rachat, d’une rédemption. Dans l’évangile de Luc et les Actes, le mot pūrqānā revêt le sens de « délivrance, libération, rédemption »[13].

L’expression « pour beaucoup [ḥlāp saggīe] » (Mt 20,28) mérite aussi attention. Dans le témoignage primitif de Pierre et Jean[14], Jean a rappelé l’expression de Caïphe, « Il vaut mieux qu’un seul homme meure à la place [ḥlāp] du peuple » (Jn 18,14) car il sait qu’elle correspond au sens que Jésus lui-même a voulu donner à sa Passion : « Le bon pasteur donne sa vie pour [ḥlāp] ses brebis » (Jn 10,11). « Aussi bien, le Fils de l’homme lui-même n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en Rédemption pour [ḥlāp] une multitude » (Mc 10,45). La théologie primitive reprendra cette perspective : « Le Christ lui-même est mort une fois pour [ḥlāp] les péchés, juste pour [ḥlāp] des injustes » (1P 3,18). « C’est lui qui est victime de propitiation pour nos péchés, non seulement pour les nôtres, mais aussi pour [ḥlāp] ceux du monde entier » (1Jn 2,2). L’Ancien Testament donnait l’image du Serviteur souffrant qui prend sur lui la faute des multitudes les rendant ainsi justes (cf. Is 53,11). On ne doit cependant pas aller dans le sens d’une substitution qui reste sans consistance : le salut ne peut se réaliser d’une manière extérieure et donc impersonnelle.

Jésus ne correspond pas au rêve trop humain d’un salut par simple substitution : Jésus est intervenu à notre place, pour nous, mais il ne nous sauve pas sans nous. Il veut notre bonne volonté. Par sa mort et par sa résurrection, une lumière descend dans les cœurs, il donne aux cœurs ouverts la paix de Dieu qui les rend féconds, la force de faire le bien et de revenir au Père. Jésus « intervient » à notre place (il intercède, souffre, pardonne, prie) mais il ne « répond » pas à notre place. Matthieu avait écrit de Jésus : « Lui, il prendra [futur du verbe nsaḇ prendre ou recevoir] nos blessures [kīḇā blessure, infirmité] et il se chargera[15] de nos maladies [kūrhānā faiblesse, maladie] » (Mt 8,17). Jésus est capable de nous prendre en lui et, en nous libérant, de nous conduire vers le salut, la Vie qui est pour toujours.

De même, Luisa peut intercéder pour tous, mais les effets dépendent des dispositions de chacun. Jésus lui dit : « Si tu veux me donner le baiser de tous, embrasse‑moi dans ma Volonté car, par son pouvoir créateur, ma Volonté peut multiplier un acte simple en autant d’actes que l’on veut. Ainsi, tu me donneras un contentement comme si tous m’embrassaient et tu auras le même mérite que si tu amenais tout le monde à m’embrasser. Les créatures, quant à elles, en recevront les effets selon leurs dispositions personnelles. » (24 août 1915).

Ainsi, ce livre 14 approfondit ce qui a été dit dans le livre 2 sur les noces de la foi.

 

[1] LÉNINE, De l’attitude du parti ouvrier à l’égard de la religion, article publié pour la première fois dans le Proletari, en mai 1909. https://communisme.ch/fr/theorie-fr/lenine-sur-la-religion/

[2] Paul VI, allocution de la session de clôture du concile Vatican II,7 décembre 1965.

[3] On peut alors suivre la tendance d’un certain judaïsme, qui après Auschwitz, tire une conclusion logique : s’il n’y a pas de justice, c’est qu’il n’y a pas de Juge… Pas de Dieu auteur omnipotent du drame historique, pas d’élection d’Israël, et Israël ne doit pas obéir à une volonté « qui viendrait d’en haut ». Cf. Richard L. RUBENSTEIN, After Auschwitz : Radical Theology and Contemporary Judaism. Indianapolis: Bobbs-Merrill,1966.

[4] Vatican II, Gaudium et Spes 38

[5] On pourrait comparer cette expression à l’observation des états superposés en physique quantique.

[6] VATICAN II, Lumen Gentium 1

[7] VATICAN II, Lumen Gentium 1

[8] A. BIRMELÉ, Le salut en Jésus-Christ dans les dialogues œcuméniques, Cogitatio Fidei 141, Paris, Cerf, p. 220

[9] VATICAN II, Constitution dogmatique Lumen gentium 58

[10] Même insistance dans le livre 15 : « « Ce ne furent pas les douleurs qui firent de ma Mère la Reine des douleurs et la firent briller d’une telle gloire, mais mon Fiat omnipotent qui était joint à chacun de ses actes et à chacune de ses douleurs. » (23 mars 1923).

[11] VATICAN II, Constitution dogmatique Lumen gentium 61

[12] VATICAN II, Gaudium et Spes 22

[13] Lc 1,68.69, Lc 2,38 ; Lc 21,28 ; Ac 4,12 ; Ac 7,25 ; Ac 28,28

[14] cf. Françoise BREYNAERT, Le témoignage primitif de Pierre et Jean. op. cit.

[15] « neṭᶜan » du verbe « ṭᶜen » : supporter, porter ou porter comme une femme enceinte porte un enfant (Lc 11,27)

Date de dernière mise à jour : 06/05/2026