Saint Pierre et Saint Paul (28) 29 juin

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Messe de la veille au soir

Première lecture (Ac 3, 1-10)

Psaume (Ps 18A (19), 2-3, 4-5ab)

Deuxième lecture (Ga 1, 11-20)

Évangile (Jn 21, 15-19)

Messe du jour

Première lecture (Ac 12, 1-11)

Psaume (Ps 33 (34), 2-3, 4-5, 6-7, 8-9)

Deuxième lecture (2 Tm 4, 6-8.17-18)

Évangile (Mt 16, 13-19)

Messe de la veille au soir

Première lecture (Ac 3, 1-10)

En ces jours-là, Pierre et Jean montaient au Temple pour la prière de l’après-midi, à la neuvième heure. On y amenait alors un homme, infirme de naissance, que l’on installait chaque jour à la porte du Temple, appelée la « Belle-Porte », pour qu’il demande l’aumône à ceux qui entraient. Voyant Pierre et Jean qui allaient entrer dans le Temple, il leur demanda l’aumône. Alors Pierre, ainsi que Jean, fixa les yeux sur lui, et il dit : « Regarde-nous ! » L’homme les observait, s’attendant à recevoir quelque chose de leur part. Pierre déclara : « De l’argent et de l’or, je n’en ai pas ; mais ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ le Nazaréen, lève-toi et marche. » Alors, le prenant par la main droite, il le releva et, à l’instant même, ses pieds et ses chevilles s’affermirent. D’un bond, il fut debout et il marchait. Entrant avec eux dans le Temple, il marchait, bondissait, et louait Dieu. Et tout le peuple le vit marcher et louer Dieu. On le reconnaissait : c’est bien lui qui était assis à la « Belle-Porte » du Temple pour demander l’aumône. Et les gens étaient frappés de stupeur et désorientés devant ce qui lui était arrivé. – Parole du Seigneur.

Commençons par souligner ce que le récit nous dit de la vie des apôtres.

La scène met en lumière la véritable richesse apostolique : « De l’argent et de l’or, je n’en ai pas ; mais ce que j’ai, je te le donne ». Cette parole résonne avec l’esprit de pauvreté demandé par Jésus dans l’Évangile selon saint Luc : « Ne prenez rien pour la route, ni bâton, ni sac, ni pain, ni argent » (Lc 9,3). La fécondité de la mission ne repose pas sur des moyens humains, mais sur la puissance reçue du Christ. Dans ses sermons paroissiaux, J.-H. Newman insiste souvent sur le fait que les apôtres ne donnent pas d’abord des biens visibles, mais communiquent une réalité invisible et supérieure. Dans un sermon comme « The Gifts of the Gospel », il souligne que les dons du Christ « ne sont pas de ce monde », mais qu’ils transforment réellement l’homme. Cela rejoint directement la parole de Pierre : ce qu’il donne n’est pas matériel, mais pourtant infiniment plus efficace.

Le cœur du récit se trouve dans l’invocation du nom de Jésus. Pierre agit « au nom de Jésus Christ le Nazaréen », manifestant que le Ressuscité continue d’agir par ses apôtres. Cela accomplit les signes messianiques déjà à l’œuvre dans l’Évangile selon saint Luc, lorsque Jésus déclare : « les boiteux marchent » (Lc 7,22). L’autorité des apôtres avait été promise dans l’Évangile : « Voici que je vous ai donné le pouvoir de fouler aux pieds serpents, scorpions, et toute la puissance de l'Ennemi, et rien ne pourra vous nuire » (Lc 10,19). Le miracle de Pierre et Jean atteste que cette parole est désormais à l’œuvre dans l’Église. Le Christ ressuscité agit réellement dans l’Église. Les miracles des Actes des apôtres sont la preuve que le Christ continue d’opérer.

Le geste de Pierre qui « releva » l’infirme de la belle porte évoque directement les gestes de Jésus. Par exemple, la fille de Jaïre, elle est même passée de vie à trépas, mais Jésus « la prit par la main et la fit lever » (Lc 8,54). Le relèvement du boiteux s’inscrit dans cette continuité : la puissance de résurrection transforme une existence immobilisée en vie nouvelle. L’Église prolonge l’action du Christ dans le temps. Pierre n’agit pas en son nom propre : c’est le Christ qui continue d’agir à travers ses apôtres.

La transformation de l’homme guéri s’exprime par la marche, le bond et la louange. Cette joie visible rappelle la joie des foules après les miracles de Jésus. Les foules glorifiaient Dieu. La guérison devient un témoignage public et une action de grâce.

Le détail du regard ouvre aussi à une dimension spirituelle. « Regarde-nous ! » : l’homme passe de l’attente d’une aumône à une rencontre personnelle. Ce face-à-face rappelle l’appel de Zachée dans l’Évangile selon saint Luc : « Zachée, descends vite : aujourd’hui il faut que j’aille demeurer chez toi » (Lc 19,5). Le salut commence par une rencontre qui change l’attente du cœur. L’homme attend une aumône, mais reçoit la vie. Dans plusieurs sermons, Newman montre que Dieu répond souvent autrement que ce que l’on attend, en donnant davantage.

Enfin, l’entrée dans le Temple marque un passage décisif : de l’exclusion à la communion. Celui qui restait à la porte entre désormais pour louer Dieu. Avec Pierre, l’Église prolonge cette œuvre du Christ, ouvrant à tous l’accès à la louange et à la vie.

Observons maintenant comment la sainteté de Pierre se rapproche de celle de Marie.

Chez Pierre, tout part d’un aveu implicite : il ne possède rien par lui-même, mais il donne « ce qu’il a », c’est-à-dire ce qu’il a reçu du Christ. À Noël, la sainteté de la Vierge Marie se situe exactement là : elle ne produit rien d’elle-même, elle reçoit tout et donne tout. Elle accueille la Parole et la livre au monde. Pierre, à la porte du Temple, fait la même chose à sa manière : il transmet une vie qui ne vient pas de lui.

Dans les deux cas, une médiation humble. Marie met au monde le Christ dans la pauvreté de Bethléem, sans éclat extérieur, mais avec une fécondité infinie. Pierre, lui, se tient devant un infirme sans moyens humains, sans « or ni argent », et pourtant il devient le lieu par lequel la puissance du Christ rejoint cet homme. Dans les deux cas, Dieu passe par une pauvreté assumée pour manifester sa puissance.

Pierre relève un corps brisé et le remet debout. Ce n’est pas un simple geste de compassion : c’est déjà une participation à la vie nouvelle inaugurée par l’Incarnation. Ce que la Vierge Marie a rendu possible en donnant chair au Verbe se déploie ici dans l’histoire

Enfin, il y a une même orientation vers la louange et la joie. L’enfant de Bethléem est accueilli dans la joie des humbles, et la présence de Marie garde cette tonalité de louange silencieuse. L’homme guéri, lui, « marche, bondit et loue Dieu ». La sainteté de Marie comme celle de Pierre conduit à cela : non pas à eux-mêmes, mais à Dieu reconnu et glorifié : Magnificat !

En ce jour, avec saint Pierre, nous fêtons aussi saint Paul. J’explique dans mon livre sur saint Luc que les Actes des apôtres sont aussi un pendentif d’oralité en lien avec le calendrier synagogal. Le passage que nous avons entendu est une perle du collier compteur. Dans le fil d’oralité tenu par cette perle, la guérison d’un impotent par Paul (Ac 14, 8-18), fait écho à la guérison d’un impotent par Pierre dans le collier compteur (Ac 3, 1-11). La structure indique ainsi Pierre comme étant le premier, le pasteur, le modèle suivi.

Cette correspondance manifeste l’unité de la mission, où Paul ne fait que déployer jusqu’aux nations ce qui est d’abord confié à Pierre. Ainsi, la continuité des gestes atteste la continuité de l’autorité et de la grâce à l’œuvre dans l’Église. Le collier d’oralité est mémoire vivante, où chaque perle renvoie au Christ agissant par ses apôtres.

Psaume (Ps 18A (19), 2-3, 4-5ab)

« Les cieux proclament la gloire de Dieu, le firmament raconte l’ouvrage de ses mains. Le jour au jour en livre le récit et la nuit à la nuit en donne connaissance. Pas de paroles dans ce récit, pas de voix qui s’entende ; mais sur toute la terre en paraît le message et la nouvelle, aux limites du monde. »

Avant de parcourir les versets du Psaume choisis par la Liturgie, regardons-le dans son ensemble. Le Psaume 18 est semblable à un diptyque. Dans la première partie (vv. 2-7) - nous trouvons une hymne au Créateur, dont la grandeur mystérieuse se manifeste dans le soleil et dans la lune. Dans la deuxième partie du Psaume (vv. 8-15), nous rencontrons une hymne à la Torah, c’est-à-dire à la Loi de Dieu. Dieu éclaire l’univers par la luminosité du soleil et il illumine l’humanité par la splendeur de sa Parole contenue dans la Révélation biblique. Il s’agit presque d’un double soleil : le soleil matériel est une épiphanie du Créateur, le soleil de la Bible est une manifestation historique du Dieu Sauveur. Ce n’est pas pour rien que la Torah, la Parole divine, est décrite avec des caractéristiques "solaires" : "Le commandement du Seigneur est limpide, lumière des yeux" (v. 9).

Prenons maintenant les versets du Psaume choisis par la Liturgie.

« Les cieux proclament la gloire de Dieu, le firmament raconte l’ouvrage de ses mains » : leur beauté silencieuse est comme un message indiquant la présence de Dieu, notre Créateur. « Dieu dit : "Qu’il y ait des luminaires au firmament du ciel pour séparer le jour et la nuit ; qu’ils servent de signes, tant pour les fêtes que pour les jours et les années... Dieu fit les deux luminaires majeurs : le grand luminaire comme puissance du jour et le petit luminaire comme puissance de la nuit... et Dieu vit que cela était bon" » (Gn 1, 14.16.18).

Continuons le psaume.

« Le jour au jour en livre le récit et la nuit à la nuit en donne connaissance. Pas de paroles dans ce récit, pas de voix qui s’entende ; mais sur toute la terre en paraît le message et la nouvelle, aux limites du monde. » Et ce récit est celui de l’immense dessein d’amour du Créateur, le message est un appel du Créateur qui donne l’existence et la vie et qui appelle à vivre en sa présence comme des enfants de rois.

« Les cieux proclament la gloire de Dieu » : avant même toute prédication, Dieu se fait connaître par la création. Saint Paul de Tarse reprend explicitement cette idée lorsqu’il affirme que Dieu est déjà perceptible « à travers ses œuvres » (Rm 1,20). La création prépare ainsi les cœurs, comme une première annonce silencieuse.

« Pas de paroles dans ce récit, pas de voix qui s’entende » : cette parole muette de la création contraste avec la mission apostolique. Pierre (apôtre), au matin de la Pentecôte, prend la parole et rend explicite ce que le monde ne pouvait qu’esquisser (Ac 2). La louange cosmique devient proclamation du kérygme. Voici un extrait du premier discours de Pierre, le jour de Pentecôte : « Frères, il est permis de vous le dire en toute assurance: le patriarche David est mort et a été enseveli, et son tombeau est encore aujourd’hui parmi nous. 30 Mais comme il était prophète et savait que Dieu lui avait juré par serment de faire asseoir sur son trône un descendant de son sang, 31 il a vu d’avance et annoncé la résurrection du Christ qui, en effet, n’a pas été abandonné à l’Hadès, et dont la chair n’a pas vu la corruption: 32 Dieu l’a ressuscité, ce Jésus ; nous en sommes tous témoins. 33 Et maintenant, exalté par la droite de Dieu, il a reçu du Père l’Esprit Saint, objet de la promesse, et l’a répandu. C’est là ce que vous voyez et entendez. 34 Car David, lui, n’est pas monté aux cieux; or il dit lui-même: Le Seigneur a dit à mon Seigneur: Siège à ma droite, 35 jusqu’à ce que j’aie fait de tes ennemis un escabeau pour tes pieds. 36 "Que toute la maison d’Israël le sache donc avec certitude: Dieu l’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous, vous avez crucifié." (Ac 2, 29-35)

« Sur toute la terre en paraît le message » : ce verset est directement appliqué par Paul de Tarse à la diffusion de l’Évangile : « Leur voix a porté sur toute la terre » (Rm 10,18). Voici le passage complet où saint Paul fait cette citation : « 12 Tous ont le même Seigneur, riche envers tous ceux qui l’invoquent. 13 En effet, quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. 14 Mais comment l’invoquer sans d’abord croire en lui ? Et comment croire sans d’abord l’entendre ? Et comment entendre sans prédicateur ? 15 Et comment prêcher sans être d’abord envoyé ? Selon le mot de l’Écriture : Qu’ils sont beaux les pieds des messagers de bonnes nouvelles ! 16 Mais tous n’ont pas obéi à la Bonne Nouvelle. Car Isaïe l’a dit : Seigneur, qui a cru à notre prédication ? 17 Ainsi la foi naît de la prédication et la prédication se fait par la parole du Christ. [Ce verset est important, et Jean-Paul II le reprendra] 18 Or je demande : n’auraient-ils pas entendu ? Et pourtant leur voix a retenti par toute la terre et leurs paroles jusqu’aux extrémités du monde. 19 Mais je demande : Israël n’aurait-il pas compris ? Déjà Moïse dit : Je vous rendrai jaloux de ce qui n’est pas une nation, contre une nation sans intelligence j’exciterai votre dépit. 20 Et Isaïe ose ajouter : J’ai été trouvé par ceux qui ne me cherchaient pas, je me suis manifesté à ceux qui ne m’interrogeaient pas, 21 tandis qu’il dit à l’adresse d’Israël : Tout le jour j’ai tendu les mains vers un peuple désobéissant et rebelle. » (Rm 10,12-21)

Ce que Paul annonce « n’est pas une invention humaine » (Ga 1,11), mais une révélation reçue directement de Jésus-Christ. Comme la création ne parle pas d’elle-même, mais renvoie à Dieu. La mission des saints Pierre et Paul consiste à donner un visage et un nom à cette gloire que les cieux proclament : celui de Jésus-Christ.

Dès l’ouverture du décret Ad Gentes, le concile Vatican II affirme : « L’Église est, par sa nature même, missionnaire » (n° 2). Plus loin : « Il faut que tous soient appelés à cette unité catholique du peuple de Dieu » (n° 7).

Le saint pape Paul VI, dans Evangelii Nuntiandi, formule cela avec force : « Évangéliser constitue, en effet, la grâce et la vocation propre de l’Église, son identité la plus profonde » (n° 14). Et surtout : « Il n’y a pas de véritable évangélisation si le nom, l’enseignement, la vie, les promesses, le Royaume, le mystère de Jésus de Nazareth […] ne sont pas annoncés » (n° 22).

Le saint pape Jean-Paul II, dans Redemptoris Missio : « La mission du Christ Rédempteur […] est encore loin d’être accomplie » (n° 1). « La foi naît de l’annonce » (cf. n° 44, en référence à Rm 10,17). Sans annonce, il n’y a pas d’accès ordinaire à la foi.

Enfin, le Catéchisme de l’Église catholique synthétise : « L’Église est missionnaire » (n° 849) et « le mandat missionnaire […] a sa source ultime dans l’amour éternel de la Très Sainte Trinité » (n° 850).

Alors, avec saint Pierre, et avec saint Paul, soyons missionnaires.
 

Deuxième lecture (Ga 1, 11-20)

Frères, je tiens à ce que vous le sachiez, l’Évangile que j’ai proclamé n’est pas une invention humaine. Ce n’est pas non plus d’un homme que je l’ai reçu ou appris, mais par révélation de Jésus-Christ. Vous avez entendu parler du comportement que j’avais autrefois dans le judaïsme : je menais une persécution effrénée contre l’Église de Dieu, et je cherchais à la détruire. J’allais plus loin dans le judaïsme que la plupart de mes frères de race qui avaient mon âge, et, plus que les autres, je défendais avec une ardeur jalouse les traditions de mes pères. Mais Dieu m’avait mis à part dès le sein de ma mère ; dans sa grâce, il m’a appelé ; et il a trouvé bon de révéler en moi son Fils, pour que je l’annonce parmi les nations païennes. Aussitôt, sans prendre l’avis de personne, sans même monter à Jérusalem pour y rencontrer ceux qui étaient Apôtres avant moi, je suis parti pour l’Arabie et, de là, je suis retourné à Damas. Puis, trois ans après, je suis monté à Jérusalem pour faire la connaissance de Pierre, et je suis resté quinze jours auprès de lui. Je n’ai vu aucun des autres Apôtres sauf Jacques, le frère du Seigneur. En vous écrivant cela, – je le déclare devant Dieu – je ne mens pas. – Parole du Seigneur.

Ce passage de l’Épître aux Galates (Ga 1,11-20) s’inscrit dans un contexte polémique précis : l’Apôtre défend son autorité contre des prédicateurs qui reprochent à Paul de ne pas être un apôtre « authentique », puisqu’il n’a pas suivi directement Jésus-Christ durant sa vie terrestre. Au verset 11, Paul affirme que son Évangile « n’est pas une invention humaine ». Il s’agit d’une déclaration théologique majeure : l’Évangile n’est pas une construction doctrinale progressive, mais une révélation divine. Au verset 12, il précise que cette révélation vient directement du Christ. Dans la tradition patristique, Jean Chrysostome souligne que Paul insiste ici pour montrer qu’il n’est « disciple d’aucun homme », mais directement formé par Dieu, ce qui le met sur un pied d’égalité avec les Douze. Paul avait entendu la prédication d’Étienne le jour de sa lapidation, il connaissait l’enseignement chrétien qu’il combattait en persécutant l’Église. « Il faisait route et approchait de Damas, quand soudain une lumière venue du ciel l'enveloppa de sa clarté. 4 Tombant à terre, il entendit une voix qui lui disait: "Saoul, Saoul, pourquoi me persécutes-tu" -- 5 "Qui es-tu, Seigneur?" Demanda-t-il. Et lui : "Je suis Jésus que tu persécutes.  (Ac 9, 3-5) ». La révélation reçue porte sur la Passion et la Résurrection de Jésus, cœur de la foi chrétienne. Ce qu’il a reçu par révélation, c’est l’illumination de sa conscience, le sens chrétien de la Passion du Christ, et ce que le Christ attend de lui, sa propre vocation. Aussitôt il part en Arabie : il prend un temps de désert, un temps de retraite qui le purifie avant sa mission.

La formule « Dieu m’avait mis à part dès le sein de ma mère » (v. 15) rappelle les vocations prophétiques de l’Ancien Testament, notamment celle de Jérémie (Jr 1,5). « dans sa grâce, il m’a appelé » (v. 16) Chez saint Augustin d’Hippone, la conversion de Paul constitue un exemple puissant de l’action gratuite de la grâce divine : persécuteur acharné de l’Église, il n’est pas choisi en raison de ses mérites mais précisément pour manifester que Dieu transforme radicalement le pécheur et fait de lui un apôtre (cf. De gratia et libero arbitrio, 6,12 ; Sermon 279, 2).

« Et il a trouvé bon de révéler en moi son Fils » Au verset (16), la révélation du Fils « en moi » (et non seulement « à moi ») indique une transformation intérieure profonde. La révélation ne se réduit pas à un message transmis à Paul, c’est une illumination intérieure et une transformation profonde de son être, où le Christ devient principe vivant en lui et agit au cœur de son intelligence et de sa volonté. (cf. Origène, Commentaire sur l’Épître aux Galates, fragment sur Ga 1,16).

Paul ne consulte « personne » et part en Arabie avant de revenir à Damas. Ce détail montre que l’Église naissante est fondée à la fois sur une communion apostolique et sur des appels directs de Dieu. Mais ensuite, trois ans après sa conversion, Paul va voir Pierre apôtre. La conversion de Paul de Tarse est généralement placée vers 32–35 apr. J.-C., peu après la mort de Jésus-Christ. Cela conduit à situer cette première rencontre avec Pierre (apôtre) – ainsi qu’avec Jacques – autour des années 35–38. Le terme grec utilisé (« faire connaissance ») et le terme araméen « voir » suggèrent simple une visite fraternelle. Il est vraisemblable que cette rencontre ait comporté des échanges sur les traditions évangéliques et les formes de proclamation déjà stabilisées dans les premières communautés – saint Paul lui-même, dans ses lettres, montre qu’il connaît déjà de telles traditions (par exemple 1 Co 11,23-25 ou 1 Co 15,3-5), qu’il dit avoir « reçu ». Et nous avons déjà parlé du témoignage primitif de Pierre et Jean sous les colonnades de Salomon, de sorte que 50 perles, c’est-à-dire des passages d’évangile, étaient déjà mémorisés dans les communautés. Cf. Françoise BREYNAERT, Le témoignage primitif de Pierre et Jean. Imprimatur Paris. Préface Mgr Mirkis (Irak). Parole et Silence, 2023.

Saint Jean Chrysostome écrit : « La cause de sa démarche est seulement le désir de faire visite à Pierre. Voyez-vous comme il rend aux apôtres les honneurs qui leur, ont dus, et que, bien loin de se regarder comme supérieur à eux, il ne se considère même pas comme leur égal ? Cette visite même en est une preuve évidente. Aujourd’hui beaucoup parmi nos frères quittent la ville pour aller rendre visite à de saints personnages ; il en était de même de Paul ; il était poussé par un désir semblable quand il se rendait auprès de Pierre, ou plutôt il y était poussé par une humilité bien plus sincère. Ceux qui vont aujourd’hui consulter les saints, le font pour leur utilité, tandis que le bienheureux Paul en agissant ainsi n’avait en vue ni de s’instruire, ni de s’éclairer, mais seulement de voir Pierre et de lui rendre hommage par sa présence. » (Commentaire de l’épître aux Galates). Et ailleurs : « Si vous voyez un officier brave et distingué, […] quand une foule de soins le réclament de tous côtés, si vous le voyez abandonner son poste et s’éloigner pour voir un ami, auriez-vous besoin, dites-moi, d’une autre preuve de son affection pour cet homme ? Pour moi, je ne le crois pas. Pensez donc la même chose sur Pierre et sur Paul. » (Homélie 55). Et saint Augustin : « L’autorité de Pierre fut si grande, que Paul écrivit dans son épître : «Trois ans après, j’allai à Jérusalem voir Pierre, et je restai quinze jours auprès de lui (Ga 1,18).»

Puis, au verset 19, saint Paul évoque sa rencontre avec Jacques le Juste, c’est le cousin du Seigneur, en charge à Jérusalem. Enfin, au verset 20 il se place sous le regard de Dieu.

Un peu plus loin, saint Paul évoquera une seconde montée à Jérusalem : « Ensuite, au bout de quatorze ans, je montai de nouveau à Jérusalem avec Barnabé et Tite que je pris avec moi. J'y montai à la suite d'une révélation ; et je leur exposai l'Évangile que je prêche parmi les païens --  mais séparément aux notables, de peur de courir ou d'avoir couru pour rien. »  (Ga 2,1-2). L’évangile, c’est le mot sḇarṯā, (nouvelle, bonne espérance) ce n’est pas le même mot que le mot « évangile » au début de l’évangile de Marc, même si en grec c’est pareil.  Si l’on compte ces « quatorze ans » depuis la conversion, on aboutit à une date autour de 46–49 apr. J.-C. ; si l’on compte depuis la première visite mentionnée en Ga 1,18, on obtient plutôt 49–52. La première hypothèse est souvent privilégiée, car elle correspond assez bien à la date traditionnellement admise du concile de Jérusalem (vers 48–50), auquel ce passage est fréquemment identifié. Bref, saint Paul atteste son insertion dans la communion ecclésiale.

Évangile (Jn 21, 15-19)

Vous avez deux livres, un gros, avec tout le commentaire, aux éditions Parole et Silence.

Un plus petit, avec la traduction annotée (Imprimatur de la conférence des évêques de France) et quelques schémas, aux éditions l’Harmattan 2026.

Françoise BREYNAERT, L’évangile selon saint Jean, traduction depuis la Pshitta. Imprimatur de la conférence des évêques de France. L’Harmattan 2026.

Françoise BREYNAERT, Jean, l’évangile en filet. L’oralité d’un texte à vivre. (Préface Mgr Mirkis – Irak) Éditions Parole et Silence. Paris, 8 décembre 2020. 477 pages.

« 15 Or, lorsqu’ils eurent déjeuné, / Jésus dit à Simon-Pierre ;

‘Simon, fils de Yona, / m’aimes-tu plus que ceux-ci ?
Il lui dit : / ‘Oui, Seigneur ! 
Tu [le] sais, toi, / que je t’aime !

Jésus lui dit : / ‘Pais pour moi mes agneaux !’

16 Il lui dit, de nouveau, / pour la deuxième fois :
‘Simon, fils de Yona, / m’aimes-tu ?’
Il lui dit : / ‘Oui, Seigneur !
Tu [le] sais, toi, / que je t’aime !’
Jésus lui dit : / ‘Pais pour moi mes moutons !’

17 Il lui dit, de nouveau, / pour la troisième fois :
‘Simon, fils de Yona, / m’aimes-tu ?’
Et Pierre fut attristé de ce qu’il lui dit pour la troisième fois : / ‘m’aimes-tu ?’
Et il lui dit : / ‘Seigneur, toi tu connais tout,
Tu [le] sais, toi, / que je t’aime !’
Jésus lui dit : / ‘Pais pour moi mes brebis !’

-2-

18 ‘Amen, Amen, / je [te] le dis :
Quand tu étais jeune, / toi-même, tu ceignais tes reins,
et tu marchais / là où tu voulais.
Mais quand tu seras vieux, tu étendras tes mains, / et un autre te ceindra tes reins,
et il t’emmènera / là où tu ne voulais pas.’

19 Or, il dit cela, pour indiquer par quelle mort il allait glorifier Dieu.
Et lorsqu’il eut dit / ces choses-ci
Il lui dit : / ‘viens à ma suite !’ »

Chers auditeurs, les trois « M’aimes-tu » rappellent les trois reniements de Pierre alors que Jésus comparaissait devant le grand prêtre (Jn 18,12-27). Mais ils sont aussi quelque chose de radicalement nouveau qui ouvre sur une mission à trois niveaux.
En araméen, le verbe aimer est toujours le même verbe [rḥem] qui désigne l’affection, et il y a trois appellations distinctes pour les moutons. (En grec, c’est différent, le verbe aimer change – Pierre répond toujours avec le verbe φιλω (philô) mais Jésus change : deux fois agapas puis, la 3e fois, phileis –, mais il n’y a que deux appellations : agneaux et brebis).

Oui, Pierre aime Jésus et Jésus lui donne trois ordres :

  • Pais mes agneaux [emrā] ! : il s’agit des catéchumènes et des nouveaux baptisés.
  • Pais mes moutons [erbā] ! : ce sont les chrétiens adultes.
  • Pais mes brebis portantes [nqawāṯ] ! : ce sont tous ceux qui font naître de nouveaux chrétiens, les missionnaires, les maîtresses de maison qui accueillent les petits du royaume, les diacres, les prêtres et les évêques qui donnent les sacrements.

Petite ouverture scientifique. Le manuscrit syriaque du Sinaï, (le manuscrit du Sinaï est un palimpseste, c’est-à-dire qu’il était si peu considéré comme sacré que l’on a réécrit dessus, c’était sans doute un simple outil d’étude,) il est très utilisé pour la reconstruction de la « Vetus Syra ». Ce manuscrit met les brebis (v. 16) avant les moutons (v. 17), sans doute comme dans la hiérarchie de la famille patriarcale : les agneaux (les enfants), les brebis (les femmes), les moutons (les hommes). Alors que dans la Pshitta, il s’agit de voir les agneaux (les catéchumènes), les moutons (les adultes dans la foi), les brebis portantes (ceux qui enseignent), un crescendo qui concerne la croissance de l’Église auquel Pierre doit veiller comme un bon berger. Nous sommes ici confirmés dans notre préférence de la Pshitta, la version liturgique des Églises de langue araméenne. C’est un signe d’œcuménisme fort.

Il s’appelait Simon, ce qui signifie « celui qui écoute, le bon entendeur », il était devenu « Pierre », ce qui signifie le roc, et qui connote, dans la langue araméenne, la sincérité et la vérité en plus de la solidité. Sur cette « Pierre » Jésus veut fonder son Église (les sacrifices sont toujours offerts sur des autels de pierre, ils ne sont pas offerts sur le sable...). Il y a en Pierre l’harmonie qui rend solide : l’amour pour comprendre et la droiture de l’intelligence pour aimer.

Pierre a si peu caché ses reniements qu’ils sont racontés dans tous les évangiles. Il n’est pas dans le déni. Le déni est une forme d’infantilisme, c’est rester au stade du petit garçon qui casse un vase et qui dit : « ce n’est pas moi » parce qu’il voudrait ne pas avoir brisé l’objet précieux. Si l’enfant n’est pas corrigé et éduqué, il deviendra un homme charmant mais une personnalité manipulatrice qui cherche à se montrer sous un beau jour. Le déni est la porte du mensonge, puis du péché contre l’Esprit Saint. Pierre a au contraire une personnalité franche, nette, adulte. Face à sa faiblesse, il a pleuré. Face à Jésus, il peut dire en vérité « je t’aime ». Tout est vrai en Pierre. Son « Je t’aime » sonne vrai parce que Pierre n’est pas dans le déni. Oui, Pierre aime Jésus, il a lâché ses filets pour le suivre. Il a bu ses enseignements. Il est revenu tout joyeux des premières missions en Galilée. Il a admiré la gloire de Jésus lors de la transfiguration. Il aurait voulu que Jésus ne souffre pas, mais il a accepté la correction de Jésus. Il aurait voulu que Jésus ne s’abaisse pas à lui laver les pieds, mais il a accepté qu’il le fasse (Jn 13,6-9). Il a voulu le suivre après son arrestation, et il a renié. Le soir de Pâques, le récit ne le dit pas, mais il est évident qu’il a reçu le pardon : quand Jésus a soufflé sur les apôtres, il a reçu l’Esprit de sainteté et la mission de remettre les péchés (Jn 20,19-25). Pierre aime avec simplicité et droiture, et c’est pourquoi il peut conduire le troupeau.

Dans son état final, l’évangile de Jean sert à enseigner des anciens (nous dirions prêtres et évêques) sur leur vocation de pasteur : ils peuvent paître les agneaux (les débutants), les moutons (les fidèles), et les brebis portantes (les évangélisateurs), dans la mesure où ils aiment Jésus et se mettent à sa suite.

Quand Pierre dit à Jésus : « Oui, Seigneur ! Tu [le] sais, toi, / que je t’aime ! », toute une richesse est sous-jacente : « je t’aime, je te bénis, je te remercie, je t’adore… » 

L’évangile de Jean est un filet d’oralité, et, dans le fil vertical (transversal), juste avant, la perle montre le côté transpercé de Jésus en croix (Jn 19,34), le déchirement du myocarde qui causa la mort de Jésus, une mort d’amour. La triple question « m’aimes-tu » fait avancer le dialogue et répare le triple reniement de Pierre. Par trois fois, elle suscite chez Pierre la parole « je t’aime », et ce faisant, elle le vivifie, le réengendre à la vie d’amour, qui est la vie en Dieu.

Par trois fois, le Ressuscité donne à Pierre une vocation, celle de berger. La méditation en fil vertical donne une profondeur insoupçonnée à cette scène inoubliable. On se souvient de la parole de Jésus « le Père est en Moi et Moi dans le Père » (Jn 10, 38 perle 4F). À travers Jésus Ressuscité, c’est le Père lui-même qui réengendre et bénit Simon-Pierre en lui donnant sa nouvelle vocation de pasteur. Le Fils a fait connaître le Père, et, pour guider les autres dans cette connaissance, il faut aimer.

Puis Jésus lui annonce à la fois une grande fidélité à la volonté divine. Par deux fois, le Ressuscité dit à Pierre : « Suis-moi ». Il lui donne ainsi une direction, ce qui est aussi une action paternelle, une parole du Père qui habite en Jésus.

Enfin, il lui annonce son martyre :

18 ‘Amen, Amen, / je [te] le dis :
Quand tu étais jeune, / toi-même, tu ceignais tes reins,
et tu marchais / là où tu voulais.
Mais quand tu seras vieux, tu étendras tes mains, / et un autre te ceindra tes reins,
et il t’emmènera / là où tu ne voulais pas.’

19 Or, il dit cela, pour indiquer par quelle mort il allait glorifier Dieu.
Et lorsqu’il eut dit / ces choses-ci
Il lui dit : / ‘viens à ma suite !’ » (Jn 21, 18-19).

Jésus annonce à Pierre qu’il mourra martyr, témoignant du Père et rendant gloire au Père ! L’amour humain répondant à la Révélation sera toujours une histoire de témoignages successifs, et de diverses formes de martyre.

 

Messe du jour

Première lecture (Ac 12, 1-11)

À cette époque, le roi Hérode Agrippa se saisit de certains membres de l’Église pour les mettre à mal. Il supprima Jacques, frère de Jean, en le faisant décapiter. Voyant que cette mesure plaisait aux Juifs, il décida aussi d’arrêter Pierre. C’était les jours des Pains sans levain. Il le fit appréhender, emprisonner, et placer sous la garde de quatre escouades de quatre soldats ; il voulait le faire comparaître devant le peuple après la Pâque. Tandis que Pierre était ainsi détenu dans la prison, l’Église priait Dieu pour lui avec insistance. Hérode allait le faire comparaître. Or, Pierre dormait, cette nuit-là, entre deux soldats ; il était attaché avec deux chaînes et des gardes étaient en faction devant la porte de la prison. Et voici que survint l’ange du Seigneur, et une lumière brilla dans la cellule. Il réveilla Pierre en le frappant au côté et dit : « Lève-toi vite. » Les chaînes lui tombèrent des mains. Alors l’ange lui dit : « Mets ta ceinture et chausse tes sandales. » Ce que fit Pierre. L’ange ajouta : « Enveloppe-toi de ton manteau et suis-moi.» Pierre sortit derrière lui, mais il ne savait pas que tout ce qui arrivait grâce à l’ange était bien réel ; il pensait qu’il avait une vision. Passant devant un premier poste de garde, puis devant un second, ils arrivèrent au portail de fer donnant sur la ville. Celui-ci s’ouvrit tout seul devant eux. Une fois dehors, ils s’engagèrent dans une rue, et aussitôt l’ange le quitta. Alors, se reprenant, Pierre dit : « Vraiment, je me rends compte maintenant que le Seigneur a envoyé son ange, et qu’il m’a arraché aux mains d’Hérode et à tout ce qu’attendait le peuple juif. » – Parole du Seigneur.

Pierre en prison… Pierre dans un cachot. Pensons aux prisonniers. Si souvent les conditions d’hygiène sont déplorables, l’humidité, les insectes, les rats. Pensons aux prisonniers. Comme c’est triste et fatigant. Si souvent la nourriture n’est pas suffisante, l’oisiveté déshumanisante, et le stress des cris, et la surveillance qui confine parfois au harcèlement. Comme c’est dur. « Tandis que Pierre était ainsi détenu dans la prison, l’Église priait Dieu pour lui avec insistance ». De nos jours, le pape et l’Église prie avec insistance pour l’amélioration des conditions de détention, de sorte que les prisonniers puissent repartir avec un meilleur mental.

Pierre n’est pas un prisonnier comme un autre, il est persécuté pour sa foi. « Hérode allait le faire comparaître ». Dans les Évangiles, lors du procès de Jésus, Pilate envoie Jésus à Hérode Antipas qui se moque de lui avant de le renvoyer. Dans les Actes des Apôtres chapitre 12, le roi qui persécute les chrétiens est Hérode Agrippa Ier. C’est tout de même pour Pierre une manière de revivre le procès de Jésus, non plus en tant que disciple qui renie son maître, mais en tant qu’accusé prêt à donner sa vie pour lui.

« Hérode allait le faire comparaître ». La situation est grave, Pierre va-t-il être mis à mort comme l’a été l’apôtre Jacques ? « Tandis que Pierre était ainsi détenu dans la prison, l’Église priait Dieu pour lui avec insistance ». Comment priait l’Église ? Avec la prière du « Notre Père », et avec les psaumes, par exemple le psaume 33 (34) : « Un pauvre crie ; le Seigneur entend : il le sauve de toutes ses angoisses. L’ange du Seigneur campe alentour, pour libérer ceux qui le craignent ». Et certainement que la mère de Jésus priait aussi pour Pierre dans cette épreuve. L’Église a soutenu la force spirituelle de Pierre, sa foi, ses bonnes dispositions, la fidélité de son témoignage. Et l’Église a obtenu un miracle. Un miracle retentissant qui fut aussi un témoignage pour tout Jérusalem.

Et nous ? Là où nous sommes, là où nous vivons, nous pouvons aussi nous sentir attachés par des liens, emprisonnés dans une pensée unique et un système oppressant. Même si les circonstances familiales, sociales ou nationales ne sont pas toujours favorables, nous pouvons avoir confiance au Seigneur qui fait germer le bon grain de son royaume par des voies qui nous sont inconnues, même quand nous sommes dans l’obscurité. Nous sommes invités à rester fidèles à l’Évangile, à le vivre pleinement. Dieu ne nous fait pas manquer de sa présence.

Partout autour de nous, il y a une faim d’un avenir et d’une nouvelle justice. Même si nous attendons l’avènement du Seigneur, il ne s’agit pas d’un avenir inconnu à attendre passivement, mais d’un avenir à préparer, à construire. Être prêt au retour du Seigneur, c’est être un bon serviteur, fidèle à son devoir et bon envers les autres. À la suite de Pierre, tous les baptisés deviennent des apôtres, avec la force de l’Évangile. Il s’agit de prendre part au développement intégral de nos pays. 

Dans mon livre sur l’évangile selon saint Luc, je montre que l’évangile de Luc est un lectionnaire liturgique : il montre l’accomplissement en Jésus des lectures de la Torah. Je montre aussi que les Actes des apôtres suivent le même calendrier de lectures synagogales. En l’occurrence font écho au livre des Nombres dans lequel il est dit que c’est « l’ange qui nous a fait sortir d’Égypte » (Nb 20, 16). Or, c’est « l’Ange du Seigneur » qui fit sortir Pierre de prison (Ac 12, 16). La fin de ce chapitre raconte la mort d’Hérode Agrippa 1er. Elle est très particulière. Les gens de Tyr et de Sidon l’écoutaient en disant « c’est un dieu qui parle ! » Or Hérode ne les rectifia pas. « À l’instant même, l’Ange du Seigneur le frappa, parce qu’il n’avait pas rendu gloire à Dieu ; et rongé de vers, il rendit l’âme » (Ac 12, 23). Sa mort reproduit celle de Coré qui voulut s’imposer comme prêtre et entraîner la communauté dans sa révolte : « la gloire » du Seigneur apparut à toute la communauté et fit descendre vivants au shéol Coré et ses partisans (Nb 16, 19-33) … Éloquente confirmation de la lecture synagogale des Actes des apôtres en écho au livre des Nombres, une lecture chrétienne de la Torah.

Quant à Pierre, après sa libération, il quitte Jérusalem. Eusèbe transmet la tradition selon laquelle Pierre se rend à Rome sous le règne de Claude[1]. Cet empereur a régné de 41 à 54 après Jésus-Christ, mais Pierre ne reste à Rome que quelques années puisque nous le retrouverons à Jérusalem pour le concile de Jérusalem en 48/49, où il joue un rôle de médiateur dans la question de la circoncision (Ac 15,6-29 ; Ga 2,1-10)[2]. Saint Irénée dit : « Après le départ [de Pierre], Marc, le traducteur de Pierre, nous transmit lui aussi par écrit ce que prêchait Pierre. » (Contre les Hérésies III 1,1). Contrairement aux traductions usuelles qui disent « la mort », il est davantage normal de prendre le mot grec ἔξοδος Exodos, au sens de «départ » [3] – pour dire « mort », le grec utilise le mot θάνατος thanatos.

En l’an 60, Pierre se dirige vers Rome pour son second et dernier séjour, qui s’étend jusqu’à son martyre[4] en l’an 64 ap. J.-C., lors de la persécution de Néron après l’incendie de Rome[5].

Psaume (Ps 33 (34), 2-3, 4-5, 6-7, 8-9)

« Je bénirai le Seigneur en tout temps, sa louange sans cesse à mes lèvres. Je me glorifierai dans le Seigneur : que les pauvres m’entendent et soient en fête ! Magnifiez avec moi le Seigneur, exaltons tous ensemble son nom. Je cherche le Seigneur, il me répond : de toutes mes frayeurs, il me délivre. Qui regarde vers lui resplendira, sans ombre ni trouble au visage. Un pauvre crie ; le Seigneur entend : il le sauve de toutes ses angoisses. L’ange du Seigneur campe alentour, pour libérer ceux qui le craignent. Goûtez et voyez : le Seigneur est bon ! Heureux qui trouve en lui son refuge ! »

Chers auditeurs, l’apôtre saint Pierre s’appelait d’abord Simon, ce qui signifie celui qui écoute, le bon entendeur. C’est un être aimant sincèrement Jésus, attentif à ses enseignements et à sa volonté. C’est aussi un être décidé et solide, que l’on voit souvent prendre la parole au nom du groupe, et que Jésus a appelé Pierre, ce qui n’était pas un prénom à l’époque : Pierre sur laquelle Jésus veut bâtir son Église. Et pourtant Pierre, et il ne s’en est pas caché, a renié Jésus pendant la nuit de la Passion. Pierre a connu l’amère expérience d’être déçu de soi-même. Il aurait tant voulu ne jamais renier Jésus, être son ami fidèle, mais après le choc de l’arrestation, sous le feu roulant des questions, il a cédé. Saint Luc raconte qu’après le chant du coq, le Seigneur, se retournant, fixa son regard sur Pierre. (Lc 22,61). Leurs regards se sont croisés… Pierre pleura amèrement, et se releva. Le psaume prend alors une grande profondeur : « Qui regarde vers lui resplendira, sans ombre ni trouble au visage. Un pauvre crie ; le Seigneur entend : il le sauve de toutes ses angoisses. »

Oui, chacun de nous, au moment où nous sommes déçus de nous-mêmes, conscients de ne pas être à la hauteur de la situation, nous sommes ce pauvre qui crie, même si c’est un cri silencieux, et le Seigneur entend. Il ne s’agit pas de rester enfermé dans une honte stérile, il s’agit de se laisser regarder. N’aie pas peur, laisse-toi regarder par le Christ, laisse toi regarder, car il t’aime. « Qui regarde vers lui resplendira, sans ombre ni trouble au visage. Un pauvre crie ; le Seigneur entend : il le sauve de toutes ses angoisses. ». Dès lors, saint Pierre, avec les autres apôtres, recevra la visite du Christ ressuscité, le soir de Pâques,

« 21 Or Jésus leur dit de nouveau : / ‘La paix avec vous.
De la même façon que mon Père m’a envoyé, / moi aussi, Je vous envoie !’
22 Et, ayant dit ces choses-là, 
il souffla en eux / et leur dit :

‘Recevez / l’Esprit Saint !
23 Si vous remettez les péchés à quelqu’un, / ils lui seront remis.
Si vous retenez [ceux] de quelqu’un, / ils sont retenus’. » (Jn 20,21-23).

Pierre et les autres apôtres vont remettre les péchés, dans la parole mimée, c’est le geste de faire tomber un poids et Pierre sait d’expérience ce que cela représente. Pierre devient un apôtre inlassable et le psaume lui convient très bien : « Je bénirai le Seigneur en tout temps, sa louange sans cesse à mes lèvres. Je me glorifierai dans le Seigneur : que les pauvres m’entendent et soient en fête ! Magnifiez avec moi le Seigneur, exaltons tous ensemble son nom ». Chacun de nous peut mettre ses pas dans ceux de Pierre. Nous ne sommes pas tous appelés au sacerdoce, mais nous sommes tous appelés à vivre du Christ et du souffle de l’Esprit Saint. Nous sommes tous appelés à être miséricordieux et à magnifier le Seigneur.

La première lecture nous montre Pierre emprisonné, il doit comparaître devant Hérode Agrippa. Mais il est libéré miraculeusement de sa prison par un ange : réveillé en pleine nuit, délivré de ses chaînes et guidé dehors en traversant les gardes et une porte qui s’ouvre seule, il suit sans comprendre, pensant rêver, jusqu’à ce que l’ange disparaisse. Il peut vraiment faire sien le psaume : « L’ange du Seigneur campe alentour, pour libérer ceux qui le craignent. Goûtez et voyez : le Seigneur est bon ! Heureux qui trouve en lui son refuge ! »

Chers auditeurs, le psaume peut aussi être prié par l’apôtre saint Paul. « Paul » est la prononciation gréco-romaine pour « Saül » qui est le nom hébraïque. Pierre avait été déçu de lui-même sur le plan du courage et de la fidélité de l’amitié, il s’imaginait être plus vaillant, capable d’héroïsme, et il a renié. Paul a été déçu de lui-même sur le plan intellectuel, il était très instruit et se pensait capable d’avoir un bon discernement. Or il s’est totalement trompé. Il pensait que Jésus était un imposteur et Jésus lui apparaît glorieux. Il pensait pouvoir participer au jugement porté contre Étienne et voilà qu’Étienne avait raison et que lui, le savant disciple du grand Gamaliel, il avait totalement tort. Saül, Paul, était spirituellement aveugle avant de perdre la vue corporelle sur le chemin de Damas. Ananie se rend au chevet de Paul et prie pour lui. Paul  retrouve la vue et reçoit le baptême. Paul a passé par le creuset d’un dépouillement complet, et peut dire, lui aussi : « Je cherche le Seigneur, il me répond : de toutes mes frayeurs, il me délivre. Qui regarde vers lui resplendira, sans ombre ni trouble au visage. Un pauvre crie ; le Seigneur entend : il le sauve de toutes ses angoisses. ».

Par la suite, saint Paul devient un apôtre infatigable. Mais un jour, il est arrêté à Jérusalem. C’est alors, dans la nuit, qu’il reçoit une parole décisive. « Le Seigneur se tint près de lui et dit : “Courage ! De même que tu as rendu témoignage de moi à Jérusalem, il faut aussi que tu témoignes à Rome.” » (Ac 23,11). Peu après, un complot est formé pour le tuer (Ac 23,12-13). Pourtant, le plan échoue : informé à temps, le commandant romain fait escorter Paul de nuit jusqu’à Césarée (Ac 23,23-24). Le texte ne parle pas d’ange, mais la délivrance est frappante : au moment le plus critique, une issue improbable s’ouvre.

Les années passent, et Paul, toujours prisonnier, est finalement envoyé à Rome. C’est là que se produit l’épisode le plus explicite concernant un ange. Le voyage en mer tourne au désastre. Une tempête terrible s’abat sur le navire pendant des jours. Dans Actes 27,20, le narrateur précise que « tout espoir d’être sauvés nous était désormais enlevé ». C’est dans cette nuit de désespoir que Paul se lève et raconte aux marins ce qu’il a vécu : « Un ange du Dieu à qui j’appartiens et que je sers s’est présenté à moi cette nuit et m’a dit : “Sois sans crainte, Paul ; il faut que tu comparaisses devant César, et voici que Dieu t’accorde la vie de tous ceux qui naviguent avec toi.” » (Actes 27,23-24) Fort de cette certitude, il encourage l’équipage à reprendre courage. La tempête continue pourtant, et le navire finit par s’échouer. Mais la promesse se réalise exactement. « Et ainsi tous parvinrent à terre sains et saufs. » (Actes 27,44) L’intervention de l’ange ne supprime pas l’épreuve, mais elle en garantit l’issue. Arrivé sur l’île de Malte après le naufrage, Paul échappe encore à la mort d’une manière étonnante. Une vipère s’accroche à sa main, et les habitants s’attendent à le voir mourir rapidement. Pourtant, Actes 28,5 rapporte simplement : « Mais Paul secoua l’animal dans le feu et ne ressentit aucun mal. » Aucun ange n’est mentionné, mais la protection divine apparaît aux yeux de tous. Le psaume convient à toutes ces situations : « Un pauvre crie ; le Seigneur entend : il le sauve de toutes ses angoisses. L’ange du Seigneur campe alentour, pour libérer ceux qui le craignent. Goûtez et voyez : le Seigneur est bon ! Heureux qui trouve en lui son refuge ! »

Deuxième lecture (2 Tm 4, 6-8.17-18)

« Bien-aimé, je suis déjà offert en sacrifice, le moment de mon départ est venu. J’ai mené le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi. Je n’ai plus qu’à recevoir la couronne de la justice : le Seigneur, le juste juge, me la remettra en ce jour-là, et non seulement à moi, mais aussi à tous ceux qui auront désiré avec amour sa Manifestation glorieuse. Tous m’ont abandonné. Le Seigneur, lui, m’a assisté. Il m’a rempli de force pour que, par moi, la proclamation de l’Évangile s’accomplisse jusqu’au bout et que toutes les nations l’entendent. J’ai été arraché à la gueule du lion ; le Seigneur m’arrachera encore à tout ce qu’on fait pour me nuire. Il me sauvera et me fera entrer dans son Royaume céleste. À lui la gloire pour les siècles des siècles. Amen. » – Parole du Seigneur.

« Tous m’ont abandonné. Le Seigneur, lui, m’a assisté. » Saint Paul fait allusion à une première comparution devant un tribunal (ce qu’il appelle sa « première défense »). À ce moment-là, aucun de ses compagnons ne s’est présenté pour le soutenir ou témoigner en sa faveur. Il se retrouve seul face aux autorités, dans une situation potentiellement mortelle.

Pourtant, il affirme que le Seigneur lui-même l’a assisté. Dieu lui donne la force de parler et de tenir bon. Le but n’est pas seulement de survivre : saint Paul insiste sur sa mission, annoncer l’Évangile même dans ce cadre hostile.

Il espère « la couronne de la justice » (v. 8). Le mot justice est ici le mot « kīnūṯā ». Cette justice [kīnūṯā] joue sur deux tableaux : intégrité et droit de l’autre[6]. Juste [kinā] et justice [kīnūṯā] dérivent du verbe Kwn qui signifie exister, commencer à être, être droit, être ferme, stable. Le Seigneur, dit saint Paul, est « juste [kinā] » juge (v. 8). Saint Joseph était appelé l’homme juste [kinā] (Mt 1,19) et il est beau, à cette occasion, de pouvoir rapprocher saint Paul et saint Joseph. Paul a répandu la parole de l’Évangile dans les nations, et Joseph a protégé Marie et ainsi permis à la Parole de devenir chair, en Jésus. Tous les deux ont été justes, droits, fermes, stables, et grâce à eux, le monde chrétien a commencé à exister.

Saint Paul est dans l’espérance, il est dans l’espérance à la fois du Royaume céleste, la vie éternelle au Ciel, et dans l’espérance de la « Manifestation glorieuse » du Christ, sa Parousie. Le mot Parousie signifiant à la fois venue et présence. Bien entendu, il s’agit de deux choses différentes. La Parousie est encore la vie sur la terre. Le Ciel est après la mort. Saint Paul ne sait pas s’il va vivre jusqu’au retour du Christ ou s’il va mourir avant. Et pour nous, c’est pareil, aucun d’entre nous ne sait s’il va vivre jusqu’au retour du Christ ou si nous allons mourir avant. L’important est de vivre pour Dieu, et pour Dieu seul.

Pour l’apôtre, il s’agit que toutes les nations entendent l’Évangile. Il ne dit pas seulement « tous les hommes », chacun étant pris individuellement, mais « toutes les nations » on peut aussi traduire « tous les peuples ». L’Évangile concerne le cœur de chacun d’entre nous, mais il concerne nos peuples et nos nations en tant qu’organisation humaine. Bien sûr, au ciel, il n’y aura plus de nations. Mais lors de la Parousie, lors du retour du Christ, il y aura encore une organisation humaine. La Parousie est un don d’en haut, mais Dieu ne nous veut pas passif : cet avenir se prépare dès maintenant.

Saint Paul ne s’est jamais contenté d’un Évangile réduit à la sphère privée : pour lui, la foi engage une manière d’habiter le monde, de structurer les relations humaines et de juger les réalités sociales à la lumière du Christ. Dans cette ligne, la Doctrine sociale de l’Église apparaît non comme un discours abstrait, mais comme un outil de discernement pour affronter les déséquilibres actuels. L’exclusion massive, qui relègue des peuples entiers aux marges, la consécration de la richesse ; les atteintes à la création. L’humanité progresse en puissance, mais demeure fragile dans sa capacité à ordonner cette puissance au bien commun.

 Saint Paul, déjà, affrontait des mondes marqués par l’injustice et les divisions ; il y annonçait un Royaume qui ne nie pas l’histoire, mais qui l’oriente, appelant chacun à une conversion qui touche à la fois les cœurs et les structures.

Saint Paul propose une espérance exigeante. Il ne s’agit pas d’attendre passivement un salut futur, la « Manifestation glorieuse » du Christ, mais de vivre dès maintenant selon la logique du Royaume, en formant les consciences, en éclairant les décisions politiques, en refusant que Dieu soit invoqué pour justifier domination ou exclusion. L’espérance paulinienne est active : elle pousse à bâtir, au cœur même des contradictions, des signes concrets de justice et de fraternité.

Saint Paul en a donné le témoignage jusqu’au bout, traversant persécutions, incompréhensions et conflits, sans jamais renoncer à la mission reçue. Sa vie montre que la promesse de Dieu est inséparable d’une tâche confiée à la liberté humaine. Lorsqu’il écrit :

« J’ai mené le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi » (2 Tm 4,7), il ne célèbre pas seulement une fidélité personnelle ; il ouvre un chemin pour tous. Il rappelle que l’histoire humaine, avec ses drames et ses espérances, est le lieu où se joue déjà la justice de Dieu. La « Manifestation glorieuse » du Christ ouvrira une ère nouvelle mais nous sommes appelés dès aujourd’hui à des choix, des engagements et des luttes qui en préparent les matériaux .

Il faut que cessent les conflits armés pour la colonisation des gisements pétroliers et miniers, au mépris du droit international et de l’autodétermination des peuples. Dieu ne veut pas cela. « Son Saint Nom ne peut être profané par la volonté de domination, l’arrogance et la discrimination : surtout, il ne doit jamais être invoqué pour justifier des choix et des actions de mort […] Dans un monde meurtri par l’arrogance, les peuples ont faim et soif de justice. Il faut valoriser ceux qui croient en la paix et oser des politiques à contre-courant, centrées sur le bien commun. Il est urgent d’avoir le courage de visions nouvelles et d’un pacte éducatif qui donne aux jeunes de l’espace et de la confiance.

La cité de Dieu, cité de paix, doit en effet être accueillie comme un don qui vient d’en haut [la Parousie] et vers lequel tourner notre désir et toutes nos ressources. C’est une promesse et une tâche [il faut préparer]. » (Pape Léon XIV, Voyage apostolique en Guinée équatoriale, rencontre avec les autorités civiles, 21 avril 2026).

Saint Paul a vécu avec cette espérance, cette promesse lui a donné du courage ; il savait qu’elle était aussi une tâche, une responsabilité, et il a fait de son mieux. « J’ai mené le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi. Je n’ai plus qu’à recevoir la couronne de la justice : le Seigneur, le juste juge, me la remettra en ce jour-là, et non seulement à moi, mais aussi à tous ceux qui auront désiré avec amour sa Manifestation glorieuse. »

Évangile (Mt 16, 13-19)

Françoise BREYNAERT, L’évangile selon saint Matthieu, un collier d’oralité en pendentif en lien avec le calendrier synagogal. Traduction depuis la Pshitta. Préface Mgr Mirkis (Irak) ; Mgr Dufour (France) et Mgr Kazadi (Congo RDC). Parole et Silence, 2026.

Françoise BREYNAERT, L’évangile selon saint Matthieu, traduction depuis la Pshitta. Imprimatur de la conférence des évêques de France. L’Harmattan 2026.

« 13 Or quand Jésus vint dans la région de Césarée de Philippe,
il interrogeait ses disciples / en disant :
‘Les hommes, à mon sujet, qui disent-ils que je suis, / moi, le Fils de l’homme ?’

14 Or eux, / ils dirent :
‘Il y en a qui disent : / Jean le Baptiste ;
mais d’autres : / Élie ;
et d’autres : / Jérémie ou l’un des prophètes’.

15 Il leur dit :
‘Or vous, / que dites-vous que je suis ?’

16 Simon Pierre répondit / et dit :
‘Tu es le Messie, / le Fils du Dieu vivant !’

17 Jésus répondit / et lui dit :
‘Bienheureux es-tu, Simon, / fils de Yona :
car ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont fait une révélation, / mais mon Père qui est aux cieux.

18 Moi aussi, / je te dis :
Tu es Pierre, / et sur cette pierre je bâtirai mon Église ;
et les portes de la Mort / ne prévaudront pas sur elle.

19 Je te donnerai / les clés du Royaume des Cieux :
tout ce que tu auras lié sur la terre / sera lié dans les cieux,
et tout ce que tu auras délié sur la terre / sera délié dans les cieux.’ »

                             

Césarée de Philippe (Mt 16,13) fut construite en l’an 2 ou 3 avant J-C, près des sources du Jourdain, sur le mont Hermon. C’était jadis le lieu de culte du dieu Pan[7], protecteur des bergers et des troupeaux, qui en vint à incarner le Tout, l’Univers (préfixe grec « pan »). Jésus corrige et transfigure définitivement le vieil archétype. C’est lui, Jésus, le protecteur du troupeau spirituel et de son premier pasteur, Pierre, qui reçoit « les clés du royaume ».

Tout d’abord, Jésus souhaite que ses apôtres prennent conscience des perceptions et des attentes mises en lui. Il leur demande ce que « disent » les hommes. Tous pensent que Jésus pourrait être un envoyé de Dieu. 

Simon-Pierre comprend que Jésus est le Messie, c’est-à-dire celui qui répond à l’attente d’Israël et accomplit toutes les prophéties. Il comprend aussi qu’il est « le Fils du Dieu vivant » (v. 16) et cette expression n’est sans doute pas réductible au sens courant où un roi ou un juste est appelé « fils de Dieu ». À partir de l’Ancien Testament déjà, un raisonnement était possible : si Dieu est ‘notre Père’ (Is 63,16 ; 64,7 ; Tb 13,4), il est Père de manière éternelle, et il a donc un Fils d’une manière éternelle. Sans sortir de la foi monothéiste, Simon-Pierre a compris que Dieu étant le Dieu vivant, il peut y avoir en lui un Fils et un Père. Même s’il ne sait pas comment, Simon-Pierre a perçu que Jésus appartient à la divinité, et qu’en Jésus la divinité est unie à l’humanité. Pour notre salut, le Fils du Dieu vivant est devenu le « Messie », descendant de David, incarné dans l’histoire (v. 16). Mais Pierre n’a pas envisagé qu’il pourrait être un « messie supprimé » [ou « massacré »] (Dn 9,26).

En Mt 16,18-19 Jésus applique à Simon le surnom de Pierre [pā] qui n’est pas un prénom déjà existant. Jésus a déjà donné à Simon ce surnom dès leur première rencontre (Jn 1,42), et voici que Jésus va maintenant l’expliquer.

Jésus présente d’abord l’apôtre comme le dépositaire d’une révélation faite par le Père (Mt 16,17), puis il le présente comme le dépositaire d’une révélation faite par lui-même, Jésus – « Moi aussi [āp], je te dis » (Mt 16,18). Le « moi aussi » est atténué « et moi », que ce soit en grec (καγω), en latin (et ego), ou dans les traductions françaises courantes, de sorte que l’on voit moins bien que la parole de Jésus est une révélation au même rang que la précédente.

Simon devient Pierre. Pour annoncer Jésus-Christ, Jésus le Messie le Fils du Dieu vivant, Pierre se dépouille de lui-même, il se doit désormais à sa haute fonction et doit remplir un rôle plus grand que soi.

Depuis le retour d’exil, le Saint des Saints du Temple de Jérusalem ne contient plus l’arche d’Alliance, dont le propitiatoire est à la fois le siège de la révélation et du pardon, une pierre a été posée à la place. Ainsi, en disant à l’apôtre « Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Église » (v. 18), Jésus fait référence à ce que cette pierre représentait.

S’appeler « Pierre », ou siéger sur le siège de Pierre n’autorise cependant pas d’abus de pouvoir car sur cette pierre, dit Jésus, « je bâtirai mon Église » : c’est Jésus qui bâtit, et ce n’est pas l’Église de Pierre mais l’Église de Jésus. L’apôtre sera jugé par Jésus, soit quand l’apôtre mourra, soit quand Jésus reviendra dans la gloire pour le successeur de l’apôtre qui vivra à ce moment-là. Le problème d’une église pyramidale dont le chef abuserait de pouvoir vient du manque de références à Jésus lui-même.

  • « Et les portes de la Mort / ne prévaudront pas sur elle. » (Mt 16,18).

Selon le Thesaurus, le mot Église īdtā dérive du verbe lier ad, l’Église relie les gens, mais Mgr Alichoran suggère que ce mot pourrait dériver du verbe īd rendre heureux, qui donne aussi le nom « Eden ». En tout cas, il s’agit d’une communauté qui se rassemblera pour célébrer la joie de la résurrection.

Ensuite, il ne convient pas de traduire « les portes de l’enfer » comme l’écrit la traduction française de la Constitution dogmatique Pastor Æternu, mais bien comme le dit son original latin : les portes des enfers « portae inferi »[8] : il ne s’agit pas de l’enfer de Satan, mais du séjour des morts. « Et les portes de la Mort [araméen šyūl (le Shéol) ; grec Hadès, latin inferi (les enfers)] ne prévaudront pas sur elle. » Les apôtres mourront tous, (et, à cause de l’opposition satanique, il y aura des martyrs à chaque génération), mais l’Église continuera.

  • « Je te donnerai les clés du royaume des Cieux » (Mt 16,19).

Nous avons l’exemple du patriarche Joseph auquel pharaon remet les clés du palais (Gn 41,39-42). Ce geste, c’est vraiment donner à quelqu’un le pouvoir sur toute la maison parce qu’on lui fait confiance. La transmission par Jésus des clés à Pierre (Mt 16,19) implique une connaissance juste des réalités divines dans l’enseignement de la foi et des mœurs, ainsi que dans l’exercice de la juridiction. Réciproquement, le « pouvoir des clés » n’a de sens qu’en lien au « Messie, le Fils du Dieu vivant ! » (Mt 16,16). Si Jésus n’est pas reconnu comme le Messie et le Fils du Dieu vivant, nous ne sommes pas en présence d’un successeur de Pierre.

et tout ce que tu auras délié sur la terre / sera délié dans les cieux. » (Mt 16,19)

Lier et délier signifie interdire et permettre, donc en définitive exclure ou réintroduire dans la communauté religieuse. Le juge est bien sûr le Christ, mais, de même qu’il sera accompagné des saints pour sa venue glorieuse (1Th 3,13), il sera accompagné de Pierre (et des saints) quand chacun traversera le passage de la mort (d’où l’image populaire de Pierre comme « portier du ciel »[9], une image qui devient fausse dès que l’on réduit cette porte à un aiguillage rapide sans tenir compte de la rencontre avec le Christ à l’heure de la mort).

Remarquons aussi les futurs employés par Jésus : « sur cette pierre je bâtirai… je te donnerai les clés… tout ce que tu auras lié » (v. 18-19). Ces promesses prendront effet lorsque Simon-Pierre sera stabilisé dans la volonté de Dieu, c’est-à-dire après la Passion et la résurrection. Pour le moment, il est encore en formation et Jésus devra le corriger : « tu ne penses pas les pensées de Dieu, mais celles des hommes » (Mt 16,23).

Après la résurrection, l’indice de la primauté de juridiction de Pierre se lit quand Jésus charge les femmes d’en porter l’annonce à Pierre, de manière distincte par rapport aux autres apôtres (Mc 16,7, cf. Jn 20,4-6).

 

[1] EUSÈBE de Césarée, Histoire ecclésiastique II,14

[2] En outre, lorsque Paul écrit l’Épître aux Romains (vers 57–58), il ne mentionne pas Pierre, ce qui surprendrait si celui-ci était à Rome.

[3] Le texte est rendu par « après le départ (de Pierre) » dans James G. Crossley, The Date of Mark’s Gospel: Insight from the Law in Earliest Christianity, Journal for the Study of the New Testament Supplement Series, vol. 266, T & T Clark International / Bloomsbury Publishing, London & New York, 2004, p. 6. De même, dans BETTENSON, Henry, The Early Christian Fathers, 2nd edition, Oxford: Oxford University Press, 1987, p. 135.

[4] EUSÈBE de Césarée, Histoire ecclésiastique II, 25 (tradition du martyre sous Néron)

[5] Persécution générale attestée par TACITE dans les Annales XV, 44

[6] Mgr ALICHORAN, L’évangile en araméen Mt 5–7, éditions Bellefontaine, 2002 sur Mt 5,6.

[7] Pan; grec Panion ; latin Panias ; l’alphabet arabe n’ayant pas de lettre P le nom est arabisé en Baniyas. Il est représenté comme une créature chimérique, mi-homme mi-bouc, avec en guise de cornes des croissants de lune (car la lune éclaire les pâturages nocturnes), et avec une flûte de roseaux (la flûte de pan) pour mieux enchanter ceux qu’ils doit guider.

[8] Constitution dogmatique Pastor Æternu 18 juillet 1870, Denzinger 3053

[9] Saint HILAIRE de Poitiers, Commentaire de saint Matthieu, Tome II (14-33), Paris Cerf,1979, collection « Sources chrétiennes » no 258, p. 56-57

Date de dernière mise à jour : 02/05/2026