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23 juillet Sainte Brigitte de Suède patronne de l'Europe

Podcast sur : https://radio-esperance.fr/antenne-principale/entrons-dans-la-liturgie-du-dimanche/#
Radio Ecclesia & Radio Fidélité Mayenne
Première lecture (Jr 2, 1-3.7-8.12-13)
Psaume (Ps 35, 6-7ab, 8-9, 10-11)
Première lecture (Jr 2, 1-3.7-8.12-13)
La parole du Seigneur me fut adressée : Va proclamer aux oreilles de Jérusalem : « Ainsi parle le Seigneur : Je me souviens de la tendresse de tes jeunes années, ton amour de jeune mariée, lorsque tu me suivais au désert, dans une terre inculte. Israël était consacré au Seigneur, première gerbe de sa récolte ; celui qui en mangeait était coupable : il lui arrivait malheur, – oracle du Seigneur. Je vous ai fait entrer dans une terre plantureuse pour vous nourrir de tous ses fruits. Mais à peine entrés, vous avez profané ma terre, changé mon héritage en abomination. Les prêtres n’ont pas dit : “Où est-il, le Seigneur ?” Les dépositaires de la Loi ne m’ont pas connu, les pasteurs se sont révoltés contre moi ; les prophètes ont prophétisé au nom du dieu Baal, ils ont suivi des dieux qui ne servent à rien. Cieux, soyez-en consternés, horrifiés, épouvantés ! – oracle du Seigneur. Oui, mon peuple a commis un double méfait : ils m’ont abandonné, moi, la source d’eau vive, et ils se sont creusé des citernes, des citernes fissurées qui ne retiennent pas l’eau ! » – Parole du Seigneur.
Jérémie exerce son ministère entre environ 627 et 587 avant Jésus-Christ, c’est-à-dire durant les dernières décennies du royaume de Juda. C’est une époque de profondes crises politiques, religieuses et spirituelles.
Le royaume d’Assyrie, qui dominait le Proche-Orient depuis plus d’un siècle, est en déclin. Babylone devient progressivement la nouvelle puissance impériale. Le royaume de Juda se trouve pris entre les ambitions de Babylone et celles de l’Égypte, multipliant les alliances diplomatiques dans l’espoir de préserver son indépendance.
Sur le plan religieux, le roi Josias entreprend une importante réforme destinée à restaurer le culte du Seigneur et à supprimer les cultes idolâtriques. Jérémie accompagne cette réforme mais en perçoit rapidement les limites : beaucoup de conversions demeurent superficielles. Le peuple accomplit les rites extérieurs sans revenir véritablement vers Dieu.
C’est dans ce contexte que résonnent les paroles du passage que nous avons entendu. Il est saisissant. Le prophète rappelle que l’histoire du salut est d’abord une histoire d’alliance : Dieu n’est pas un souverain lointain qui réclame une obéissance juridique ; il est un Époux blessé qui se souvient avec émotion de l’amour des commencements.
« Je me souviens de la tendresse de tes jeunes années, ton amour de jeune mariée, lorsque tu me suivais au désert. » Le désert apparaît paradoxalement comme le lieu de la véritable liberté. Israël ne possédait rien, mais il dépendait entièrement du Seigneur. Cette pauvreté était aussi une richesse spirituelle.
Puis vient le contraste dramatique : « Je vous ai fait entrer dans une terre plantureuse... mais vous avez profané ma terre. »
Le don de Dieu devient l’occasion de l’oubli de Dieu. La prospérité conduit à l’autosuffisance.
Jérémie désigne ensuite les responsables de cette infidélité : les prêtres qui ne cherchent plus le Seigneur ; les docteurs de la Loi qui ne connaissent plus Dieu ; les pasteurs qui se révoltent contre lui ; les prophètes qui annoncent de faux dieux.
La crise est donc avant tout une crise spirituelle des élites.
Enfin, le prophète résume toute l’histoire d’Israël dans une image d’une extraordinaire force : « Ils m’ont abandonné, moi, la source d’eau vive, et ils se sont creusé des citernes fissurées qui ne retiennent pas l’eau. »
L’image est particulièrement parlante dans un pays semi-désertique. Cette opposition entre la source et les citernes demeure d’une étonnante actualité : l’homme contemporain cherche souvent dans le pouvoir, la consommation, la technique ou l’idéologie ce que seul Dieu peut donner durablement.
La vie de sainte Brigitte semble prolonger le message de Jérémie. Née en Suède en 1303 dans une famille noble, épouse fidèle et mère de huit enfants, elle connaît toutes les responsabilités de la vie familiale avant d’être appelée à une vocation mystique exceptionnelle après la mort de son mari.
Ses Révélations sont traversées par un même thème : Dieu ne cesse d’appeler son peuple à revenir vers lui. Comme Jérémie, Brigitte ne condamne pas d’abord les ennemis de l’Église ; elle commence par appeler à la conversion des chrétiens eux-mêmes.
Elle adresse des avertissements aux papes, aux évêques, aux souverains et aux religieux. Son langage est parfois sévère, mais toujours animé par un immense amour de l’Église. Elle ne cherche pas à dénoncer pour humilier, mais à réveiller pour sauver.
Son expérience mystique est également profondément christocentrique. Les visions de la Passion du Christ invitent à contempler l’amour de Dieu manifesté dans le Crucifié. Le retour à la source d’eau vive passe par le retour au Christ.
Sa vie rappelle enfin que la sainteté n’est pas réservée aux religieux. Épouse, mère, conseillère politique, pèlerine, fondatrice d’ordre religieux, elle montre que toute existence peut devenir un chemin de fidélité.
Sainte Brigitte, patronne de l’Europe et la question des racines chrétiennes
En 1999, Jean-Paul II proclame sainte Brigitte de Suède, avec sainte Catherine de Sienne et sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix, co-patronnes de l’Europe. Ce choix est hautement symbolique. Brigitte appartient au Nord de l’Europe, Catherine au Sud, Édith Stein (Thérèse-Bénédicte de la Croix )au Centre. Toutes trois rappellent que l’Europe n’est pas seulement une réalité économique ou politique ; elle est aussi une communauté de culture façonnée pendant des siècles par le christianisme.
Le texte de Jérémie prend ici une dimension particulière. Israël avait reçu une terre mais avait oublié celui qui la lui avait donnée. L’Europe contemporaine peut être tentée d’apprécier les fruits de son histoire — dignité de la personne, universités, hôpitaux, droits fondamentaux, solidarité — tout en oubliant les racines spirituelles qui ont largement contribué à leur développement.
Il convient de noter que les débats sur les « racines chrétiennes » de l’Europe ne portaient pas sur l’établissement d’une religion officielle, mais sur l’opportunité de reconnaître explicitement un fait historique : le rôle majeur du christianisme dans la formation de la civilisation européenne. Certains estiment qu’une telle référence aurait mieux reflété l’histoire, d’autres qu’une formulation plus générale convenait davantage au pluralisme actuel. Mais une société peut accumuler les richesses, développer les techniques les plus avancées et bâtir des institutions solides ; si elle perd la lumière qui éclaire son intelligence et la source qui nourrit sa vie intérieure, elle risque de ressembler à ces « citernes fissurées » évoquées par Jérémie.
Psaume (Ps 35, 6-7ab, 8-9, 10-11)
Dans les cieux, Seigneur, ton amour ; jusqu’aux nues, ta vérité ! Ta justice, une haute montagne ; tes jugements, le grand abîme ! Qu’il est précieux ton amour, ô mon Dieu ! À l’ombre de tes ailes, tu abrites les hommes : ils savourent les festins de ta maison ; aux torrents du paradis, tu les abreuves. En toi est la source de vie ; par ta lumière nous voyons la lumière. Garde ton amour à ceux qui t’ont connu, ta justice à tous les hommes droits.
Ce psaume, traditionnellement attribué à David, présente une structure très harmonieuse. Les premiers versets (v.2-5), absents de la liturgie de ce jour, décrivent le cœur du pécheur. Celui-ci vit dans l’illusion de lui-même : il ne craint plus Dieu, il flatte sa propre conscience et s’enferme dans le mal. À partir du verset 6, tout change. Le regard quitte l’homme pour contempler Dieu.
Là où le péché enferme l’homme dans le mensonge, Dieu se révèle comme une source inépuisable de vérité, de justice, de vie et de lumière. Cette montée vers Dieu fait écho à la première lecture de Jérémie : si le peuple s’est détourné de « la source d’eau vive » (Jr 2,13), le psaume proclame justement où se trouve cette source.
« Dans les cieux, Seigneur, ton amour ; jusqu’aux nues, ta vérité ! » (Ps 35 (36), 6)
L’amour de Dieu (en hébreu hesed) désigne sa fidélité à l’Alliance. Il ne s’agit pas d’un simple sentiment, mais d’une fidélité inébranlable. Même lorsque son peuple se montre infidèle, Dieu demeure fidèle à sa promesse.
Le parallélisme avec « ta vérité » montre que l’amour de Dieu n’est jamais séparé de la vérité. Dans la Bible, vérité signifie solidité, fiabilité. Dieu est celui sur qui l’on peut toujours s’appuyer.
« Ta justice, une haute montagne ; tes jugements, le grand abîme ! » (v. 7)
Deux images immenses sont rapprochées.
La montagne évoque la stabilité, l’inébranlable solidité de la justice divine.
L’abîme exprime quant à lui la profondeur insondable des décisions de Dieu. L’homme ne comprend pas toujours l’action de Dieu, mais il peut lui faire confiance.
« Qu’il est précieux ton amour, ô mon Dieu ! À l’ombre de tes ailes, tu abrites les hommes » (v. 8).
L’image des ailes est fréquente dans l’Ancien Testament. Elle évoque la tendresse de l’aigle protégeant ses petits ou encore les ailes des chérubins couvrant l’Arche de l’Alliance. Dieu est à la fois le Très-Haut et le protecteur des plus faibles.
Les images suivantes deviennent presque eucharistiques :
« Ils savourent les festins de ta maison ; aux torrents du paradis, tu les abreuves » (v. 9).
Le croyant n’est pas seulement protégé : il est nourri. Dieu ne donne pas seulement le nécessaire ; il offre l’abondance.
Enfin viennent deux des plus belles affirmations de tout le Psautier : « En toi est la source de vie ; par ta lumière nous voyons la lumière » (v. 10). La lumière est plus qu’une connaissance intellectuelle. Voir la lumière de Dieu signifie apprendre à regarder le monde avec son regard.
Le psaume se conclut par une prière : « Garde ton amour à ceux qui t’ont connu, ta justice à tous les hommes droits » (v. 11). Le croyant reconnaît qu’il dépend entièrement de la fidélité de Dieu.
Méditons ce psaume à la lumière de sainte Brigitte
Les Révélations de sainte Brigitte ne cherchent pas d’abord à satisfaire la curiosité sur les mystères célestes ; elles veulent conduire les hommes vers la lumière du Christ.
Pour Brigitte, le Christ est la seule véritable source. Toutes les réformes qu’elle réclame dans l’Église n’ont qu’un seul but : ramener les fidèles vers cette source. « Par ta lumière nous voyons la lumière » (v. 10). Brigitte reçoit de nombreuses visions, mais elle rappelle constamment que ces lumières extraordinaires n’ont de valeur que si elles conduisent à la Lumière véritable, c’est-à-dire au Christ.
Ses visions de la Passion sont particulièrement éclairantes. En contemplant le Crucifié, elle découvre que la justice de Dieu n’est jamais séparée de sa miséricorde. Le psaume associait déjà ces deux réalités : « Ta justice... ton amour... » (v. 6-8). Chez Brigitte, justice et miséricorde ne s’opposent jamais. Dieu révèle la gravité du péché précisément parce qu’il veut sauver le pécheur.
L’image des « festins de ta maison » (v. 9) trouve également un écho dans sa spiritualité eucharistique. Le Christ nourrit son peuple non seulement par sa parole, mais aussi par son Corps livré. L’Église est cette maison où Dieu prépare continuellement le banquet de la grâce.
Enfin, la demande finale : « Garde ton amour à ceux qui t’ont connu » (v. 11) pourrait résumer toute la prière de Brigitte pour les papes, les évêques, les rois et les fidèles : que tous demeurent dans l’amour de Dieu sans se laisser détourner par les séductions du pouvoir, des richesses ou de la gloire humaine ou les pensées du monde.
Le choix de sainte Brigitte comme patronne de l’Europe prend un relief particulier à la lecture de ce psaume.
L’Europe est riche d’un immense patrimoine intellectuel, artistique, juridique et scientifique. Mais ce patrimoine s’est largement développé à partir d’une vision chrétienne de l’homme, de la création et de la dignité de la personne.
Le psaume rappelle que toute lumière authentique vient finalement de Dieu :
« Par ta lumière nous voyons la lumière » (v. 10).
Cette affirmation ne diminue pas la raison humaine ; elle la fonde. Toute recherche sincère de la vérité trouve son origine dans Celui qui est la Vérité même. Les grandes universités médiévales, les cathédrales, les hôpitaux, les œuvres de charité, les développements du droit ou de la philosophie chrétienne témoignent de cette conviction que la foi et la raison ne sont pas rivales, mais alliées.
Le débat sur les racines chrétiennes de l’Europe, au début des années 2000, apparaît ici sous un jour nouveau. Il ne s’agissait pas principalement d’un privilège accordé à une religion, mais d’une question de mémoire historique. Une civilisation peut-elle comprendre pleinement ce qu’elle est si elle oublie les sources qui l’ont façonnée ?
Le psaume invite chacun, et peut-être tout un continent, à revenir humblement vers Celui qui demeure, aujourd’hui comme hier, « la source de vie » (v. 10).
Évangile (Mt 13, 10-17)
Françoise Breynaert, L’évangile selon saint Matthieu, un collier d’oralité en pendentif en lien avec le calendrier synagogal. Traduction depuis la Pshitta. Préface Mgr Mirkis (Irak) ; Mgr Dufour (France) et Mgr Kazadi (Congo RDC). Parole et Silence, juin 2026.
Françoise Breynaert, L’évangile selon saint Matthieu, pour la proclamation orale. Traduction depuis la Pshitta. Imprimatur de la conférence des évêques de France. L’Harmattan, juin 2026.
« 10 Ses disciples s’approchèrent / et lui disaient :
Pourquoi est-ce par analogie / que tu parles avec eux ?
11 Or, lui, il répondit / et leur dit :
parce qu’à vous / il est donné de connaître le mystère du royaume des Cieux,
mais à ceux-là / ce n’est pas donné.
12 À celui qui a, / il lui sera donné et il sera dans l’abondance ;
mais à celui qui n’a pas, / même ce qu’il a, cela lui sera enlevé.
13 Voilà pourquoi c’est par analogies / que je parle avec eux :
parce qu’ils [ou afin qu’ils] voient, / et ne voient pas,
qu’ils entendent, / et n’entendent pas ni ne comprennent.
14 Est accomplie en eux la prophétie d’Isaïe / qui a dit :
Vous aurez beau écouter, / vous ne comprendrez pas.
Vous aurez beau regarder, / vous ne saurez pas.
15 Il s’est endurci, en effet, le cœur de ce peuple
et ils sont devenus durs d’oreille,
ils ont fermé les yeux,
si bien qu’ils ne voient pas par leurs yeux,
ni n’entendent par leurs oreilles
ni ne comprennent dans leur cœur,
ni ne se convertissent, / et que je les guérisse.
16 Mais vous, / heureux vos yeux parce qu’ils voient,
et vos oreilles / parce qu’elles entendent !
17 Amen, en effet, / je vous le dis :
beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez, / et ne l’ont pas vu,
entendre ce que vous entendez, / et ne l’ont pas entendu. »
– Acclamons la Parole de Dieu
Ces propos font suite à la parabole du semeur qui dit qu’il y aura une récolte extraordinaire, jusqu’à 100 pour un (v. 8), mais à travers des pertes considérables, les semences tombées sur la pierre ou dans les épines (v. 4.5.6.7) ; les disciples s’étonnent qu’un message aussi important soit dit en parabole et par analogie ; en réalité, cela, les foules ne veulent pas l’entendre (v. 9) parce qu’elles attendent que le messie davidique s’impose avec force, sans autant d’échecs !
Nous savons que chacun des disciples, parce qu’il « fait la volonté » du Père, est pour Jésus « mon frère, ma sœur, et ma mère » (Mt 12,50), et c’est en tant que disciple qu’il lui est donné de « connaître le mystère du royaume des Cieux », et qu’il « sera dans l’abondance » (Mt 13,11-12), il est comme la bonne terre qui produit beaucoup (Mt 13,23).
À l’inverse, celui qui n’est conduit que par sa volonté propre et ne connaît pas ce mystère, « même ce qu’il a, cela lui sera enlevé », c’est-à-dire l’ancienne idée d’un royaume davidique, lui sera enlevée parce que cette idée n’aura plus de pertinence.
Jésus cite alors Isaïe (Mt 13,14-15, cf. Is 6,10). Au temps d’Isaïe, avec l’entrée en scène de grands Empires, les réflexes antérieurs ne valent plus. Nous avons quelque chose de similaire ici. Jésus apporte quelque chose de nouveau, et il y a un grand risque de comprendre de travers, le temps n’est pas venu pour une conversion superficielle, trop rapide. Et c’est dans ce but que Jésus parle en parabole.
« Il s’est endurci [eṯᶜabbī] le cœur de ce peuple » (Mt 13,15), et Mgr Alichoran explique que c’est un cœur épais : il est devenu gros, enflé, dur par épaississement, il n’est plus sensible, il est devenu sauvage, grossier, il n’acquiert plus de compassion. Et saint Irénée dit : « Ceux qui ne croient pas sont comme ceux qui, à cause de quelque maladie de leurs yeux, ne peuvent regarder la lumière du soleil, tandis qu’à ceux qui croient en lui et le suivent il donne une plus pleine et plus grande illumination de l’intelligence » (AH IV,29).
Les disciples seuls sont capables de comprendre et c’est une affaire de « cœur » (Mt 13,15), – le cœur étant, dans la Bible, le siège de la volonté.
« Mais vous, heureux vos yeux parce qu’ils voient » (v. 16). Ils voient que Jésus est bel et bien le Messie en qui les prophètes ont espéré : « Beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez » (v. 17). Aujourd’hui encore, on insiste souvent sur les « racines chrétiennes » de l’Europe, sur son identité ou sur les valeurs héritées du christianisme. Cette mémoire est précieuse, car un peuple qui oublie son histoire finit par ne plus savoir qui il est. Mais elle ne suffit pas. Jésus ne dit pas : « Heureux ceux qui connaissent leur héritage », mais : « Heureux vos yeux parce qu’ils voient » (Mt 13,16). Il existe une différence essentielle entre reconnaître l’importance historique du christianisme et entrer soi-même dans le mystère du Royaume. Charles Maurras illustre bien cette limite : il admirait le catholicisme comme facteur de cohésion, de civilisation et d’ordre politique, mais il ne recevait pas la foi comme une rencontre vivante avec le Christ. Or l’Évangile ne propose pas d’abord une civilisation, ni même un ensemble de valeurs, mais une conversion.
Chez saint Matthieu, « Les justes [zaddīqe] » sont un mot crochet qui unit cette parabole à celle de l’ivraie et à celle du filet (Mt 13,17.43.49) : ces trois paraboles se complètent et elles expliquent ensemble le mystère du royaume ; un jugement s’imposera pour arracher l’ivraie du champ, mais les disciples ne doivent pas le devancer. Patience, donc. La parabole du trésor et de la perle, ainsi que celle du filet, soulignent l’urgence de se convertir : la patience n’est pas le flegme.
Le rassemblement des justes dans le royaume, ou la « moisson » (parabole de l’ivraie) passe à travers des échecs (la « semence » sur le chemin, sur les pierres, ou dans les ronces), mais le « filet » est lancé, il faut donc se hâter de prendre position pour Dieu et contre Satan.
Le texte d’Isaïe comporte une ambiguïté, il peut être traduit « afin qu’ils » et les paraboles ont pour but l’endurcissement de ceux du dehors, ou « parce qu’ils » et les paraboles ne font que constater un endurcissement. La méditation en fil d’oralité donne sens à cette ambiguïté.
À la lumière de ce qui précède, l’endurcissement existe déjà bel et bien et il est pertinent de comprendre « parce que ».
Mais à la lumière de ce qui suit, les choses sont différentes. À travers les paraboles de l’ivraie et du filet, Jésus évoque le jugement eschatologique du monde. Ici, Jésus envisagerait la mise en place des conditions de ce jugement incluant un endurcissement. Ceux qui rejettent la messianité de Jésus ne vont pas simplement garder ce qu’ils ont, ils vont plutôt le perdre (Mt 13,12), et leur opposition à Jésus produira, au fil des générations, le culte de ce que l’on appellera l’Antichrist (on l’Impie). Les hommes pourront alors être jugés pour ou contre le Christ, ou, s’ils n’ont connu que des enseignements antichristiques, pour ou contre l’Antichrist ; la condition du jugement du monde étant une forme d’endurcissement de sorte que chacun soit fixé dans un camp[1]. Ce jugement n’est pas la Fin du monde, il faut savoir regarder au-delà, vers ce temps que l’on appelle la Parousie et qui sera un accomplissement, une plénitude.
Puisse sainte Brigitte de Suède, patronne de l’Europe, nous guider sur le juste chemin. Amen.
[1] La présence d’un tel endurcissement dans le processus du jugement est décrit par saint Paul en ces termes : « Sa venue à lui, l’Impie, aura été marquée, par l’influence de Satan, de toute espèce d’œuvres de puissance, de signes et de prodiges mensongers, comme de toutes les tromperies du mal, à l’adresse de ceux qui sont voués à la perdition pour n’avoir pas accueilli l’amour de la vérité qui leur aurait valu d’être sauvés. Voilà pourquoi Dieu leur envoie une influence qui les égare, qui les pousse à croire le mensonge, en sorte que soient condamnés tous ceux qui auront refusé de croire la vérité et pris parti pour le mal » (2Th 2,9-12)
Date de dernière mise à jour : 15/07/2026