1er novembre Toussaint

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Première lecture (Ap 7, 2-4.9-14)

Psaume (Ps 23 (24), 1-2, 3-4ab, 5-6)

Deuxième lecture (1 Jn 3, 1-3)

Évangile (Mt 5, 1-12a)

Première lecture (Ap 7, 2-4.9-14)

Moi, Jean, j’ai vu un ange qui montait du côté où le soleil se lève, avec le sceau qui imprime la marque du Dieu vivant ; d’une voix forte, il cria aux quatre anges qui avaient reçu le pouvoir de faire du mal à la terre et à la mer : « Ne faites pas de mal à la terre, ni à la mer, ni aux arbres, avant que nous ayons marqué du sceau le front des serviteurs de notre Dieu.  

Et j’entendis le nombre de ceux qui étaient marqués du sceau : ils étaient cent quarante-quatre mille, de toutes les tribus des fils d’Israël.

Après cela, j’ai vu : et voici une foule immense, que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues. Ils se tenaient debout devant le Trône et devant l’Agneau, vêtus de robes blanches, avec des palmes à la main. Et ils s’écriaient d’une voix forte : « Le salut appartient à notre Dieu qui siège sur le Trône et à l’Agneau ! »

Tous les anges se tenaient debout autour du Trône, autour des Anciens et des quatre Vivants ; se jetant devant le Trône, face contre terre, ils se prosternèrent devant Dieu. Et ils disaient : « Amen ! Louange, gloire, sagesse et action de grâce, honneur, puissance et force à notre Dieu, pour les siècles des siècles ! Amen ! » L’un des Anciens prit alors la parole et me dit : « Ces gens vêtus de robes blanches, qui sont-ils, et d’où viennent-ils ? » Je lui répondis : « Mon seigneur, toi, tu le sais. » Il me dit : « Ceux-là viennent de la grande épreuve ; ils ont lavé leurs robes, ils les ont blanchies par le sang de l’Agneau. »

– Parole du Seigneur. 

Comme je l’explique dans Françoise Breynaert, L’Apocalypse revisitée. Une composition orale en filet. Imprimatur. Préface de Mgr Mirkis (Irak). Parole et Silence, 2022, réédité en 2026. 377 pages, l’Apocalypse est rythmé par le chiffre 7, après les sept lettres aux églises, l’ouverture des sept sceaux d’un livre.

À l’ouverture du 6e sceau, nous apprenons que ceux qui ont rejeté le salut n’ont plus que la perspective du jugement, et ils cherchent à se cacher dans les cavernes, loin de Dieu. À l’ouverture du 7e sceau, nous apprenons que les serviteurs de Dieu sont marqués au front, littéralement « scellés entre les yeux » (Ap 7, 3).

L’idée que Dieu marque les chrétiens d’un « sceau » est déjà présente chez saint Paul : « Lui qui nous a aussi marqués d’un sceau et a mis dans nos cœurs les arrhes de l’Esprit » (2Co 1, 22), et très tôt les Pères de l’Église ont pris ce terme comme synonyme du « baptême »[1]. Cependant, avec l’intervention in extremis d’un ange particulier, l’Apocalypse veut indiquer une mise en pratique particulière de la vie baptismale ; on lit dans le livre d’Ézéchiel : 

« [Le Seigneur dit à l’homme vêtu de lin :] "Parcours la ville, parcours Jérusalem et marque d’un Taw au front les hommes qui gémissent et qui pleurent sur toutes les abominations qui se pratiquent au milieu d’elle." Je l’entendis dire aux autres : "Parcourez la ville à sa suite et frappez. N’ayez pas un regard de pitié, n’épargnez pas ; vieillards, jeunes gens, vierges, enfants, femmes, tuez et exterminez tout le monde. Mais quiconque portera ‘le Taw’ au front, ne le touchez pas » (Ez 9, 4-6).

Les abominations dont parle Ézéchiel sont «  l’idole de la jalousie » (Ez  8, 5), l’idolâtrie des anciens de la maison d'Israël (v.11), l’idolâtrie pratiquée par les femmes dans le parvis extérieur (v.14) et l’idolâtrie d’hommes qui, dans le parvis intérieur du temple, « tournant le dos au sanctuaire du Seigneur […] se prosternaient vers l'orient, devant le soleil » (v.16).

La forme archaïque de la lettre Taw est assez semblable à une croix. Et la croix est la forme suprême de l’affliction devant le mal. Il s’agit d’en être scellé entre les yeux, de vouloir lui appartenir et de se placer sous sa protection.

Jean apprend le nombre des « serviteurs de Dieu » qui sont marqués du sceau (le Taw, la croix) (Ap 7, 3) : « Cent quarante-quatre mille, de toutes les générations d’Israël. De la génération de Juda : douze mille. (Etc. douze mille de chaque tribu) » (Ap 7, 4s)[2]. Les apôtres ont évangélisé le monde en empruntant les routes commerciales attribuées à chacune des douze tribus d’Israël. À leur tour, les disciples évangélisent 12 x 12 x 1.000 = 144.000. Les serviteurs de Dieu sont marqués afin d’échapper à la colère annoncée dans la perle précédente.

Et Jean voit (Ap 7, 5-17) une foule innombrable, les palmes à la main, avec des robes blanches. Cette foule n’est pas différente des 144.000 qui, selon Ap 14, 3 représentent tous les rachetés de la terre : l’Agneau a racheté des hommes de toutes nations, tribus, peuples et langues (Ap 5, 9) est-il dit dans l’introduction de la série des 7 sceaux.

Les palmes sont utilisées par les Juifs victorieux (1Mc 13, 51) et le jour de l’entrée de Jésus à Jérusalem : « La foule nombreuse… apporta des branches de palmier, et sortit à sa rencontre » (Jn 12, 12). Hosanna ! Ce qui au départ était un appel à l’aide en hébreu (cf. Ps 118, 25), est devenu ensuite en araméen une action de grâces et de louange à cause de la délivrance.

Dans l’Apocalypse, ils se tiennent debout devant le trône et ils crient, à grande voix, en proclamant leur confession de foi commune : « Le salut à notre Dieu et à [Celui] qui est assis sur le Trône et à l’Agneau ! » (Ap 7, 10)[3]. S’ils disent à voix forte que le Salut vient de Dieu et de l’Agneau, c’est sans doute parce que d’autres (et peut-être leurs ennemis qui les ont conduits au martyre) proclamaient un salut par des voies différentes. (Combien de voies de salut nous sont proposées, on parle d’habileté et de diplomatie mais ce sont des voies de mensonges).

 Les anges corroborent la proclamation de foi des hommes :

« Amen ! Louange, gloire, sagesse et action de grâce, honneur, puissance et force à notre Dieu, pour les siècles des siècles ! Amen ! »

Le dialogue d’un Ancien avec Jean est l’occasion d’expliquer le salut :« Ceux-là viennent de la grande épreuve ; ils ont lavé leurs robes, ils les ont blanchies par le sang de l’Agneau. » (Ap 7, 14-15) Rappelons qu’au jour de Yom Kippour, on prenait deux boucs. Le sang du sacrifice du premier touchait le Propitiatoire (le couvercle) de l’Arche d’Alliance, lieu où la Divinité se laissait rencontrer. Le second était lâché dans le désert, chargé des péchés. Une tradition consistait à attacher un ruban de laine rouge à la tête du bouc qui devait être lâché. Quand le ruban devenait blanc, c’était le signe que Dieu pardonnait les péchés d’Israël. Or le Talmud affirme qu’à l’époque de la mort de Jésus, le ruban de laine rouge n’est pas devenu blanc (Talmud Yoma 39b). Le sacrifice de Jésus est l’Expiation définitive, et c’est dans son très précieux sang qu’une foule innombrable s’est blanchie (Ap 7, 14).

La lettre aux Hébreux affirme, comme Ap 7, 13, que la purification apportée par le sang du Christ permet aux chrétiens de rendre à Dieu un culte agréable (He 9, 14). Ce chapitre 9 s’achève avec le verset rarement commenté : « Ainsi le Christ, après s’être offert une seule fois pour enlever les péchés de la multitude, apparaîtra une seconde fois, non plus à cause du péché, mais pour le salut (araméen : pour la vie) de ceux qui l’attendent » (He 9, 28). La venue glorieuse du Christ inclut un jugement contre le mal, car rien d’impur n’entrera au Paradis, mais la venue glorieuse du Christ ne se limite pas au jugement, elle n’est même pas d’abord cela : elle est d’abord une vivification pour ceux qui l’attendent.

Psaume (Ps 23 (24), 1-2, 3-4ab, 5-6)

Au Seigneur, le monde et sa richesse, la terre et tous ses habitants ! C’est lui qui l’a fondée sur les mers et la garde inébranlable sur les flots. Qui peut gravir la montagne du Seigneur et se tenir dans le lieu saint ? L’homme au cœur pur, aux mains innocentes, qui ne livre pas son âme aux idoles. Il obtient, du Seigneur, la bénédiction, et de Dieu son Sauveur, la justice. Voici le peuple de ceux qui le cherchent ! Voici Jacob qui recherche ta face ! 

Nous avons une anthropologie ternaire. Cœur/ main / âme.
« Qui montera sur la montagne sainte ? L’homme au cœur pur, aux mains innocentes, qui ne livre pas son âme aux idoles ».

Le cœur est le siège de la volonté, et la pureté du cœur, c’est la pureté des intentions. En copte, faire attention à quelque chose se dit « donner le cœur à ».

Les mains correspondent au corps tout entier avec ses œuvres. Les mains innocentes sont celles de celui qui a posé des actes bons. Le psaume parle d’abord du cœur, puis des mains, puis de l’âme : le corps sanctifié par ses actes prend une place médiatrice.

L’âme correspond ici au lieu profond de communion à Dieu, le Saint des Saints dans le Temple. Si l’âme est livrée aux idoles, la communion à Dieu est obscurcie, c’est pourquoi on parle d’occultisme. L’occultisme obscurcit le sens de Dieu.

Le psaume 23 (24) et la « Montée du Carmel » de saint Jean de la Croix se répondent profondément. Dans les deux textes, l’image de la montagne désigne un chemin d’ascension vers Dieu. Mais cette montée n’est pas d’abord un déplacement extérieur : elle est un dépouillement intérieur. Gravir la montagne du Seigneur, c’est laisser Dieu purifier progressivement le cœur de tout ce qui l’encombre, afin qu’il puisse devenir un lieu où Dieu demeure. L’âme ne parvient pas au sommet en accumulant des biens, des connaissances ou des expériences spirituelles ; elle y parvient en se laissant dépouiller de ce qui l’empêche d’appartenir entièrement à Dieu.

Saint Jean de la Croix résume cette voie par une formule radicale : « Pour arriver à ce que vous ne possédez pas, il faut passer par où vous ne possédez rien » (Montée du Carmel, I, 13). La montée est donc paradoxale : pour monter vers le Tout, il faut accepter de passer par le « rien ». Le sommet de la montagne est Dieu lui-même, et rien de créé ne peut prendre sa place.

Cette idée éclaire aussi les premiers versets du psaume : « Au Seigneur, le monde et sa richesse, la terre et tous ses habitants ! C’est lui qui l’a fondée sur les mers et la maintient sur les fleuves. » Tout appartient à Dieu. L’homme qui veut gravir la montagne doit donc apprendre à recevoir les créatures sans s’y attacher comme à une fin ultime. Saint Jean de la Croix écrit : « Pour en arriver à aimer le tout, ne cherchez de satisfaction en rien » (Montée du Carmel, I, 13). Le détachement n’est pas un mépris du monde, mais une libération du cœur afin que celui-ci puisse aimer toute chose en Dieu et pour Dieu.

« L’homme au cœur pur ». Le cœur doit être purifié. Or, pour saint Jean de la Croix, cette purification constitue la « nuit » par laquelle l’âme passe pour parvenir à l’union divine. Cette pureté n’est pas simplement une absence de faute, elle est un cœur devenu disponible à Dieu.

« L’homme aux mains innocentes » La purification spirituelle ne consiste jamais en une simple recherche d’expériences intérieures. Elle se vérifie dans une vie transformée par l’amour. Les mains innocentes peuvent donc être comprises comme les mains de celui qui n’agit plus seulement pour posséder, dominer ou satisfaire son propre désir, mais qui apprend à agir selon l’amour de Dieu. La montée du Carmel conduit ainsi du cœur aux actes : la purification intérieure devient une manière nouvelle de vivre.

« L’homme qui ne livre pas son âme aux idoles ». Cette dernière expression rejoint peut-être de la manière la plus directe la doctrine de saint Jean de la Croix. Une idole est ce qui prend dans le cœur la place qui appartient à Dieu. Elle peut être une chose matérielle, mais aussi une personne, une réussite, une image de soi, une sécurité, une consolation spirituelle ou même une certaine manière de concevoir Dieu.

Il ne s’agit pas de devenir « rien » par mépris de soi. Il s’agit de ne plus faire de soi-même le centre. Le « rien » de saint Jean de la Croix ouvre au « Tout » de Dieu. Tant que l’âme veut posséder Dieu tout en conservant jalousement ses autres possessions intérieures, elle reste divisée. Lorsqu’elle consent au dépouillement, elle devient libre pour accueillir Dieu.

Le psaume poursuit alors : « Il obtient, du Seigneur, la bénédiction, et de Dieu son Sauveur, la justice. » Cette parole est importante pour comprendre saint Jean de la Croix. L’âme ne gravit pas la montagne par ses seules forces. Le dépouillement prépare l’espace, mais c’est Dieu qui donne l’union. La montée est donc à la fois un consentement humain et une œuvre de grâce.

Enfin, le psaume conclut : « Voici le peuple de ceux qui le cherchent ! Voici Jacob qui recherche ta face ! » Tout le chemin trouve ici son aboutissement : chercher la face de Dieu.

À la manière du psalmiste, saint Joseph se présente comme l’homme au cœur pur, aux mains innocentes, qui ne livre pas son âme aux idoles. Et Dieu le visite par un songe lui annonçant : « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse, puisque l’enfant qui est engendré en elle vient de l’Esprit Saint ». Alors, comme le dit Jean-Paul II, « son amour d’homme est, lui aussi, régénéré par l’Esprit-Saint » (Exhortation apostolique Redemptoris Custos 19).

 « Quand Joseph se réveilla, il fit ce que l’ange lui avait ordonné et prit avec lui son épouse » (Mt 1, 24). Joseph donne place à Dieu le Père dans la vie de son épouse.

Joseph est un homme juste. Il a une attitude d’offrande envers Marie, jusqu’à décider le sacrifice de son projet de mariage. Cette offrande exprime son amour d’époux. Et finalement, il est l’époux de Marie. Son amour conjugal est pétri de don de soi. Cette offrande ne change pas la nature de Marie, qui reste sa fiancée et devient son épouse. Offerts, ces évènements prennent leur place, ni plus ni moins ; et le cœur se trouve libre, léger, disponible, en paix. L’amour de Joseph ne prend pas toute la place, mais il laisse à Marie l’espace d’accomplir sa vocation très particulière de fille du Père, mère du Fils, épouse de l’Esprit Saint...

En ce jour de fête de la Toussaint nous pensons à tous les saints du Ciel : il y a Jésus, notre Sauveur, il y a Marie, toujours fidèle à l’Esprit Saint, l’Esprit de Sainteté, il y a saint Joseph qui a prit chez lui Marie portant en elle Jésus, celui qui vient de l’Esprit Saint, et il y a tous les saints, saint Jean de la Croix, donc nous avons parlé et les saints que vous préférez. Bonne fête de la Toussaint.

 

Deuxième lecture (1 Jn 3, 1-3)

Bien-aimés, voyez quel grand amour nous a donné le Père pour que nous soyons appelés enfants de Dieu – et nous le sommes. Voici pourquoi le monde ne nous connaît pas : c’est qu’il n’a pas connu Dieu. Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous le savons : quand cela sera manifesté, nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu’il est. Et quiconque met en lui une telle espérance se rend pur comme lui-même est pur. – Parole du Seigneur.

La première lettre de Jean insiste sur l’amour de Dieu et sur l’importance d’aimer les autres. Jean rappelle que Jésus est le Fils de Dieu, venu parmi les hommes pour les sauver du péché. Il encourage les chrétiens à vivre dans la lumière, la vérité et l’obéissance à Dieu.
Il met en garde contre le péché et contre ceux qui nient que Jésus est le Christ. L’amour véritable vient de Dieu et se manifeste concrètement envers les autres. Enfin, Jean veut donner aux croyants la certitude qu’ils ont la vie éternelle en Jésus-Christ.

« Bien-aimés, voyez quel grand amour nous a donné le Père pour que nous soyons appelés enfants de Dieu – et nous le sommes. »

Saint Irénée, vers l’an 200, conseille : « Il te faut d'abord garder ton rang d'homme et ensuite seulement recevoir en partage la gloire de Dieu. Ce n'est pas toi qui fais Dieu, mais Dieu qui te fait. Si donc tu es l'ouvrage de Dieu, attends patiemment la main de ton Artiste, qui fait toutes choses en temps opportun. Présente-lui un cœur souple et docile, conserve l'empreinte que t'a donnée l'Artiste, garde en toi l'Eau qui vient de lui, sans laquelle tu durcirais et perdrais la trace de ses doigts. En gardant le modelé, tu monteras vers la perfection, car l'art de Dieu voilera en toi ce qui n'est que glaise. » (Adversus haereses IV, 39, 2).

Dieu est le Père de tous les hommes, il les a tous créés, mais que faisons-nous pour être ses fils ? En Jn 8,12-59, Jésus emploie la métaphore de la maison et il évoque trois états pour l’homme : être esclave-serviteur, être disciple, être fils. Pour devenir « fils », le « serviteur » doit d’abord devenir « disciple » pour apprendre à connaître la volonté du Père.

« Amen, amen / je vous [le] dis :
Quiconque commet le péché / est esclave du péché !

35 Et l’esclave / ne demeure pas pour toujours dans la maison !
Mais le fils / [y] demeure pour toujours !
36 Si, par conséquent, lui qui est le Fils, vous libère, / vous serez vraiment libres, [littéralement : des fils de la liberté] ! » (Jn 8, 34-36)

Nous pouvons être les fils du diable, menteurs et homicides (Jn 8,43-44). Jésus disait aux pharisiens : « Si Dieu était votre Père, vous m'aimeriez, car c'est de Dieu que je suis sorti et que je viens ; je ne viens pas de moi-même ; mais lui m'a envoyé. 43 Pourquoi ne reconnaissez-vous pas mon langage ? C'est que vous ne pouvez pas entendre ma parole. 44 Vous êtes du diable, votre père, et ce sont les désirs de votre père que vous voulez accomplir. Il était homicide dès le commencement et n'était pas établi dans la vérité,   parce qu'il n'y a pas de vérité en lui :   quand il profère le mensonge,   il parle de son propre fonds,   parce qu'il est menteur et père du mensonge. » (Jn 8, 43-44).

Si l’on accepte les désirs du père du mensonge, on est fils de ce père-là et c’est une profonde aliénation (Jn 8, 37).

Comment proposer à un esclave du père du mensonge de devenir un fils libre dans la maison du Père ? Par l’enseignement de Jésus dévoilant les processus d’asservissement. C’est pourquoi il y a un état intermédiaire entre celui d’esclave et celui de fils, c’est celui de disciple. Il ne suffit pas de croire un instant. Il faut demeurer dans la parole de Jésus. Soyons des disciples sérieux, sans se contenter de croire un instant, mais en cheminant dans la foi, en tenant bon dans l’attachement à la Parole de Dieu et à ses commandements. 

J’explique dans mon livre « Jean, l’évangile en filet » (éditions Parole et Silence) que Jn 8,12-59 constitue une perle (perle 4B) qui peut être méditée ensemble avec d’autres perles. Celle où il est prophétisé que Jésus va mourir « afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés » (Jn 11, 52 perle 5B) ; et celle où Jésus ressuscité demande à Marie de Magdala :

« Va donc auprès de mes frères / et dis-leur :
Je monte auprès de mon Père / et votre Père,
et de mon Dieu / et votre Dieu ! (Jn 20, 17 perle 8B).

 « La foi nous fait goûter comme à l'avance, la joie et la lumière de la vision béatifique, but de notre cheminement ici-bas. Nous verrons alors Dieu "face à face" (1Co 13,12), "tel qu'Il est" (1Jn 3,2). »  (CEC 163).

« Aux "coeurs purs" est promis de voir Dieu face-à-face et de Lui être semblables (cf. 1Co 13,12 1Jn 3,2). La pureté du coeur est le préalable à la vision. Dès aujourd'hui, elle nous donne de voir selon Dieu, de recevoir autrui comme un "prochain"; elle nous permet de percevoir le corps humain, le nôtre et celui du prochain, comme un temple de l'Esprit Saint, une manifestation de la beauté divine. » (CEC 2519)

En cette fête de la Toussaint, nous sommes en communion avec les saints du Ciel, les saints connus et toute une foule de gens qui ont eu une vie ordinaire et qui sont maintenant au Ciel.

« Ceux qui meurent dans la grâce et l'amitié de Dieu, et qui sont parfaitement purifiés, vivent pour toujours avec le Christ. Ils sont pour toujours semblables à Dieu, parce qu'ils le voient "tel qu'il est" (1Jn 3,2), face à face (cf. 1Co 13,12 Ap 22,4):

‘De notre autorité apostolique nous définissons que, d'après la disposition générale de Dieu, les âmes de tous les saints ... et de tous les autres fidèles morts après avoir reçu le saint Baptême du Christ, en qui il n'y a rien eu à purifier lorsqu'ils sont morts, ... ou encore, s'il y a eu ou qu'il y a quelque chose à purifier, lorsque, après leur mort, elles auront achevé de le faire, ... avant même la résurrection dans leur corps et le Jugement général, et cela depuis l'Ascension du Seigneur et Sauveur Jésus-Christ au ciel, ont été, sont et seront au ciel, au Royaume des cieux et au Paradis céleste avec le Christ, admis dans la société des saints anges. Depuis la Passion et la mort de notre Seigneur Jésus-Christ, elles ont vu et voient l'essence divine d'une vision intuitive et même face à face, sans la médiation d'aucune créature’ (Benoit XII: DS 1000 cf. LG 49). » (CEC 1023)

« Cette vie parfaite avec la Très Sainte Trinité, cette communion de vie et d'amour avec Elle, avec la Vierge Marie, les anges et tous les bienheureux est appelée "le ciel". Le ciel est la fin ultime et la réalisation des aspirations les plus profondes de l'homme, l'état de bonheur suprême et définitif. » (CEC 1024).

Ainsi, chers auditeurs, dans nos vies, mettons la priorité sur les valeurs d’éternité. La justice et la bonté, la vérité et le pardon et l’accomplissement de notre devoir en famille et au travail. Soyons amoureux du Saint Sacrement, car, en regardant Jésus, nous nous laissons modeler, dans l’amour du prochain, le pardon, l’offrande, la gloire qui rayonne d’une vie vécue dans la vérité, et nous devenons tel qu’il est.

Évangile (Mt 5, 1-12a) 

La traduction et le commentaire sont extraits de : Françoise BREYNAERT, L’évangile selon saint Matthieu, un collier d’oralité en pendentif en lien avec le calendrier synagogal. Traduction depuis la Pshitta. Préface Mgr Mirkis (Irak) ; Mgr Dufour (France) et Mgr Kazadi (Congo RDC). Parole et Silence, 2026.

« 1 Or, quand Jésus vit les foules, / il monta à la montagne,

et, quand il se fut assis, / ses disciples approchèrent auprès de Lui.

2 Et il ouvrit la bouche et il les enseignait / en disant :

3 Heureux les pauvres en esprit, / car il est à eux le royaume des Cieux.

4 Heureux ceux qui pleurent, / car, eux, ils seront consolés[4].

5 Heureux les humbles, / car, eux, ils hériteront la terre.

6 Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, / car, eux, se rassasieront.

7 Heureux ceux qui aiment avec miséricorde / car sur eux seront les miséricordes (de l’amour).

8 Heureux ceux qui sont purs dans leur cœur, / car, eux, ils verront Dieu.

9 Heureux ceux qui font la paix, / car ils seront appelés fils de Dieu.

10 Heureux ceux qui ont été persécutés à cause de la justice, / car il est à eux le royaume des Cieux.

11 Heureux êtes-vous, quand on vous raille / et que l’on vous persécute

et que l’on dit en mensonge toute parole mauvaise sur vous, / à cause de moi.

12 Alors réjouissez-vous / et exultez,

car votre salaire / a augmenté[5] dans les cieux » (Mt 5, 1-12a)

En français, nous donnons volontiers à ce passage de l’évangile le titre de Sermon sur la montagne ; les Chaldéens disent : la Malpānūṯā, l’enseignement au sommet de la montagne[6]. Le Christ enseigne aux gens le chemin de la vie, c’est le Maître qui enseigne, et qui enseigne à tout le monde. La Malpānūṯā signifie la doctrine, ce mot dérive du verbe « enseigner [ilep] ». Jésus donne ici la clef de l’annonce du Royaume de Dieu. Jésus lance tous les principes : la loi du Royaume de Dieu. Après il expliquera tous les points de son enseignement, et il dira des paroles pour illustrer ce qu’il vient de dire. 

Ailleurs, saint Matthieu utilise d’autres expressions, telles que : « il parlait avec eux », « il parlait de ces choses », « il parlait en paraboles », etc. Ici, nous avons très précisément : il « enseignait ».

« Heureux » ou « bienheureux ! »

Un bonheur à la fois déclaré, promis et communiqué par Jésus le Messie. Le mot « bienheureux » n’est pas réservé à ceux qui sont déjà au ciel, chez les Orientaux, il peut être employé pour des choses courantes. « Bienheureux ! » ; c’est un don, c’est une grâce, vous êtes comblée de faveurs, vous avez une chance merveilleuse ! Et ici, c’est Jésus, le Saint, le Fils de Dieu qui dit « Bienheureux ! ».

« Heureux les pauvres en esprit / car il est à eux le royaume des Cieux. » (Mt 5,3)

Mgr Alichoran* expliquait que « le pauvre en esprit » ne veut pas faire de mal ni s’attacher au mal, il est humble, il n’a pas d’envie, il n’a pas l’esprit de Mammon, il est détaché : il a une âme de saint sur cette terre. Le pauvre en esprit n’inspire pas la pitié, mais l’amour.

Nous avons commenté plusieurs béatitudes lors du commentaire du psaume et de celui de la 2ème lecture. Nous allons commenter celles que nous n’avons pas encore méditées.

« Heureux ceux qui sont purs dans leur cœur, / car, eux, ils verront Dieu » (Mt 5,8).

Le cœur pur, c’est d’abord, à l’école de l’Ancien Testament, le cœur non partagé, sincère, servant Dieu et les hommes de « tout son cœur ». Dans le collier compteur, Joseph, une fois éclairé par l’ange du Seigneur, se met au service de sa mission sans partage, d’un cœur pur.

​​​​​​​« Heureux ceux qui font la paix / car ils seront appelés fils de Dieu » (Mt 5,9)

Deux mots en araméen sont traduits en français par « paix » : šaynā, la tranquillité qui permet de faire de bonnes récoltes, elle peut s’accompagner de compromissions. Jésus ne donne pas la paix šaynā ; mais Jésus parle ici de la paix šlāmā, la plénitude, la paix reçue de Dieu et transmise, ce qui n’empêchera pas les oppositions et les persécutions. 

En Irak, dit Mgr Alichoran*, cette expression est répétée aussi bien par le garçon de six ans que par le vieillard ; et un prêtre, chaque fois qu’il y a des querelles parmi ses paroissiens, monte en chaire et dit : « Bienheureux ceux qui font la paix », la paix entre les hommes et la paix avec Dieu (il ne faut pas oublier ceux qui sont en guerre avec Dieu). Ils vont être appelés « fils de Dieu », une expression courante pour dire que quelqu’un fait le bien.

« Heureux ceux qui ont été persécutés à cause de la justice / car il est à eux le royaume des Cieux » (Mt 5,10).

Comme précédemment, le mot justice est ici : kīnūṯā, le droit, l’équité. La forme verbale, en grec comme en araméen, désigne le résultat d’un processus achevé. Ils ont été persécutés parce qu’ils étaient des hommes droits, vertueux, appliquant les lois.

« Heureux êtes-vous, quand on vous raille / et que l’on vous persécut
et que l’on dit en mensonge toute parole mauvaise sur vous, / à cause de moi. 
Alors réjouissez-vous / et exultez,

car votre salaire / a augmenté dans les cieux ;
c’est ainsi en effet / qu’on a persécuté les prophètes qui ont été avant vous » (Mt 5,11-12).

Dans cette dernière béatitude, Jésus parle directement aux disciples :

Jésus commence déjà à leur annoncer qu’ils seront persécutés à cause de lui, et il les encourage par le souvenir des prophètes persécutés. Job avait supporté les malheurs, les deuils et la maladie, jusqu’à être couvert de vermine, mais quand ses amis vinrent lui faire des reproches et lui adresser d’odieux soupçons, ce fut bien plus terrible encore. Le dernier des prophètes persécuté est Jean-Baptiste.

Ouvrons une parenthèse sur la différence entre l’évangile et les écrits gnostiques qui l’ont déformée. La gnose dit « Jésus a dit : Bienheureux l’homme qui a peiné : il a trouvé la vie »[7], mais pour Jésus, ce n’est pas la peine elle-même qui rend bienheureux, c’est la peine en son nom, ou pour la justice. La gnose a dit : « Bienheureux ceux qu’on a poursuivis en leur cœur : ceux-là ont connu le Père en vérité ! »[8], mais la différence est grande entre ces gnostiques brimés en leur cœur (leur conscience) et les disciples de Jésus persécutés en leur corps…

Les Béatitudes forment une chaîne progressive, et tout ce qui a précédé, la pauvreté en esprit, l’humilité, la pureté, la justice, prépare le disciple à braver la persécution.

Dans la liturgie chaldéenne, on ne sépare pas les Béatitudes des versets sur le sel et la lumière du monde (Mt 5,13-16). Les Béatitudes sont confiées dans l’intérêt du monde entier. Celui qui pratique la douceur, la miséricorde et la justice est utile à tous ; celui qui est pur est aussi une source pure pour les autres, comme « sel de la terre », « lumière du monde ».

Aux temps des apôtres, l’évangélisation se faisait à partir des synagogues et l’évangile de Matthieu se lisait en écho avec les lectures de la Torah, en s’achevant à Pâque ; l’évangile de ce dimanche se lisait en lien avec le livre du Lévitique dans lequel nous lisons : « à toute offrande tu joindras une offrande de sel à ton Dieu. » (Lv 2,13). Or justement, les Béatitudes conduisent à avoir du sel en soi-même, c’est-à-dire d’être soi-même le sacrifice présenté au SEIGNEUR. Le Lévitique est ainsi revisité, accompli.

Que le Seigneur vous garde et vous bénisse : bienheureux !

* Cf. Mgr ALICHORAN, L’évangile en araméen Mt 5–7, éditions Bellefontaine (spiritualité orientale n °80), 2002.

 

[1] HERMAS, Sim. 9, 16, 4 ; 2CLEMENT 7, 6 ; 8, 5, et de très nombreux Pères.

[2] Les chrétiens forment le peuple de Dieu, le peuple aux douze tribus, quelle que soit l’origine raciale de ses membres. (ORIGÈNE, Commentaire de Jean 1, 1ss ; Homélies sur l’Exode 1, 2 ; Scholies sur l’Apocalypse 31).

[3] Ici P. PRIGENT remarque le caractère oral de la phrase en grec : P. PRIGENT, op.cit., p. 222

[4] C’est la deuxième béatitude dans la Pshitta et dans la moitié des manuscrits grecs, mais c’est la troisième béatitude dans le texte liturgique latin.

[5] sgī : « a augmenté » ou « est grand ».

[8] L’évangile selon Thomas § 173, op cit., p. 94

Date de dernière mise à jour : 21/09/2026