8 septembre Nativité de Marie

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Radio Ecclesia & Radio Fidélité Mayenne

 

Première lecture (Mi 5, 1-4a)

OU : Première lecture (Rm 8, 28-30)

Psaume (Ps 12 (13), 6ab, 6c)

Évangile (Mt 1, 18-23)

 

Première lecture (Mi 5, 1-4a)

Ainsi parle le Seigneur : Toi, Bethléem Éphrata, le plus petit des clans de Juda, c’est de toi que sortira pour moi celui qui doit gouverner Israël. Ses origines remontent aux temps anciens, aux jours d’autrefois. Mais Dieu livrera son peuple jusqu’au jour où enfantera... celle qui doit enfanter, et ceux de ses frères qui resteront rejoindront les fils d’Israël. Il se dressera et il sera leur berger par la puissance du Seigneur, par la majesté du nom du Seigneur, son Dieu. Ils habiteront en sécurité, car désormais il sera grand jusqu’aux lointains de la terre, et lui-même, il sera la paix ! – Parole du Seigneur.

Cette lecture a pour but de montrer la place de Marie dans l’histoire du salut. Marie n’est pas le centre de la prophétie ; elle est celle par qui vient celui qui est la Paix ; elle est celle qui doit enfanter. La naissance de Marie est célébrée parce qu’elle ouvre le chemin à la venue du Christ.

Au chapitre 5 du livre de Michée, nous sommes encore au temps d’Ezéchias. Se révoltant contre les Assyriens, qui imposent un lourd tribut, le roi Ézéchias recherche l’aide de l’Égypte (2R 18,20-21), sinon le concours de son armée, du moins l’envoi de chevaux. C’est sans doute ce que Michée considère comme un crime, et ce qui lui inspire d’une part l’annonce de la destruction de Jérusalem, et, d’autre part, sa restauration avec un bon roi (Mi 5,1-2) : un roi meilleur qu’Ezéchias qu’il a sous les yeux. Les origines de ce roi remontent « aux jours antiques » parce qu’il accomplit la promesse du temps jadis, celle que Dieu fit à David par le prophète Nathan (2Sam 7,4-16). Sous son règne reviendront les exilés (les habitants du royaume du Nord qui se sont exilés après la chute de Samarie) : « le reste de ses frères reviendra aux enfants d’Israël » (Mi 5,2). Ce roi est « paix », mais il délivre encore par « le glaive » (Mi 5,4-5).

Cette prophétie fut ensuite réinterprétée dans un sens messianique. Mais il demeure utile de se rappeler l’ensemble des chapitres 4 et 5 de Michée. Mi 4,1-5 décrit le pèlerinage des nations converties à la montagne de Sion, dans la paix universelle. Mi 4,6-7 décrit le rassemblement du reste d’Israël et sa transformation en une puissante nation. Mi 4,8-14 promet à Jérusalem appauvrie un retour à la souveraineté davidique et la victoire sur les nations. Mi 5,1-5 annonce la naissance du messie dans la cité de David, et l’inauguration de l’ère messianique : « Celui-ci sera paix ! » Ensuite, Mi 5,6-8 compare le reste d’Israël à une rosée bienfaisante ou à un lion féroce. Et Mi 5,9-14 annonce la purification des nations, la destruction des armes et des idoles, l’anéantissement des peuples rebelles.

Dans l’évangile selon saint Matthieu[1], quand les mages arrivent à Jérusalem, Hérode demande à ses experts où doit naître le Messie, le Christ. Et ses experts font alors référence à la prophétie de Michée : « Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es nullement le moindre des clans de Juda ; car de toi sortira un chef qui sera pasteur de mon peuple Israël » (Mt 2,­6)

En situant la référence à Michée 5,1 dans le contexte des chapitres 4 et 5, Hérode, les grands prêtres et les scribes pouvaient comprendre que la naissance de Jésus à Bethléem concerne toutes les nations (Mi 4,1-5 et Mi 5,9-14).

En outre, l’enfantement décrit en Michée 5,1-2 (l’enfantement d’une mère individuelle, mère du messie) est annoncé avec cet autre enfantement décrit en Michée 4,8-14 : l’enfantement douloureux de la fille de Sion qui partira en exil, mais qui sera ensuite rassemblée et fortifiée. En Michée 4,8-14, l’accent est sur la douleur, en Michée 5,1-2, l’accent est sur la fécondité. Il y a là, pour l’auditeur de l’Évangile, une prémonition ou une méditation possible après les événements : la mère de Jésus connaîtra, elle aussi, la douleur et une seconde fécondité dans l’Église…

OU : Première lecture (Rm 8, 28-30)

« Frères, nous le savons, quand les hommes aiment Dieu, lui-même fait tout contribuer à leur bien, puisqu’ils sont appelés selon le dessein de son amour. Ceux que, d’avance, il connaissait, il les a aussi destinés d’avance à être configurés à l’image de son Fils, pour que ce Fils soit le premier-né d’une multitude de frères. Ceux qu’il avait destinés d’avance, il les a aussi appelés ; ceux qu’il a appelés, il en a fait des justes ; et ceux qu’il a rendus justes, il leur a donné sa gloire. » – Parole du Seigneur.

Saint Paul nous dit que nous sommes « appelés selon le dessein de son amour » et que ce dessein, c’est que nous soyons « configurés à l’image de son Fils ». Dieu aime la créature parce qu’elle est son image, sinon, il la « supporte » (Rm 9,22), cependant, même s’il a perdu le goût d’aimer la créature déformée par le péché, « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle » (Jn 3,16).

Notre époque a redécouvert, avec bonheur, l’amour miséricordieux. Origène soulignait déjà que l’amour miséricordieux constitue toute la trame de l’amour de Dieu pour nous, que nous ayons des péchés grands et surabondants[2] ou que nous soyons une âme très avancée[3]. Simplement, Origène permet de comprendre l’Amour miséricordieux avec justesse. La charité est « ordonnée », orientée vers le bien, et la miséricorde est là pour reconstruire le bien. Le Seigneur voit aussi si l’effort du pécheur qui se convertit est héroïque. Il l’aimera d’autant plus. Dieu aime avec ordre. Il aime suivant les degrés du bien. À cause de l’amour pour la vérité du Verbe de Dieu, on aimera davantage celui qui enseigne[4]. À cause de ses vertus qui l’apparentent à Dieu, on aimera davantage l’homme juste[5] (cette idée est reprise par saint Thomas[6]). Et Saint Paul écrit : « ceux qu’il connaît d’avance, il les appelle, les justifie et les conduit à la gloire » (Rm 8,30). Cette succession – connaître, prédestiner, appeler, justifier, glorifier – manifeste que le salut est avant tout une initiative de Dieu.

Pourquoi ce texte, qui ne parle pas directement de Marie, est-il choisi pour la fête de la Nativité de Marie ? Parce que Marie est la première créature en qui ce dessein apparaît avec une clarté exceptionnelle. Dès avant sa naissance, elle est appelée à une mission unique : devenir la Mère du Fils de Dieu. Toute son existence est orientée vers le Christ. Elle est aussi parfaitement « configurée à l’image de son Fils », selon les mots de saint Paul, par son obéissance, sa foi et sa communion avec lui.

Cette lecture rappelle également que ce qui est réalisé de manière singulière en Marie est la vocation de tout chrétien. La grâce qui prépare Marie à sa mission est un signe de ce que Dieu veut accomplir en chacun : conduire l’être humain à participer à la vie du Christ. Ainsi, la fête de la naissance de Marie n’est pas seulement le souvenir d’un événement du passé ; elle annonce la destinée de tous ceux qui répondent à l’appel de Dieu.

 

Psaume (Ps 12 (13), 6ab, 6c)

Pour la fête de la Nativité de la Vierge Marie, la liturgie propose un extrait du Psaume 12 (13), qui est très bref – six versets seulement – et qui présente une structure remarquable : il conduit le priant des profondeurs de l’angoisse à la confiance et à la louange.

Il commence en disant : « Jusqu’à quand, Seigneur, m’oublieras-tu ? Jusqu’à la fin ? Jusques à quand me vas-tu cacher ta face ? Jusques à quand mettrai-je en mon âme la révolte, en mon coeur le chagrin, de jour et de nuit ? » (v. 2-3)

Il supplie ensuite le Seigneur de le regarder et de lui répondre, de peur que la mort ou ses ennemis ne triomphent. Enfin, sans que les circonstances extérieures aient changé, le psaume s’achève par une profession de foi : « Moi, je prends appui sur ton amour ; que mon cœur ait la joie de ton salut ! Je chanterai le Seigneur pour le bien qu’il m’a fait. » (v. 6) Ce passage final est précisément celui que la liturgie retient le 8 septembre.

Cette conclusion manifeste un mouvement essentiel de la prière biblique : la confiance ne naît pas de la disparition immédiate des difficultés, mais de la certitude que Dieu demeure fidèle à son alliance. Le mot hébreu traduit par « amour » est hesed, qui désigne l’amour fidèle, la miséricorde constante de Dieu envers son peuple.

Le psaume passe ainsi de l’inquiétude à l’action de grâce. Nous aussi, nous pouvons relire notre propre histoire à la lumière de la fidélité divine. Ce psaume prépare déjà le Magnificat, ce cantique où Marie proclamera les merveilles que Dieu accomplit pour elle et pour son peuple.

« Mon âme exalte le SEIGNEUR, / 47 et se réjouit mon esprit en Dieu, celui qui me vivifie [en araméen, le verbe sauver est très souvent le verbe vivifier],

48 car il a porté son regard / sur l’humilité de sa servante.

voici en effet, désormais, / toutes les générations me diront bienheureuse,

49 car il a fait pour moi de hauts faits, lui qui est Puissant / et son nom est Saint.

50 Et sa tendresse s’étend d’âge en âge / sur ceux qui le craignent. » (Lc 1,46-50 de la Pshitta).

Plus précisément, la liturgie a choisi le verset 6 du psaume pour exprimer la joie devant le salut qui commence. Le psalmiste chante le salut avant même de le voir pleinement réalisé ; de même, l’Église célèbre aujourd’hui la naissance de celle par qui viendra le Sauveur.

De plus, le psaume affirme : « Je prends appui sur ton amour. » Toute la vie de Marie sera un acte de confiance en Dieu, depuis son enfance jusqu’au pied de la Croix. Sa naissance rappelle que Dieu prépare longtemps à l’avance ce qu’il veut accomplir. Rien n’est improvisé dans son projet de salut.

Enfin, le psalmiste chante « pour le bien qu’il m’a fait ». La fête de la naissance de Marie est elle-même une immense action de grâce : avant même l’Annonciation, Dieu fait à l’humanité le don de celle qui deviendra la Mère du Christ. Merci à Dieu de nous avoir ainsi donné Marie !

« Moi, je prends appui sur ton amour ; que mon cœur ait la joie de ton salut ! Je chanterai le Seigneur pour le bien qu’il m’a fait. »

La commémoration liturgique de la Nativité de Marie est liée à la dédicace d’une église, au 5e siècle, à Jérusalem, dans les environs de la piscine probatique, là où, selon la tradition, était la maison des parents de Marie : Joachim et Anne. La date du 8 septembre ouvre l’Année liturgique byzantine à partir du 6e siècle. Cette fête fut accueillie par l’Église de Rome au cours du 7e siècle et devint une grande fête dans toute l’Europe.

Quelques textes byzantins du 8 septembre :

Le Kontakion (oeuvre de Romain le Mélode, VI siècle) : « Par ta naissance, o Immaculée, Joachim et Anne furent libérées de la honte de la stérilité et Adam et Ève de la corruption de la mort. Ton peuple, racheté de l’esclavage des péchés, fête ta naissance en t’acclamant : la stérile enfante de la Mère de Dieu, la nourrice de notre vie. »

Une strophe des vêpres : « Venez tous, vous les fidèles vers la Vierge ! Voici en effet que naît celle qui a été choisie, dès avant sa conception, pour être la mère de notre Dieu, elle qui est le joyau de la virginité, le bâton d’Aaron fleuri par la racine de Jessé, l’oracle des prophètes, le rameau des justes Joachim et Anne. Elle naît et, avec elle, le monde est restauré ; elle naît et l’Église s’enveloppe de sa splendeur. Elle est le temple saint, l’habitacle de la divinité, l’instrument virginal, la vraie chambre nuptiale où s’accomplit le prodige de l’union ineffable des natures qui se rejoignent en Christ, mystère parfait. Adorons-le en glorifiant la naissance de la Vierge pure ! »

Les premiers textes en Occident pour le 8 septembre

Sacramentaire Gélasien (§ 1016-1019) :

Collecte : « Que nous aide Seigneur, nous t’en prions, l’intercession glorieuse de sainte Marie dont nous rappelons le jour de l’heureuse naissance ».

Dans le Sacramentaire Grégorien "Sacramentarium Gregorianum hadrianum" (GrH 680-682) :

Procession : « Dieu miséricordieux, exauce la supplication de tes serviteurs, nous qui nous sommes réunis pour la nativité de la mère de Dieu toujours Vierge, par son intercession nous sommes appréciés de toi et protégés des dangers » (GrH 680).

Messe : « O Seigneur, accorde les grâces célestes à tes serviteurs, puisque l’enfantement de la Vierge bienheureuse fut pour nous le commencement du salut, que la fête de sa Nativité nous apporte un surcroît de paix » (Gr H 681).

Sur les offrandes : « Que l’humanité de ton Fils unique nous sauve o Seigneur, lui qui en naissant de la Vierge ne diminua pas, mais consacra la virginité de sa Mère. En la solennité de sa nativité, qu’il nous délivre de nos péchés et te rende agréable notre offrande » (Gr H 682).

Quelques textes liturgiques actuels (Missel Romain 1969)

Antienne d’ouverture : « Célébrons avec joie la naissance de la Vierge Marie, par elle nous est venu le Soleil de justice, le Christ notre Dieu. »

Collecte : « Ouvre à tes serviteurs, Dieu très bon, tes richesses de grâce ; puisque la maternité de la Vierge Marie fut pour nous le commencement du salut, que la fête de sa Nativité nous apporte un surcroît de paix. Par Jésus... » [C’est une reprise du Sacramentaire Grégorien Gr H 681].

Prière après la communion : « Par cette communion, Seigneur, tu refais les forces de ton Église ; donne-lui d’exulter de joie, heureuse de la nativité de la Vierge Marie qui fit lever sur le monde l’espérance et l’aurore du Salut. Par Jésus-Christ, notre Seigneur. »

Cf. Corrado MAGGIONI, Benedetto il frutto del tuo grembo, Due millenni di pietà mariana, Portalupi Editore s.r.l. 2000, p.91-94

Évangile (Mt 1, 18-23)

Évangile (Mt 1, 1-16.18-23) – nous prenons la version courte v. 18-23.

Françoise Breynaert, L’évangile selon saint Matthieu, un collier d’oralité en pendentif en lien avec le calendrier synagogal. Traduction depuis la Pshitta. Préface Mgr Mirkis (Irak) ; Mgr Dufour (France) et Mgr Kazadi (Congo RDC). Parole et Silence, juin 2026, 555 pages.

Françoise Breynaert, L’évangile selon saint Matthieu, pour la proclamation orale. Traduction depuis la Pshitta. Imprimatur de la conférence des évêques de France. L’Harmattan 2026. 

« 1,18 Quant à l’enfantement de Jésus le Messie, / ce fut ainsi :
Marie sa mère, étant fiancée[7] à Joseph, / avant qu’ils ne fassent vie commune,
fut trouvée enceinte / par le fait de l’Esprit de Sainteté.

19 Or Joseph, son mari, / était un juste et ne voulut pas l’exposer[8],
et il réfléchissait / comment la répudier secrètement.

20 Or, tandis qu’il réfléchissait à ces choses-là, / lui apparut l’ange du SEIGNEUR[9] en songe,
et il lui dit : 
‘Joseph, Fils de David, / ne crains pas de prendre Marie, ta femme ;

celui qui, en effet, a été engendré en elle, / l’est par le fait de l’Esprit de Sainteté :

21 Or elle enfantera un fils, / et elle appellera son nom : Jésus.
Lui, en effet, / il vivifiera son peuple loin de ses péchés’.

22 Car en effet tout ceci est advenu / de sorte que soit accompli
ce qui fut dit de la part du SEIGNEUR / par le prophète :

23 ‘Voici : la vierge concevra et enfantera un fils, / et ils appelleront son nom : Emmanuel,
qui signifie[10] : / notre Dieu avec nous’. »

– Acclamons la Parole de Dieu.

À la fin de la généalogie de Jésus, Matthieu a indiqué que la conception de Jésus est une œuvre divine :

« Matan engendra Jacob, / 16 Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie,
de laquelle fut engendré Jésus, / que l’on appelle Messie [Mšīḥā] » (Mt 1,15)

La forme passive « de laquelle fut engendré » et le manque de complément d’agent peut être considéré comme un sous-entendu de l’action divine, sans semence masculine. Jésus est à la fois Dieu et homme. Et Joseph, père virginal, est en lien avec le mystère de cette union de l’humain et du divin en Jésus, que l’on appelle l’union hypostatique. Cette paternité de saint Joseph fut préparée par Abraham. En effet, Abraham, qui ouvre la généalogie de Matthieu, se sentit appelé à offrir à Dieu le fils de ses entrailles, Isaac. Il avait posé Isaac sur le bois, quand le Seigneur l’arrêta et lui fit offrir à la place, non pas un agneau, mais un bélier (Gn 22,13), symbole de sa paternité biologique. Abraham reçoit alors une paternité nouvelle, venue de Dieu : « Par ta postérité se béniront toutes les nations de la terre » (Gn 22,18).

L’évangéliste aurait-il inventé la fiction de la conception virginale en l’honneur de son maître Jésus ? Non : Joseph prouve la vérité de l’événement par les hésitations de sa conduite.

Marie est trouvée enceinte. La loi ne permet pas à Joseph de vivre avec elle, et les autorités devraient être informées. Or Joseph est juste [kīnā] (Mt 1,19) et Mgr Alichoran[11] explique que cet adjectif joue sur deux tableaux : intégrité et droit de l’autre. Joseph est intègre, il n’est pas assailli par les tourments de la jalousie, il n’accuse pas sa femme, ne l’interroge même pas. Il réfléchit comment la délier secrètement du contrat de mariage, sans « nparsēh » : ce verbe signifie répandre, étaler un tissu ou une nouvelle : les autorités auraient pu demander de voir le drap tâché prouvant le dépucelage, une preuve que Joseph ne possède évidemment pas (ce drap est mentionné par saint Éphrem)[12]. « Or, tandis qu’il réfléchissait à ces choses-là, lui apparut l’ange du SEIGNEUR » (Mt 1,20). Recevoir un songe est un critère de maturité dans l’Esprit Saint (Joël 3,1). Corrigeant le projet de Joseph, l’ange désigne en Marie son épouse, et il l’invite à la prendre chez lui. Joseph agit conformément à la grandeur et à la noblesse de sa vocation (Mt 1,24).

En récitant, on soignera la mémorisation des versets 20 et 21, qui sont les versets centraux. L’ange du SEIGNEUR explique à Joseph que « celui qui, en effet, a été engendré en elle, l’est par le fait de l’Esprit de Sainteté » (Mt 1,20). (Les prêtres chaldéens préfèrent traduire rūḥā d-qūḏšā « l’Esprit de Sainteté » plutôt que « l’Esprit Saint »). En Mt 1,20 : « men » a un sens causal historique : par le fait, par l’action unique de l’Esprit Saint. On remarque que l’ordre des mots grecs εκ πνευματος εστιν αγιου est inhabituel dans cette langue, c’est un décalque de l’ordre des mots araméens : men rūḥā hū d-qūḏšā. Cette remarque n’est pas un détail. Dans la pensée grecque, certains hommes sont exaltés comme des divinités, au contraire, dans la pensée juive, qu’un homme se fasse Dieu serait une abomination, alors que l’idée de Dieu qui descend visiter son peuple est une idée familière. Le récitatif de l’annonciation à Joseph n’a pas été composé par une communauté grecque, mais bien par le premier concerné, de culture juive et de langue araméenne.

En Mt 1,21, le texte araméen comporte une ambiguïté : « teqre » peut être traduit : « elle appellera » ou « tu appelleras ». Nous avons le même mot dans la parole de l’ange à Zacharie, et les mêmes traductions en grec et en latin « tu l’appelleras » (Lc 1,13). Or, pour comprendre le reproche de l’ange à Zacharie, il faut traduire « elle l’appellera », le sens est alors clair : l’ange a donné un premier signe à Zacharie, signe qu’il devait constater au moment de la naissance de l’enfant : Élisabeth appellera [teqre] son fils du nom de Jean (Lc 1,13), et c’est bien ce qui advient (Lc 1,60). Joseph n’a pas fait un simple rêve, il a fait un songe où l’ange lui a donné un signe tangible que Joseph a pu vérifier par la suite. Le soir de Noël, quand Joseph entend Marie nommer le nouveau-né : « Jésus » ; il est confirmé dans sa foi aux paroles de l’ange « elle l’appellera Jésus ».

L’Évangile ne contient pas de récit de la naissance de Marie, et le passage que nous venons d’entendre se situe au moment où Marie est déjà enceinte de Jésus. On peut cependant penser que, dès le premier instant de son existence, et à la mesure de sa croissance, même sans savoir qu’elle serait appelée à devenir la Mère du Fils de Dieu, Marie sentait en elle-même une certaine maternité à l’égard de Dieu, c’est-à-dire une certaine préoccupation pour que Dieu soit connu, aimé et honoré par « son peuple » et une  certaine maternité à l’égard des hommes afin qu’ils puissent être mis en sûreté loin de leur péchés.

Quand l’ange du SEIGNEUR apparaît en songe à Joseph, il lui révèle que l’enfant « vivifiera son peuple loin de ses péchés » (Mt 1,21). L’expression « son peuple » est très forte. Le Nouveau Testament, en héritant du langage de l’Ancien Testament, la rapporte uniquement à Dieu qui avait choisi Israël comme son peuple. Si dans la première alliance le peuple était exclusivement celui de Dieu, au temps de la nouvelle alliance il appartient en même temps au Père et au Fils, le Christ (Ac 15,14 ; Hé 4,9 ; 10,30 ; 1 Pt 2,10 ; Tt 2,14).

« Loin de ses péchés » (Mt 1,21) : sauver des péchés est une prérogative divine. Nous l’apprenons de la suite de l’Évangile : quand Jésus dit à un paralysé : « Ils te sont remis, tes péchés ! », les autorités l’accusent de blasphème (Mt 9,2-3), car remettre les péchés est une prérogative divine (Mc 2,7).  

L’ange dit : « ils l’appelleront Emmanuel… Dieu avec nous » (Mt 1,23). « Emmanuel » n’est pas le prénom de Jésus, mais c’est le nom d’un événement, une présence divine qui sera reconnue par tout un peuple, accomplissant ainsi la prophétie d’Isaïe 7,14[13].

Bonne fête de la Nativité de Marie, Mère de l’Emmanuel.

 

[1] Extrait de F. Breynaert, L’évangile selon saint Matthieu, un pendentif d’oralité, Parole et Silence 2025, ad loc.

[2] ORIGENE, Commentaire sur le Cantique des Cantiques, Sources Chrétiennes 375, par Luc Brésard et Henri Crouzel, Cerf, Paris,1991, Livre II,1,44 ; Tome I, p. 287

[3] Ibid., Prologue 3,23 ; Tome I, p.143

[4] Ibid., Livre III,7,9-11 ; Tome II, p 553

[5] Ibid., Livre III,7,12 ; Tome II, p 555

[6] Somme Théologique, II-II Qu.25 a. 1

[8] nparsēh : ce verbe signifie répandre, étaler un tissu, ou une nouvelle, ce n’est pas le mot « dénoncer » (qui implique un soupçon)

[9] Nous utilisons la graphie SEIGNEUR pour transcrire « māryā », considéré dans tout l’Ancien Testament comme l’équivalent du tétragramme : le Seigneur Dieu.

En effet, en araméen, « māryā » : « mārā (maître) + yā, la première syllabe du tétragramme (Yahweh) » ; « māryā » est le mot que nous avons toujours dans l’Ancien Testament pour le tétragramme, transcrit généralement par «Yahweh» : l’Éternel, le Seigneur Dieu. Dans le Nouveau Testament, quand Jésus est appelé « Seigneur », c’est « mārā » (maître), à quelques exceptions près, notamment : « Il vous est né, en effet, aujourd’hui, un Sauveur qui est le SEIGNEUR [māryā] Messie » (Lc 2,11).

[10] mettargam : ce verbe donne le mot « targum » qui est à la fois une traduction et une interprétation.

[11] Mgr ALICHORAN, L’évangile en araméen Mt 5–7, éditions Bellefontaine (spiritualité orientale n °80),2002 sur Mt 5,6. Ordonné en Irak, Mgr Alichoran fut le recteur de la mission chaldéenne de Paris jusqu’à sa mort en 1987.

[12] Ce drap [šušepā] est mentionné par ÉPHREM de Nisibe, dans les Hymnes sur la Nativité 14,12 ou 16,13 cf. op.cit., p. 194 et note 4 p. 208.

[13] La formulation de saint Matthieu est lourde : « accomplir ce qui fut dit de la part du SEIGNEUR par le prophète » (Mt 1,22). Cette lourdeur littéraire a un sens : pour Matthieu, ce qui fut dit par le prophète dépassait son contexte historique, le SEIGNEUR voulait que soit annoncé quelque chose de plus grand que la naissance d’Ezéchias.

Date de dernière mise à jour : 30/07/2026