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14 septembre La Croix glorieuse

Podcast sur : https://radio-esperance.fr/antenne-principale/entrons-dans-la-liturgie-du-dimanche/#
Radio Ecclesia & Radio Fidélité Mayenne
Première lecture (Nb 21, 4b-9)
Psaume (Ps 77 (78), 3-4a.c, 34-35, 36-37, 38ab.39)
Première lecture (Nb 21, 4b-9)
En ces jours-là, en chemin à travers le désert, le peuple perdit courage. Il récrimina contre Dieu et contre Moïse : « Pourquoi nous avoir fait monter d’Égypte ? Était-ce pour nous faire mourir dans le désert, où il n’y a ni pain ni eau ? Nous sommes dégoûtés de cette nourriture misérable ! » Alors le Seigneur envoya contre le peuple des serpents à la morsure brûlante, et beaucoup en moururent dans le peuple d’Israël. Le peuple vint vers Moïse et dit : « Nous avons péché, en récriminant contre le Seigneur et contre toi. Intercède auprès du Seigneur pour qu’il éloigne de nous les serpents. » Moïse intercéda pour le peuple, et le Seigneur dit à Moïse : « Fais-toi un serpent brûlant, et dresse-le au sommet d’un mât : tous ceux qui auront été mordus, qu’ils le regardent, alors ils vivront ! » Moïse fit un serpent de bronze et le dressa au sommet du mât. Quand un homme était mordu par un serpent, et qu’il regardait vers le serpent de bronze, il restait en vie ! – Parole du Seigneur.
Nous sommes à la fin des quarante années d’errance au désert, peu avant l’entrée en Transjordanie. Le peuple a déjà quitté le Sinaï depuis longtemps, Miriam vient de mourir (Nb 20,1), Moïse et Aaron ont été exclus de l’entrée en Terre promise après l’épisode des eaux de Meriba (Nb 20,12), les Édomites ont refusé le passage (Nb 20, 14-21), obligeant Israël à descendre vers le golfe d’Aqaba avant de remonter vers le plateau de Moab. Aaron est mort sur le mont Hor (Nb 20,22-29) ; ils prennent « le chemin de la mer des Joncs pour contourner le pays d’Édom » (Nb 21,4). C’est un détour considérable et une grande frustration : la Terre promise semblait proche, mais le chemin s’allonge brutalement.
Dans le désert de l’Araba, comme dans celui du Néguev, vivent encore aujourd’hui des vipères très venimeuses, notamment la vipère à écailles dentelées (Echis coloratus), dont la morsure provoque une sensation de brûlure intense. L’expression biblique « serpent brûlant » pourrait donc correspondre à une réalité bien connue des voyageurs.
Pour sauver les Hébreux des morsures des serpents, Moïse a élevé au désert un serpent de bronze (Nb 21,8-9). Dans tout le Proche-Orient ancien, le serpent possédait une double signification : il était à la fois porteur de mort par son venin et symbole de guérison en raison de sa mue, qui évoquait le renouvellement de la vie. En 1964, les fouilles de Timna, ancienne région minière située au nord du golfe d’Aqaba, ont mis au jour un sanctuaire madianite contenant un petit serpent de bronze enroulé autour d’un support. Ce n’est évidemment pas le serpent de Moïse, mais cette découverte montre que le serpent dressé sur une hampe était un symbole religieux connu dans cette région. En 2 R 18, 4, il est raconté qu’Ézéchias détruisit un serpent de bronze appelé Nehushtân, auquel les Israélites rendaient un culte.
Ce qu’il faut ici comprendre, c’est qu’un même objet, un serpent de bronze sur un mât, peut être regardé dans une attitude de captation magique ou dans une attitude de foi. Ce qui compte, c’est l’attitude intérieure. Si l’attitude est magique, alors il faut détruire l’objet, si l’attitude est celle de l’Alliance biblique dans laquelle l’homme se reçoit du Dieu vivant, alors l’objet est bon et il peut être voulu par Dieu : Moïse intercède « et le Seigneur dit à Moïse : « Fais-toi un serpent brûlant, et dresse-le au sommet d’un mât ». L’objet, sans doute déjà connu, est regardé avec la bonne attitude par un peuple qui, après avoir récriminé contre Dieu et contre Moïse, déclare : « Nous avons péché, en récriminant contre le Seigneur et contre toi. Intercède auprès du Seigneur pour qu’il éloigne de nous les serpents. »
Dans la culture orientale, le serpent représente aussi la sagesse. Jésus dit : « soyez sage comme le serpent » (Mt 10,16). Mais Satan, au jardin de la Genèse, a tenté l’humanité en prenant la forme d’un serpent, c’est-à-dire d’une fausse sagesse (Gn 3,1-5). « C’est par l’envie du diable que la mort est entrée dans le monde : ils en font l’expérience, ceux qui lui appartiennent ! » (Sg 2,24). La nouvelle naissance annoncée par Jésus à Nicodème (Jn 3,8) rétablit l’état « au principe », avant la chute qui avait fait entrer la mort dans le monde. La conversion et la nouvelle naissance, portées par la chaleur de l’amour divin, ouvrent la vie qui est pour toujours. Jésus dit à Nicodème (traduction depuis la Pshitta) :
« Et comme Moïse éleva le serpent dans le désert, / ainsi va être élevé le Fils de l’homme.
[Refrain :] Pour que tout homme qui croit en Lui, / ne périsse pas ;
mais qu’il ait / la vie qui est pour toujours.
C’est ainsi que Dieu a tant aimé le monde, / qu’il a donné son Fils Unique
[Refrain :] Pour que tout homme qui croit en Lui, / ne périsse pas ;
mais qu’il ait / la vie qui est pour toujours » (Jn 3,14-16).
En assumant l’image du serpent élevé au désert, Jésus a donc expliqué à Nicodème ce que signifie renaître depuis l’entête, le « Bereshit » de la création. Jésus vient guérir du péché des origines qui fut une confusion entre la vraie Sagesse et la fausse sagesse. En Jésus, l’homme retrouve son lien originaire avec la source divine de la sagesse et de l’amour.
De nos jours, il ne s’agit plus de regarder un serpent, mais de regarder le Fils de l’homme « élevé », c’est-à-dire crucifié, mort, ressuscité et qui reviendra dans la gloire. La fausse sagesse est coupée de Dieu, elle ne peut que répéter ou calculer à partir de statistiques ou de probabilités. La vraie sagesse est celle du Christ qui reçoit sa vie du Père. Tout homme qui croit en Lui a la vie éternelle, et, à l’inverse de l’intelligence artificielle, il a une sagesse d’autant plus vivante qu’elle est ouverte à l’inspiration divine qui insuffle sans cesse une fraîcheur toujours nouvelle.
L’homme est capable d’aimer, de souffrir, de sentir le poids des responsabilités, toutes choses dont l’Intelligence artificielle est incapable ; l’homme est surtout supérieur à l’intelligence artificielle parce qu’il est créé en relation avec Dieu le Créateur. L’esprit humain n’est pas uniquement en relation avec le monde créé, le monde matériel avec ses informations multiples que l’on peut stocker sur disque dur, l’esprit humain est aussi en relation avec la Sagesse divine. « 22 En elle est, en effet, un esprit intelligent, saint, unique, multiple, subtil, mobile, pénétrant, sans souillure, clair, impassible, ami du bien, prompt, 23 irrésistible, bienfaisant, ami des hommes, ferme, sûr, sans souci, qui peut tout, surveille tout, pénètre à travers tous les esprits, les intelligents, les purs, les plus subtils. 24 Car plus que tout mouvement la Sagesse est mobile; elle traverse et pénètre tout à cause de sa pureté. 25 Elle est en effet un effluve de la puissance de Dieu, une émanation toute pure de la gloire du Tout-Puissant; aussi rien de souillé ne s’introduit en elle. 26 Car elle est un reflet de la lumière éternelle, un miroir sans tache de l’activité de Dieu, une image de sa bonté. 27 Bien qu’étant seule, elle peut tout, demeurant en elle-même, elle renouvelle l’univers et, d’âge en âge passant en des âmes saintes, elle en fait des amis de Dieu et des prophètes; 28 car Dieu n’aime que celui qui habite avec la Sagesse.» (Sg 7, 22-28)
Regarder Jésus élevé sur la Croix révèle à la fois jusqu’où va la violence humaine et jusqu’où va l’amour de Dieu ; en contemplant le Crucifié, le croyant reconnaît le péché du monde, la fausse sagesse, et il découvre un amour plus fort que ce péché, la vraie Sagesse, pure. C’est pourquoi la croix est glorieuse.
Psaume (Ps 77 (78), 3-4a.c, 34-35, 36-37, 38ab.39)
Nous avons entendu et nous savons ce que nos pères nous ont raconté ; nous le redirons à l’âge qui vient, les titres de gloire du Seigneur. Quand Dieu les frappait, ils le cherchaient, ils revenaient et se tournaient vers lui : ils se souvenaient que Dieu est leur rocher, et le Dieu Très-Haut, leur rédempteur. Mais de leur bouche ils le trompaient, de leur langue ils lui mentaient. Leur cœur n’était pas constant envers lui ; ils n’étaient pas fidèles à son alliance. Et lui, miséricordieux, au lieu de détruire, il pardonnait. Il se rappelait : ils ne sont que chair, un souffle qui s’en va sans retour.
Chers auditeurs, après avoir commenté ce psaume, nous évoquerons aussi la dévotion au Très Précieux Sang qui convient particulièrement à ce jour.
Avec ses 72 versets, ce psaume est le deuxième plus long psaume après le Psaume 118 (119). Il est aussi est le plus important des « psaumes historiques », parmi lesquels les Psaumes 104 (105), 105 (106) et 135 (136).
Ce psaume est attribué à Asaph et porte le titre de maskîl, mot hébreu qui signifie « enseignement » ou « méditation destinée à rendre sage ». Il ne s’agit pas d’abord d’une prière adressée à Dieu, mais d’une catéchèse adressée au peuple. Dès les premiers versets, il invite les auditeurs à écouter l’enseignement tiré de l’histoire : « Nous avons entendu et nous savons ce que nos pères nous ont raconté ; nous le redirons à l’âge qui vient » (vv. 3-4). L’objectif est clair : transmettre la mémoire des œuvres de Dieu afin que les générations futures ne répètent pas les erreurs de leurs ancêtres.
La Croix est, elle aussi, un événement que l’Église reçoit pour mission de raconter. Comme Israël racontait la sortie d’Égypte, l’Église annonce aujourd’hui la Pâque du Christ : Dieu livre son propre Fils afin que « quiconque croit en lui ait la vie éternelle » (Jn 3,16).
Après l’introduction, le psaume rappelle les infidélités du peuple pendant la traversée du désert (vv. 9-39). C’est dans cette partie que se situe le passage retenu pour la fête de la Croix glorieuse. Viennent ensuite le rappel des plaies d’Égypte et de la sortie d’Égypte (vv. 40-55), les nouvelles infidélités après l’entrée en Terre promise (vv. 56-64), puis une conclusion pleine d’espérance où Dieu choisit Sion et David pour conduire son peuple (vv. 65-72).
« Quand Dieu les frappait, ils le cherchaient, ils revenaient et se tournaient vers lui : ils se souvenaient que Dieu est leur rocher, et le Dieu Très-Haut, leur rédempteur » comme dans la première lecture où les Israélites murmurent, sont frappés par les serpents, reconnaissent leur péché et reviennent vers Dieu (Nb 21, 4-9).
Dans l’Évangile de Jean (3, 14-15), Jésus présente le serpent élevé par Moïse comme la figure de sa propre élévation sur la Croix. Le psaume permet de comprendre pourquoi cette élévation est nécessaire : non parce que Dieu voudrait punir l’homme, mais parce qu’il veut sauver un peuple incapable de demeurer fidèle par ses seules forces. La Croix devient ainsi le sommet de cette longue histoire de patience divine.
Ce que le psaume répète à propos d’Israël trouve son accomplissement dans le Christ : là où l’homme est infidèle, Dieu répond par une miséricorde plus grande encore. C’est pourquoi il trouve si naturellement sa place dans la liturgie de la Croix glorieuse : quand le psaume rappelle que Dieu connaît notre fragilité : "ils ne sont que chair", les Pères de l’Église verront dans cette compassion divine l’une des raisons profondes de l’Incarnation : le Verbe a voulu assumer cette chair fragile afin de la guérir de l’intérieur.
La dévotion au Très Précieux Sang, diffusée à partir des révélations privées attribuées à Barnabas Nwoye (Nigéria, à partir de 1995), s’inscrit dans une tradition beaucoup plus ancienne que les apparitions elles-mêmes. Les révélations invitent principalement à la conversion, à la réparation, à l’adoration du sacrifice du Christ et à l’intercession pour les pécheurs. L’Église a accordé un Nihil obstat et un Imprimatur au livre de prières (éditions du Parvis), ce qui signifie que son contenu ne contient rien de contraire à la foi ou aux mœurs. Cela ne constitue pas une reconnaissance officielle du caractère surnaturel des révélations.
Dans l’Ancien Testament, le sang est le signe de la vie donnée par Dieu : « Car la vie de la chair est dans le sang » (Lv 17,11). Lors de la première Pâque, le sang de l’agneau protège Israël de l’Ange exterminateur (Ex 12). Au Sinaï, Moïse asperge le peuple du sang de l’Alliance (Ex 24,8). Les prophètes annoncent ensuite une Alliance nouvelle qui purifiera définitivement le peuple.
Le Nouveau Testament révèle l’accomplissement de toutes ces figures.
Jean Baptiste désigne Jésus comme « l’Agneau de Dieu » (Jn 1,29).
Lors de la Cène, Jésus déclare : « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude » (Mc 14,24).
L’épître aux Hébreux donne : « Le sang du Christ purifiera notre conscience » (He 9,14).
Saint Pierre rappelle : « Vous avez été rachetés... par un sang précieux, celui d’un agneau sans défaut : le Christ » (1 P 1,18-19).
L’Apocalypse contemple les saints « qui ont lavé leurs robes dans le sang de l’Agneau » (Ap 7,14).
La dévotion de Barnabas reprend constamment cette vision biblique.
La première idée est la réparation. Le fidèle est invité à consoler le Cœur de Jésus blessé par les péchés du monde. Cette spiritualité rappelle celle développée après les révélations de Paray-le-Monial à sainte Marguerite-Marie.
La seconde est l’intercession. Les prières demandent que le Sang du Christ guérisse nos blessures, et l’on prie pour les familles, les malades, les mourants, les âmes du purgatoire, « Très précieux sang, sauvez le monde ! »
La troisième est la protection spirituelle. Les invocations au Précieux Sang demandent d’être délivré du péché, des tentations et de toute influence du Malin. Cette dimension est présente dans plusieurs prières traditionnelles de l’Église, Barnabas utilise un langage plus marqué, parlant par exemple des plans du royaume occulte et des ennemis de la foi.
Enfin, la dévotion insiste beaucoup sur la participation au sacrifice eucharistique. Le Sang du Christ n’est jamais séparé de la sainte Messe, qui rend présent l’unique sacrifice de la Croix.
Ainsi, la dévotion au Précieux Sang conduit à accueillir avec reconnaissance le prix de notre rédemption : « Ils l’ont vaincu [Satan] grâce au sang de l’Agneau » (Ap 12,11). Et l’on peut ainsi dire que cette dévotion développe les harmoniques de la fête de la Croix glorieuse.
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Deuxième lecture (Ph 2, 6-11)
Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix. C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père. – Parole du Seigneur.
Quelques mots sur l’origine de la fête du 14 septembre.
En 326-328, selon la tradition ancienne, sainte Hélène, mère de l’empereur Constantin, effectue un pèlerinage à Jérusalem. Les traditions (rapportées par Rufin d’Aquilée, Socrate le Scolastique et Théodoret) racontent qu’elle découvre le lieu du Golgotha et les restes de la Croix du Christ, après que le temple païen construit par Hadrien eut été détruit. Les récits divergent sur les détails, mais ils témoignent tous de l’importance prise très tôt par cette mémoire. L’empereur Constantin fait alors construire l’Anastasis (le Saint-Sépulcre) et le 14 septembre devient la fête de la Dédicace de la basilique du Saint-Sépulcre. Très rapidement, la mémoire de la Croix découverte par Hélène s’associe à cette célébration.
Un second événement donne à la fête sa portée universelle. En 614, les Perses s’emparent de Jérusalem et emportent la relique de la Croix. Après la victoire de l’empereur byzantin Héraclius, celle-ci est restituée à Jérusalem en 629 ou 630. La tradition raconte qu’Héraclius voulut porter solennellement la Croix avec ses vêtements impériaux, mais qu’il ne put avancer avant d’avoir quitté ses insignes de puissance pour marcher humblement comme le Christ.
À partir du VIIᵉ siècle, les deux souvenirs — la dédicace de la basilique du Saint-Sépulcre et la restitution de la Croix — fusionnent dans une unique célébration : l’Exaltation (ou Glorification) de la Sainte Croix.
En Orient, cette fête est l’une des douze grandes fêtes de l’année liturgique. Le rite central est l’élévation solennelle de la Croix par l’évêque, qui la présente aux quatre points cardinaux pendant que l’assemblée chante plusieurs fois : « Seigneur, prends pitié ».
En Occident, la fête est attestée à Rome dès le VIIᵉ siècle et prend progressivement le nom de Fête de la Croix glorieuse ou Exaltation de la Sainte Croix. Elle célèbre moins un objet qu’un mystère : la victoire du Christ par sa Croix.
Venons-en à la deuxième lecture. La plupart des exégètes s’accordent à penser que saint Paul reprend ici une hymne liturgique déjà chantée par les premières communautés chrétiennes, qu’il insère dans son exhortation à l’unité et à l’humilité (Ph 2, 1-5).
Le verset 5, que la liturgie de ce jour ne dit pas, donne « Ayez en vous les sentiments qui étaient en Jésus-Christ », et, par conséquent, les versets 6 à 11 disent quelque chose qui est imitable.
v. 6. « Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu ». L’araméen donne : le Christ Jésus « à la ressemblance de Dieu baḏmūṯā dălāhā » ; dmā signifie le sang ; dmā est aussi le verbe ressembler ; dmūṯā signifie image, forme, figure, type, exemple ; « baḏmūṯā » est une expression qui signifie « dans [ba] » et « dmūṯā » la ressemblance, la forme[1]. Souvent, on voit dans ce verset 6 la description de l’Incarnation du Fils de Dieu et de sa préexistence, il est vrai que le Christ est de nature divine et qu’il est préexistant, mais ce verset le décrit plutôt comme un nouvel Adam, car déjà Adam est créé « à la ressemblance [baḏmūṯā] de Dieu » (Gn 1,26). La différence, c’est que le Christ Jésus se reçoit du Père, il ne fait pas le péché d’Adam et Éve, qui, après avoir été créé « à la ressemblance [baḏmūṯā] de Dieu » prennent le fruit défendu pour devenir comme (ayḵ) des dieux (Gn 3,5). L’hymne des Philippiens a le mot « ḥṭūpyā : vol ou extorsion ». Le Christ n’avait pas pensé à voler ou extorquer l’existence à l’égal (peḥmā) de Dieu. L’idée est ici de devenir un modèle pour les hommes, de sorte que saint Paul puisse dire : « Ayez en vous les sentiments qui étaient en Jésus-Christ » (v. 5).
V. 7 : « Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes ». Le texte araméen a d’abord le verbe « vider sarreq » : il se vida, il se vide de la puissance et de la gloire attachées à sa nature divine – le latin exinanivit, le grec εκενωσεν qui donne le nom « kénose ». Le texte araméen continue avec le verbe nsab, prendre ou recevoir, et le nom dmūṯā de tout à l’heure[2] : il prit ou il reçut la forme d’un serviteur, il devint consanguin d’un serviteur, ou l’exemple d’un serviteur.
L’araméen continue en reprenant encore « baḏmūṯā à la ressemblance » : il fut comme les hommes, comme l’exemple d’un homme, on a dit que dmūṯā dérive du mot dmā le sang : il fut consanguin aux hommes[3].
V. 8 : « Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix. »
v. 9 « C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame : ‘Jésus Christ est Seigneur’ à la gloire de Dieu le Père ».
Ici, en araméen, le mot « Seigneur » n’est pas simplement « mārā », mais « māryā », avec un « yod », c’est le mot utilisé comme équivalent du tétragramme, le nom de Dieu. Saint Paul cite explicitement Isaïe 45,23, où Dieu déclare : « Devant moi tout genou fléchira ». Ce qui était dit du Dieu d’Israël est désormais appliqué au Christ.
Tous les êtres sont alors invités à fléchir le genou : « au ciel, sur terre et aux enfers » ; cette triple expression désigne la totalité de la création : les anges (au ciel), les hommes (sur terre) et même le monde des morts (les enfers désignent le Shéol, ce n’est pas l’enfer de Satan et des damnés). Toute la création reconnaît désormais la souveraineté du Christ.
Jésus aime l’humilité. L’abaissement du Christ nous fait penser à la graine de moutarde qui est la plus petite des graines, mais qui grandit et qui devient la plus grande plante potagère ou même un grand arbre (Mt 13,31-32 ; Mc 4,30-32 ; Lc 13,18-19). Mais il n’y a pas d’humilité vraie sans la confiance. L’humilité sans la confiance est une fausse vertu. En effet, si, sans l’esprit de foi, on voit ses limites et ses incapacités, on sera porté au découragement et même à ne plus faire un seul pas sur le chemin du bien. Saint Paul nous invite à avoir les sentiments du Christ en s’appuyant sur Jésus, dans un esprit de foi, ce qui conduit à connaître son propre néant mais en même temps à connaître Jésus et à pouvoir agir avec son aide, en étant rempli d’espérance parce que Jésus se donne à nous, en s’immergeant dans l’amour divin pour ne plus faire qu’un avec Dieu.
Évangile (Jn 3, 13-17)
Le témoignage primitif de Pierre et Jean, Imprimatur, Préface Mgr Mirkis (Irak) Parole et Silence, Paris 2023.
Jean, L’évangile en filet. L’oralité d’un texte à vivre. (Préface Mgr Mirkis – Irak) Editions Parole et Silence. 8 décembre 2020.
« 13 Et personne n’est monté aux Cieux, / sinon celui qui est descendu des Cieux :
le Fils de l’homme, / celui qui est dans les Cieux.
14 Et comme Moïse éleva le serpent dans le désert, / ainsi va être élevé le Fils de l’homme.
15 Pour que tout homme qui croit en lui, / ne périsse pas ;
mais qu’il ait / la vie qui est pour toujours.
16 C’est ainsi que Dieu a tant aimé le monde, / qu’il a donné son Fils Unique
pour que quiconque croit en Lui, / ne périsse pas ;
mais qu’il ait / la vie qui est pour toujours.
17 Dieu n’a pas, en effet, envoyé son Fils dans le monde pour qu’il juge le monde, / mais pour que le monde vive par lui. »
La première affirmation de Jésus à Nicodème est solennelle :
« 13 Nul n’est monté aux Cieux, / sinon celui qui est descendu des Cieux :
le Fils de l’homme, / celui qui est dans les Cieux. »
Jésus affirme sa préexistence divine et dit qu’il est le seul médiateur entre Dieu et les hommes. Le Fils est le seul qui puisse révéler les réalités divines parce qu’il est lui-même Dieu fait homme. Lui seul connaît pleinement le Père parce qu’il vient du Père. Le Christ est descendu parce qu’il a assumé notre condition humaine sans cesser de demeurer auprès du Père.
« 14 Et comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi va être élevé le Fils de l’homme. » C’est Jésus lui-même qui donne la clé de lecture de Nb 21,4-9. Dans le désert, les Israélites étaient guéris en regardant avec foi le serpent élevé sur un mât. De même, le salut sera désormais donné à ceux qui regarderont avec foi le Crucifié.
« 15 Pour que tout homme qui croit en lui, / ne périsse pas ;
mais qu’il ait / la vie qui est pour toujours. »
Le serpent de bronze ne sauve pas par lui-même. Le Livre de la Sagesse l’avait déjà précisé : « Celui qui se tournait vers ce signe était sauvé, non par ce qu’il regardait, mais par toi, Sauveur de tous » (Sg 16,7). De même, le Crucifix n’est jamais un objet magique ; il renvoie toujours au Christ vivant.
« 16 C’est ainsi que Dieu a tant aimé le monde, / qu’il a donné son Fils Unique »
Toute l’initiative vient du Père. La Croix n’est pas le moyen par lequel Jésus convainc un Père en colère de pardonner. C’est le Père lui-même qui offre son Fils par amour. L’amour du Père est donc d’autant plus extraordinaire qu’il s’adresse à un monde qui le refuse.
« 16 Pour que tout homme qui croit en lui, / ne périsse pas ;
mais qu’il ait / la vie qui est pour toujours. »
Seule la Pshitta répète mot pour mot ce refrain, la Pshitta témoigne ainsi du fait que l’évangile était composée pour être mémorisée et proclamée par cœur.
Croire ne consiste pas seulement à admettre une vérité doctrinale ; c’est entrer dans une relation vivante avec le Christ. La foi est déjà le commencement de la vie éternelle. Cette vie éternelle, on peut aussi traduire de l’araméen « la vie qui est pour toujours » n’est pas seulement une promesse pour l’au-delà : elle commence dès maintenant dans la communion avec le Christ.
« 17 Dieu n’a pas, en effet, envoyé son Fils dans le monde pour qu’il juge le monde, / mais pour que le monde vive par lui. »
La première venue du Christ est entièrement orientée vers le salut.
Saint Jean Chrysostome s’interroge : « Mais pourquoi [Jésus] n’a-t-il pas clairement dit qu’il devait être crucifié, et a-t-il renvoyé ses auditeurs à l’ancienne figure [celle du serpent de bronze] ? Premièrement pour leur montrer la liaison et la concorde qu’il y a entre l’Ancien et le Nouveau Testament, et leur apprendre que ce qui s’est passé dans l’un, n’est pas contraire à ce qui se passe dans l’autre. En second lieu, afin que vous compreniez vous-mêmes et que vous soyez bien persuadés qu’il n’est pas allé à la mort malgré lui; de plus que cette mort ne lui fait aucun tort, et enfin que c’est par elle qu’il procure le salut de plusieurs » (Chrysostome, Homélies sur Jean, homélie 27,2)
Ainsi, pour la fête de la Croix glorieuse, cet Évangile donne son unité à toutes les lectures. Le serpent élevé dans le désert devient la figure du Christ élevé sur la Croix. Le psaume rappelle que Dieu répond à l’infidélité humaine par la miséricorde. L’hymne aux Philippiens montre que l’abaissement du Christ conduit à son exaltation. Enfin, saint Jean révèle le sens ultime de cette élévation : la Croix est la manifestation suprême de l’amour du Père.
Nous pouvons encore approfondir cet évangile, en considérant, suivant la démonstration que j’ai effectuée dans mon ouvrage « Jean, l’évangile en filet » (Parole et Silence 2020), que l’évangile de Jean est un filet d’oralité, avec six fils méditatifs verticaux sur le schéma, et le dialogue de Jésus avec Nicodème inaugure le fil « E ».
Dans ce fil d’oralité, on trouve l’épisode où des hommes des nations qui étaient montés à la fête cherchent à voir Jésus (Jn 12, 20-21). C’est alors que Jésus dit : « L’heure est venue / que soit glorifié le Fils de l’homme » (Jn 12, 23) ; il appelle alors à perdre sa vie pour la trouver (Jn 12, 25) ; perdre sa vie, en faire un don, c’est la trouver.
Jésus dit : « Père, / glorifie ton Nom !’
Et une voix fut entendue / depuis les Cieux :
‘J’ai glorifié / et encore je glorifie !’ » (Jn 12, 28)
Jésus ne cherche pas son accroissement personnel (vivre plus longtemps, faire plus de miracles), son désir est tout entier vers la source : « Père, glorifie ton nom ! ». L’union de la volonté humaine du Christ avec la volonté divine permet au Père de donner à Jésus gloire, c’est-à-dire rayonnement, poids, louange, noblesse. Du Ciel vint une voix : « J’ai glorifié et encore je glorifie ! » (Jn 12, 28). Or, précise Jésus, cette voix du Ciel, « c’est pour vous ! » (Jn 12, 30).
La voix céleste, en explicitant la divinité du Christ, donne le sens théologique de la Passion. Parce que le Christ est Homme et Dieu, il offre dans sa Passion l’ultime pardon du rejet de Dieu par les hommes.
Dans le même fil d’oralité, on a la scène où, sous la croix dont l’écriteau proclame la royauté du Christ, se tient le disciple qui renaît, accueillant la mère de Jésus comme sa mère. Marie est d’abord désignée comme Mère (Jn 19, 25), elle est la mère de l’Envoyé du Père, la mère du Verbe. Ce mystère de « l’Incarnation », conduit aux « noces » de l’Alliance à la Croix. Ici, il est important que Marie soit appelée « Femme » (Jn 19, 26). En tant que Femme, elle a une vocation spécifique d’Épouse qu’aucun homme ne peut figurer liturgiquement. Puis de nouveau, Marie est « mère » (Jn 19, 27). Elle est la mère du disciple bien-aimé représentant l’apôtre prêtre, elle est aussi la mère des hommes dont elle peut prendre soin à travers une relation personnelle. Ce qui montre le sens de la parole de Jésus à Nicodème : « Amen Amen, je te le dis, à moins de naître d’Eau et d’Esprit, nul ne peut entrer dans le Royaume de Dieu. » (Jn 3, 5).
Date de dernière mise à jour : 03/08/2026