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28 octobre St Simon et St Jude apôtres

Podcast sur : https://radio-esperance.fr/antenne-principale/entrons-dans-la-liturgie-du-dimanche/#
Première lecture (Ep 2, 19-22) (Jude)
Psaume (Ps 18 (19), 2-3, 4-5ab) (Simon)
Première lecture (Ep 2, 19-22) (Jude)
Frères, vous n’êtes plus des étrangers ni des gens de passage, vous êtes concitoyens des saints, vous êtes membres de la famille de Dieu, car vous avez été intégrés dans la construction qui a pour fondations les Apôtres et les prophètes ; et la pierre angulaire, c’est le Christ Jésus lui-même. En lui, toute la construction s’élève harmonieusement pour devenir un temple saint dans le Seigneur. En lui, vous êtes, vous aussi, les éléments d’une même construction pour devenir une demeure de Dieu par l’Esprit Saint. – Parole du Seigneur.
En cette fête des Apôtres, la Parole de Dieu nous rappelle quelque chose d’essentiel : nous avons été incorporés à une histoire, à un peuple, à une famille qui a reçu l’Évangile des Apôtres. Nous sommes « membres de la famille de Dieu ». Nous avons été intégrés à une construction dont le Christ est « la pierre angulaire » : c’est notre relation personnelle au Christ Jésus qui nous intègre à la famille de Dieu et c’est le Christ Jésus qui donne son unité et son sens à tout l’édifice. Cette construction, le Christ a voulu la bâtir à travers des hommes qu’il a choisis : elle « a pour fondations les Apôtres et les prophètes ».
Luc 6,16 comporte une ambiguïté : Jude est-il frère de Jacques ou fils de Jacques ? En araméen « bar », état construit du nom « fils », peut aussi signifier compagnon, participant, donc de la même famille : le frère de Jacques. De même, le texte grec (liturgique ou de Nestlé Aland) donne « Jude de Jacques ιουδαν ιακωβου » qui peut signifier « fils de Jacques » ou « frère de Jacques ». Dans sa lettre, Jude se désigne explicitement « frère [aḥḥā] de Jacques » (Jd 1,1).
La tradition arménienne parle de Thaddée l’Apôtre comme évangélisateur de l’Arménie et rattache son histoire au roi Sanatruk et à la région d’Artaz, aujourd’hui dans le nord-ouest de l’Iran, autour de l’actuel monastère Saint-Thaddée, près de Maku/Qareh Kelisa. Les détails de son martyre sont variables selon la rédaction[1].
Le martyrologe romain associe les apôtres Jude et Simon le 28 octobre. Leur mission est située en Orient. Il s’appuie sur le récit apocryphe la Passion de Simon et Jude qui raconte leur martyre à Suanir, après leur confrontation avec les prêtres païens, sans préciser comment ils ont été tués. Les corps sont ensuite transportés à Babylone, où ils sont ensevelis dans une basilique[2]. Cependant, les fouilles n’ont pas identifié cette basilique ni le tombeau de Jude et Simon. En outre, la localisation de Suanir fait débat et oscille entre le nord-Ouest de l’Iran actuel et l’est de la mer Noire.
Le Nouveau Testament donne une lettre de Jude qui n’a que 25 versets et qui fait partie des lettres appelées "catholiques" car adressées non pas à une Église locale déterminée, mais à un cercle très vaste de destinataires. Les exégètes occidentaux hésitent à attribuer cette lettre à l’apôtre Jude[3], du fait que le verset 17 fait mention d’apôtres qui ont précédé Jude. Bien sûr, Jude pouvait simplement désigner les apôtres qui avaient fondé ou évangélisé les communautés auxquelles il écrit. On a un cas similaire dans une autre lettre catholique, en 2P 3,2.
Dans la tradition grecque orthodoxe, la « mémoire du saint apôtre Jude » est fêtée le 19 juin et l’épître de Jude est entièrement lue à cette occasion[4].
Jude y met en garde contre des faux docteurs qu’il décrit ainsi : « ces impies travestissent en débauche la grâce de notre Dieu » (v . 4) ; autrement dit, ils déforment l’enseignement sur la miséricorde divine pour autoriser le laxisme et la débauche. Jude annonce leur jugement qu’il compare à celui de l’Égypte (v. 5), à celui des « anges qui n’ont pas conservé leur primauté » (v. 6) et à celui de « Sodome, Gomorrhe et les villes voisines qui se sont prostituées de la même manière et ont couru après une chair différente », c’est-à-dire des gens qui se sont unis à des animaux. Leur description continue en ces termes : « c’est dans la voie de Caïn qu’ils sont allés, c’est dans l’égarement de Balaam qu’ils se sont jetés pour un salaire, c’est par la révolte de Coré qu’ils ont péri. Ce sont eux les écueils de vos agapes. [Les premiers chrétiens se réunissaient le samedi soir pour partager les récitatifs évangéliques autour d’un repas, avant la célébration des Saints Mystères le dimanche matin.] Ils font bonne chère sans vergogne, […] se plaignent, marchent selon leurs convoitises, leur bouche dit des choses orgueilleuses, ils flattent par intérêt. » (v.11-12). Flatter par intérêt étant une technique de manipulation.
« Mais vous, très chers, rappelez-vous ce qui a été prédit par les apôtres de notre Seigneur Jésus Christ. Ils vous disaient : À la fin du temps, il y aura des moqueurs, marchant selon leurs convoitises impies. » (v. 17-18). Il est pour nous un peu amusant d’entendre Jude considérer cette situation comme un signe de la Fin de temps ! Jude se réfère par exemple à l’évangile de Matthieu qui transmet cet enseignement de Jésus :
« Se lèveront en effet, de faux messies / et des prophètes d’imposture,
et ils produiront de grands signes au point d’égarer, / s’il était possible, même les élus. » (Mt 24,24).
Que faire ? Jude répond. Tout d’abord : « vous édifiant sur votre foi très sainte, priant dans l’Esprit Saint », ce que l’on peut aussi traduire « l’Esprit de Sainteté ». S’édifier sur la foi très sainte rappelle l’image de la construction bâtie sur les apôtres et les prophètes et qui a pour pierre angulaire le Christ Jésus (Eph 2,19-22).
Jude continue : « 21 gardez-vous dans la charité de Dieu, prêts à recevoir la miséricorde de notre Seigneur Jésus-Christ pour la vie éternelle » ; par conséquent, même si nous devons résister à ceux qui « travestissent en débauche la grâce de notre Dieu » (v . 4), nous devons garder la charité, être patient, vouloir leur bien, et savoir que nous avons, nous aussi, besoin de miséricorde.
Jude montre enfin que notre attitude dépend des dispositions rencontrées : « 22 Les uns, ceux qui hésitent, cherchez à les convaincre ; 23 les autres, sauvez-les en les arrachant au feu ; les autres enfin, portez-leur une pitié craintive, en haïssant jusqu’à la tunique contaminée par leur chair. »
Et la lettre de Jude s’achève en ces termes : « À celui qui peut vous garder de la chute et vous présenter devant sa gloire, sans reproche, dans l’allégresse, à l’unique Dieu, notre Sauveur par Jésus Christ notre Seigneur, gloire, majesté, force et puissance avant tout temps, maintenant et dans tous les temps ! Amen. » (Jude 24-25).
On voit bien, dit Benoît XVI, que « l’auteur de ces lignes vit en plénitude sa propre foi, à laquelle appartiennent de grandes réalités telles que l’intégrité morale et la joie, la confiance et, enfin, la louange ; le tout n’étant motivé que par la bonté de notre unique Dieu et par la miséricorde de notre Seigneur Jésus Christ » (BENOÎT XVI, AUDIENCE GÉNÉRALE, Mercredi 11 octobre 2006) :
Psaume (Ps 18 (19), 2-3, 4-5ab) (Simon)
Les cieux proclament la gloire de Dieu, le firmament raconte l’ouvrage de ses mains. Le jour au jour en livre le récit et la nuit à la nuit en donne connaissance. Pas de paroles dans ce récit, pas de voix qui s’entende ; mais sur toute la terre en paraît le message et la nouvelle, aux limites du monde.
Le Psaume 18 est semblable à un diptyque. Dans la première partie (vv. 2-7) dont fait partie l’extrait que nous avons entendu - nous trouvons une hymne au Créateur, dont la grandeur mystérieuse se manifeste dans le soleil et dans la lune. Dans la deuxième partie du Psaume (vv. 8-15), nous rencontrons une hymne à la Torah, c’est-à-dire à la Loi de Dieu. Dieu éclaire l’univers par la luminosité du soleil et il illumine l’humanité par la splendeur de sa Parole contenue dans la Révélation biblique. Il s’agit presque d’un double soleil : le soleil matériel est une épiphanie du Créateur, le soleil de la Bible est une manifestation historique du Dieu Sauveur. Ce n’est pas pour rien que la Torah, la Parole divine, est décrite avec des caractéristiques "solaires" : "Le commandement du Seigneur est limpide, lumière des yeux" (v. 9).
« Les cieux proclament la gloire de Dieu » (v. 2) : avant même toute prédication, Dieu se fait connaître par la création qui prépare ainsi les cœurs, comme une première annonce silencieuse.
« Le jour au jour en livre le récit et la nuit à la nuit en donne connaissance. Pas de paroles dans ce récit, pas de voix qui s’entende ; mais sur toute la terre en paraît le message et la nouvelle, aux limites du monde. » Ce récit est celui de l’immense dessein d’amour du Créateur, le message est celui du Créateur qui appelle à vivre en sa présence comme des enfants de rois.
En ce jour, évoquons l’apôtre Simon.
Les sources chrétiennes anciennes indiquent plusieurs lieux de missions.
Il aurait commencé par évangéliser les Berbères, si l’on interprète ainsi « la Barbarie » lieu de mission attribuée à Simon, selon le récit apocryphe des Actes d’André[5]. Thouvenot souligne qu’il n’existe pas de preuve permettant de faire remonter avec certitude l’évangélisation du Maroc romain à l’époque apostolique. Il relève toutefois le témoignage de Tertullien au début du IIIe siècle sur la présence du christianisme chez « les diverses tribus des Gétules et de nombreux territoires maures », ainsi que celui de Cyprien au milieu du IIIe siècle[6]. Paul-Albert Février montre que la documentation devient réellement exploitable surtout à partir du IIe siècle[7]. Pour la présence juive elle-même, la documentation ne permet pas non plus d’assurer qu’elle existait au temps apostolique[8].
Le récit apocryphe des Actes d’André[9] dit que le lieu de mission attribuée à Simon est la « Barbarie », mais ce mot ne désigne pas forcément les Berbères mais les barbares en général, c’est-à-dire en dehors de l’Empire gréco-romain. Un savant, Andrey Yu. Vinogradov montre qu’une tradition du IVe siècle faisait de Simon l’apôtre de la région de Crimée, avant que cette tradition ne soit progressivement supplantée par celle qui attribuait ce territoire à André[10]. Un autre savant Francis Dvornik relève une tradition similaire selon laquelle Simon aurait prêché avec André à Sebastopol et sur la côte de Colchide à l’Est de la mer Noire), et souligne que des traces de cette tradition apparaissent déjà chez un historien arménien du Vᵉ siècle, Moïse de Khorène, tandis que la tradition géorgienne se développe surtout à partir du haut Moyen Âge[11].
Quant à la tradition de la Passion de Simon et Jude et des martyrologes latins, ils racontent leur martyre à Suanir, après leur confrontation avec les prêtres païens. Mais cette tradition elle-même pose un problème géographique : le lieu de martyre, Suanir, traditionnellement rattaché à la Perse, a été rapproché de la Colchide, sur la côte Est de la mer Noire. D’autres traditions placent la mort de Simon en Ibérie du Caucase, c’est-à-dire entre la mer Noire et l’Arménie, dans l’actuelle Georgie. Même si nous n’avons donc pas de certitude sur les détails des circonstances, la tradition de son martyre est solide.
En outre, nous savons que Jésus avait dit au douze d’aller « vers les brebis qui se sont éloignées de la maison d’Israël [deḇaḏ men bēṯ yīsrāyel] » (Mt 10,6). L’expression peut désigner les Juifs infidèles, mais il semble qu’il faille garder le sens matériel obvie ; il s’agit des Juifs de la diaspora : ils serviront d’interprètes pour l’évangélisation de sorte que le socle hébréo-araméen et l’appui de l’Ancien Testament sont gardés (Mt 10,5-8). Les apôtres sont donc appelés à suivre l’exemple du Christ qui a enseigné, prêché et opéré des guérisons « dans leurs synagogues » (Mt 9,35). Effectivement, les synagogues de la diaspora ont pu constituer des relais naturels pour la prédication apostolique, avant ou parallèlement à l’annonce auprès des populations non juives. La diaspora juive faisait du commerce et pouvait assurer les traductions dans les langues dites « barbares ». Cette hypothèse est particulièrement intéressante pour les traditions qui situent Simon dans l’espace de la mer Noire et du Caucase : une communauté juive est attestée à Panticapée (actuelle (Kertch) dès le Ier siècle, avec notamment une inscription mentionnant une synagogue en 81 apr. J.-C., tandis que des communautés juives sont également documentées dans d’autres cités du Nord de la mer Noire (royaume du Bosphore)[12]. Les traditions anciennes attribuent précisément à Simon une mission dans cette région. Cependant, alors que les Actes des apôtres nous montrent Paul parler dans des synagogues, pour Simon, aucune source conservée ne permet d’établir directement un tel fait.
L’apôtre Simon est sorti de l’Empire romain, il est allé, en un sens « aux limites du monde ». C’est important. Nous avons l’habitude de centrer le christianisme sur Rome et l’Empire Romain. Or la plupart des apôtres sont sortis de l’Empire romain.
Nous aussi, nous sommes appelés à sortir de notre milieu habituel et à aller vers les étrangers, car tous les hommes sont les enfants de Dieu qui aime tous ses enfants et désire que tous connaissent Jésus-Christ le Sauveur. Soyons donc de joyeux missionnaires. Ayons un cœur simple qui sait partir, comme le psalmiste, d’observations sur la beauté de la création – « Les cieux proclament la gloire de Dieu, le firmament raconte l’ouvrage de ses mains.»
Puisque la deuxième partie du psaume (vv. 8-15) est une hymne à la Torah, c’est-à-dire à la Loi de Dieu, parlons aussi de la justice et de la Loi de Dieu, le sermon de Jésus sur la Montagne n’a pas aboli le Décalogue donné au Sinaï, et cette Loi nous est donnée comme une charte de vie. Cette évangélisation n’est pas seulement une affaire de parole, c’est aussi une affaire de témoignage par l’ensemble de notre comportement.
Ainsi, chers auditeurs, en cette fête de saint Simon et saint Jude, ayons un cœur apostolique, un cœur greffé sur le cœur du Christ Jésus, un cœur qui vit dans l’amitié avec le Chris, avec un langage qui s’appuie sur les prophètes, sur la loi de Moïse, et qui transmet aussi la miséricorde de Dieu avec un langage qui puisse se faire comprendre.
Évangile (Lc 6, 12-19)
- L’Évangile selon saint Luc, pour la proclamation orale. Traduction depuis la Pshitta. Imprimatur de la conférence des évêques de France. Préface de Mgr Mirkis (Irak), L’Harmattan 2026.
- L’Évangile selon saint Luc, un collier d’oralité en pendentif en lien avec le calendrier synagogal. Imprimatur (Paris). Préface de Mgr Mirkis (Irak). Parole et Silence, 2024. 472 pages.
« 12 Or il advint, en ces jours-là, / que Jésus sortit vers la montagne pour prier,
et là-bas, il passa la nuit / dans la prière de Dieu.
13 Et, quand il fit jour, / il appela ses disciples
et il en choisit, parmi eux, / douze.
Voici / ceux qu’il nomma apôtres [députés] :
14 Simon, qu’il nomma Pierre, / et André son frère,
et Jacques, / et Jean,
et Philippe, / et Barthélemy,
15 et Matthieu, / et Thomas,
et Jacques fils d’Alphée, / et Simon appelé le zélé,
16 et Jude de Jacques, / et Judas Iscariote, celui qui était traître. »
« 17 Et Jésus descendit avec eux, / et se tint debout sur un plateau,
et une foule nombreuse de ses disciples, / et un grand nombre de la foule du peuple,
de toute la Judée et de Jérusalem, / et du littoral de la mer de Tyr et de Sidon,
18 qui vinrent pour écouter sa parole, / et se faire guérir de leurs maladies ;
et ceux qui étaient oppressés par des esprits impurs / étaient guéris.
19 Et la foule, tout entière, / cherchait à s’approcher de lui :
une puissance, en effet, / sortait de lui ;
et eux, tous, / il les guérissait. »
Dans l’appel des Douze, on notera que Simon-Pierre est le premier nommé, et l’on se souvient qu’il a été le premier appelé (Lc 5, 1-11). Quant au dernier, Judas, il est qualifié de traître. Jésus a fortement prié pour chacun.
Jude est appelé « Jude de Jacques » (Lc 6,16) ; en araméen īhūḏā bar yaᶜqūḇ « bar », état construit du nom « fils », peut aussi signifier compagnon, participant, donc de la même famille : le frère de Jacques. De même, le texte grec (liturgique ou de Nestlé Aland) donne « Jude de Jacques ιουδαν ιακωβου » qui peut signifier « fils de Jacques » ou « frère de Jacques ».
Simon.
Marc et Matthieu (Mc 3,18 ; Mt 10,4) désignent Simon comme « le cananéen ». L’évêque Ishōʿdad de Merv (IXe siècle) explique que Simon est appelé « Cananéen » (Mt 10,4) non pas en référence aux habitants de Canaan (la région), mais parce qu’il venait d’un village nommé Canania. Ainsi, le terme désignerait sa localité d’origine et non une appartenance ethnique[13]. Cet évêque est une source tardive, peut-être que l’épithète cananéenne était un surnom péjoratif rappelant par exemple qu’il était un bâtard et que sa mère était cananéenne. On ne peut rien dire avec certitude.
L’évangile selon saint Luc parle de Simon appelé « le zélé [ṭannānā] » (Lc 6,15), l’adjectif ṭannānā signifie zélé, ardent, jaloux. Nos Bibles l’ont souvent traduit par « zélote », mais on pouvait être zélé sans appartenir au parti des zélotes ni participer aux séditions soutenues par ce parti. Par exemple, à Jérusalem, « des milliers de Juifs ont embrassé la foi, et ce sont tous de zélés ṭannāne partisans de la Loi » (Ac 21,20), et saint Paul dit qu’avant sa conversion il était animé d’un grand zèle, verbe ṭān (Ga 1,14).
Benoît XVI écrit : « Il est donc possible que ce Simon, s’il n’appartenait pas précisément au mouvement nationaliste des Zélotes, fût au moins caractérisé par un zèle ardent pour l’identité juive, donc pour Dieu, pour son peuple et pour la Loi divine.
S’il en est ainsi, Simon se situe aux antipodes de Matthieu qui, au contraire, en tant que publicain, provenait d’une activité considérée comme totalement impure. C’est le signe évident que Jésus appelle ses disciples et ses collaborateurs des horizons sociaux et religieux les plus divers, sans aucun préjugé. Ce sont les personnes qui l’intéressent, pas les catégories sociales ou les étiquettes !
Et il est beau de voir que dans le groupe de ses fidèles, tous, bien que différents, coexistaient ensemble, surmontant les difficultés imaginables : en effet, Jésus lui-même était le motif de cohésion, dans lequel tous se retrouvaient unis. Cela constitue clairement une leçon pour nous, souvent enclins à souligner les différences, voire les oppositions, oubliant qu’en Jésus-Christ, nous a été donnée la force pour concilier nos différences.
Rappelons-nous également que le groupe des Douze est la préfiguration de l’Église, dans laquelle doivent trouver place tous les charismes, les peuples, les races, toutes les qualités humaines, qui trouvent leur composition et leur unité dans la communion avec Jésus. » (BENOÎT XVI, AUDIENCE GÉNÉRALE, Mercredi 11 octobre 2006).
Comme je l’explique dans mon commentaire de l’évangile selon saint Luc aux éditions Parole et Silence, l’évangile de Luc est une composition orale « en pendentif », avec des fils d’oralité introduits par un « collier compteur ».
Le premier fil d’oralité commence avec Jésus à la synagogue de Nazareth qui lit : « L’Esprit du SEIGNEUR est sur moi, et … il m’a député pour guérir… » (Lc 4, 18), et la dernière perle relate l’appel des Douze « Apôtres (députés) » (Lc 6, 13) avec le même terme. Cette inclusion marque l’achèvement de ce fil d’oralité qui est introduit dans le collier compteur par le récit de l’Annonciation à Marie. Le « Oui » des Douze s’inscrit dans le « Oui » de Marie, il est comme porté par le consentement de la mère de Jésus. (Lc 1, 26-38).
Être apôtre [šlīḥā], c’est littéralement être un député, c’est-à-dire représenter celui qui nous a choisis et appelés. Le chiffre douze évoque les douze tribus d’Israël ; les apôtres évangéliseront en suivant les routes commerciales qui leur étaient dédiées ; c’est le sens des promesses à Israël qui est en jeu.
Les versets Lc 6,17-19 font déjà partie du fil d’oralité suivant, introduit dans le collier compteur par la Visitation de Marie chez sa parente Élisabeth. L’auditoire immense amorce l’avenir universel de l’Église fondée sur les apôtres. Le geste de la foule qui cherche à s’approcher de Jésus est important (Lc 6, 19) : le salut s’opère par une visite, donc aussi par un contact, une rencontre ; Jésus est celui qui vient visiter son peuple, comme l’avait prophétisé Zacharie.
Jésus se tint sur un plateau. Matériellement parlant, il pouvait s’agir d’un plateau à mi-pente. Ensuite, dans le discours de Jésus, l’opposition entre « Bienheureux êtes-vous ! » et « Malheureux êtes-vous ! » (Lc 6, 20-26) reflète l’opposition du Magnificat entre les puissants et les riches d’une part, les humbles et les affamés d’autre part. Tel est le jeu d’écho entre un fil d’oralité et la perle correspondante du collier compteur.
Les apôtres Jude et Simon sont morts martyrs, leur attachement à la personne du Christ leur en a donné la force et la grâce. Ils sont maintenant glorifiés et puissants dans leur intercession. Confions-leur les chrétiens des rives de la mer Noire, d’Arménie, de Georgie et d’Iran que ces apôtres ont évangélisé, et confions-leur aussi tous les hommes de ces régions.
Françoise Breynaert
[1] NASSCAL, Martyrdom of Thaddaeus ; Calzolari, Les apôtres Thaddée et Barthélemy, 2011). https://www.nasscal.com/e-clavis-christian-apocrypha/martyrdom-of-thaddaeus/
[2] Martyrologe romain ; Passion of Simon and Jude). https://www.nasscal.com/e-clavis-christian-apocrypha/passion-of-simon-and-jude/
[3] Dans son adresse, Jude se dit serviteur du Seigneur et ne s’identifie pas comme apôtre ; la référence aux apôtres aux versets 17-18 donnerait l’impression que « les apôtres » appartiennent à une époque antérieure ; ainsi, la note de la Bible de la Conférence des évêques catholiques des États-Unis et Cambridge considèrent que cette lettre est épigraphique. Cependant, Richard Bauckham relève que Jude 17 pourrait simplement désigner les apôtres qui avaient fondé ou évangélisé les communautés auxquelles Jude écrit. Par exemple, Pierre écrit : « Souvenez-vous des choses prédites par les saints prophètes et du commandement de vos apôtres, celui du Seigneur et Sauveur. » (2P 3,2).
[5] Jean-Marc Prieur, Acta Andreae, 2 vol., Corpus Christianorum, Series Apocryphorum 5–6, Turnhout, Brepols, 1989
[6] Raymond Thouvenot, « Les origines chrétiennes en Maurétanie Tingitane », Revue des Études Anciennes, 71, 1969, p. 354-378.
[7] Paul-Albert Février, « Aux origines du christianisme en Maurétanie césarienne », Mélanges de l’École française de Rome – Antiquité, 98/2, 1986, p. 767-809.
[8] Philippe Leveau, Caesarea de Maurétanie : une ville romaine et ses campagnes, Rome, École française de Rome, 1984. ; Aomar Akerraz et Éliane Lenoir, « Volubilis et son territoire au Ier siècle de notre ère », dans L’Afrique dans l’Occident romain, Rome, École française de Rome, 1990, p. 213-229.
[9] Jean-Marc Prieur, Acta Andreae, 2 vol., Corpus Christianorum, Series Apocryphorum 5–6, Turnhout, Brepols, 1989
[10] Andrey Yu. Vinogradov, « Two Hagiographic Notes: St. Simon – Apostle of Cimmerian Bosporus? », HSE Working Papers, 127/HUM/2016 : https://www.hse.ru/data/2016/04/08/1127009311/127HUM2016.pdf).
[11] Francis Dvornik, The Idea of Apostolicity in Byzantium and the Legend of the Apostle Andrew, Cambridge, Harvard University Press, 1958, notamment p. 209 : https://macedonia.kroraina.com/en/fdap/fdap_5.htm
[12] A. Yu. Vinogradov, « Two Hagiographic Notes: St. Simon – Apostle of Cimmerian Bosporus? », 2016 ; pour Panticapée et le Bosphore, voir aussi S. C. Pearce, The Jewish Communities of the Roman World, 2022
[13] ISHŌʿDAD DE MERV, The Commentaries of Isho’dad of Merv, Bishop of Hadatha (c. 850 A.D.), in Syriac and English: Matthew and Mark in Syriac (volume 2), éd. Margaret Dunlop Gibson, Cambridge: Cambridge University Press,1911, p. 44.
Date de dernière mise à jour : 19/09/2026