18e dimanche ordinaire A

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Et Radio fidélité, et radio Ecclésia

 

Première lecture (Is 55,1-3)

Psaume (Ps 144 (145), 8-9, 15-16, 17-18)

Deuxième lecture (Rm 8,35.37-39)

Évangile (Mt 14,13-21)

 

Première lecture (Is 55,1-3)

« Ainsi parle le Seigneur : Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau ! Même si vous n’avez pas d’argent, venez acheter et consommer, venez acheter du vin et du lait sans argent, sans rien payer. Pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas, vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ? Écoutez-moi bien, et vous mangerez de bonnes choses, vous vous régalerez de viandes savoureuses ! Prêtez l’oreille ! Venez à moi ! Écoutez, et vous vivrez. Je m’engagerai envers vous par une alliance éternelle : ce sont les bienfaits garantis à David. » – Acclamons la Parole de Dieu.

Dans ces versets, Dieu ne se présente pas comme celui qui réclame d’abord, mais comme celui qui invite. Il appelle les assoiffés, les pauvres. Son don est gratuit : l’eau, le vin, le lait, la vie même.

Ce passage d’Isaïe est généralement rattaché à la grande section d’Isaïe 40–55, souvent appelée le « Deuxième Isaïe » ou le livre de la consolation. Il s’adresse à un peuple blessé par la défaite, l’éloignement de sa terre, la destruction du Temple et l’effondrement de la dynastie royale de David au VIe siècle avant Jésus-Christ. L’oracle date du temps où les Judéens déportés peuvent espérer un retour à Jérusalem.

L’invitation adressée aux « assoiffés » exprime donc plus qu’un besoin matériel. Dans une région où l’eau est précieuse, l’eau, le vin et le lait évoquent une vie retrouvée, féconde et heureuse. Le peuple exilé a connu le manque, l’humiliation et l’incertitude ; Dieu lui annonce que la restauration ne sera pas le fruit de sa richesse ou de ses propres forces. « Sans argent, sans rien payer » signifie que le salut est un don de Dieu, une grâce offerte à ceux qui se tournent vers lui.

La question « Pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas ? » vise probablement les faux appuis auxquels les exilés pourraient être tentés de s’attacher : les sécurités économiques de Babylone, les cultes étrangers ou toute recherche de bonheur qui éloigne du Dieu d’Israël. Le prophète ne condamne pas le travail ou les biens, mais il rappelle qu’aucune réussite humaine ne peut remplacer la fidélité à Dieu ni rassasier le désir profond de vivre. C’est très actuel, nous sommes nous aussi tentés de rechercher de faux appuis, mais le prophète nous ramène à la source véritable.

La dernière promesse est décisive : Dieu annonce une « alliance éternelle », liée aux « bienfaits garantis à David ». La monarchie davidique semblait pourtant définitivement brisée depuis la prise de Jérusalem par les Babyloniens en 587/586 avant Jésus-Christ. Isaïe affirme que l’engagement de Dieu envers David n’est pas annulé par la catastrophe.

Ce texte est donc une parole de consolation et de conversion. Dieu appelle les exilés à quitter ce qui les enferme, à écouter sa parole et à accueillir gratuitement la vie qu’il promet. Le retour d’exil n’est pas seulement un déplacement géographique vers Jérusalem : il est présenté comme un renouveau de l’alliance, une recréation du peuple autour de la fidélité de Dieu.

Ce texte d’Isaïe ouvre ainsi l’horizon de l’Évangile. Dans le Christ, cette invitation prend un visage. Lors de la multiplication des pains, Jésus voit la foule fatiguée et affamée ; il ne la renvoie pas vide. À partir de quelques pains et de quelques poissons offerts, il nourrit tous ceux qui sont là, et il en reste encore. Ce geste révèle que le Royaume de Dieu n’est pas fondé sur la rareté, la peur de manquer ou le calcul, mais sur la surabondance de la miséricorde.

La parole d’Isaïe demande : « Pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas ? » Elle rejoint nos faims les plus intérieures : le désir d’être aimé, pardonné, reconnu, réconcilié, de trouver un sens à notre vie. Le Christ ne promet pas seulement de combler une faim matérielle ; il se donne lui-même comme le pain véritable, celui qui nourrit le cœur et conduit à la vie éternelle. Dans l’Eucharistie, cette promesse demeure actuelle : nous venons pauvres et assoiffés, et nous recevons gratuitement le Pain de la vie.

Pour saint Pierre-Julien Eymard, Jésus au Saint-Sacrement est le don gratuit et toujours présent de Dieu : celui qui vient à l’Eucharistie ne rencontre pas seulement un souvenir ou un symbole, mais le Christ vivant qui nourrit, console et transforme. La soif d’Isaïe devient ainsi la soif de Dieu, et l’invitation « venez à moi » devient un appel à venir auprès de Jésus eucharistique, à l’adorer et à recevoir de lui la vie. On peut résumer son intuition ainsi : l’Eucharistie est le lieu où le Christ continue de dire à l’âme : « Viens ; je suis ton pain, ta force et ta joie. » Saint Pierre-Julien Eymard insiste sur le fait que le chrétien ne doit pas chercher sa consolation ultime dans les biens qui passent, mais dans la présence du Christ donné. Cela rejoint directement Isaïe : « Pourquoi vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ? » L’adoration eucharistique devient alors une réponse de foi à l’invitation divine ; elle est le mouvement de celui qui reconnaît que seul le Christ peut rassasier durablement.[1]

L’accomplissement le plus explicite d’Isaïe 55, 1-3 se trouve à la fin de l’Apocalypse. La grande invitation prophétique — « Vous tous qui avez soif, venez » — devient l’appel universel lancé par l’Esprit et l’Église-Épouse : « Que celui qui a soif vienne ; que celui qui le veut reçoive gratuitement l’eau de la vie » (Ap 22,17). Ce qui était annoncé au peuple de l’exil est alors porté à son terme dans la Jérusalem nouvelle. L’eau n’est plus seulement une image de restauration : elle est « l’eau de la vie », qui jaillit du trône de Dieu et de l’Agneau (Ap 22,1). Dieu dit également : « À celui qui a soif, je donnerai de la source de l’eau de la vie, gratuitement » (Ap 21,6). La gratuité d’Isaïe — « sans argent, sans rien payer » — est donc pleinement reprise : le salut est le don définitif de Dieu, obtenu par l’Agneau immolé et offert à tous.

La promesse de nourriture et de joie trouve aussi son accomplissement dans le repas eschatologique de l’Agneau : « Heureux les invités au repas des noces de l’Agneau » (Ap 19,9). Le vin et le lait d’Isaïe, signes d’abondance et de bonheur, conduisent à cette communion définitive où Dieu demeure avec les hommes. L’alliance éternelle annoncée en Isaïe 55,3 apparaît alors accomplie comme l’union nuptiale du Christ, l’Agneau, avec son peuple. L’Apocalypse nomme Jésus « le rejeton et la descendance de David » (Ap 22,16) : en lui, les promesses faites à David deviennent universelles et éternelles. 

Vous aurez compris que l’oracle d’Isaïe 55,1-3 a donc un accomplissement en Jésus, quand il est venu, puis dans l’Eucharistie, et il aura encore un accomplissement total lors de la venue glorieuse du Christ, comme nous l’a dit l’Apocalypse.

 

Psaume (Ps 144 (145), 8-9, 15-16, 17-18)

« Le Seigneur est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour ; la bonté du Seigneur est pour tous, sa tendresse, pour toutes ses œuvres. Les yeux sur toi, tous, ils espèrent : tu leur donnes la nourriture au temps voulu ; tu ouvres ta main : tu rassasies avec bonté tout ce qui vit. Le Seigneur est juste en toutes ses voies, fidèle en tout ce qu’il fait. Il est proche de tous ceux qui l’invoquent, de tous ceux qui l’invoquent en vérité. »

Ce psaume comporte une bénédiction générale pour toutes les œuvres du Seigneur, le soleil, les étoiles, les océans, les plantes, les animaux, l’être humain. Le psaume comporte aussi une bénédiction particulière pour les « exploits » du Seigneur, c’est-à-dire son action dans l’histoire.

Dans la Bible, le psaume est intitulé « Louange de David » et son sens historique se lit par exemple quand David adressa à Dieu un cantique pour le bénir de l’avoir délivré de tous ses ennemis (2Samuel 22).

De plus, le psaume fait le portrait de Dieu : « Le Seigneur est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour » (Ps 144,8). Et ce portrait divin rappelle, mot pour mot, la présentation que Dieu avait faite de lui-même au Sinaï : « Le Seigneur [YHWH] passa devant lui [Moïse] et il cria : "[YHWH] Yahvé, [YHWH] Yahvé, Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, riche en grâce et en fidélité ; […] 8 Aussitôt Moïse tomba à genoux sur le sol et se prosterna, 9 puis il dit : "Si vraiment, Seigneur, j’ai trouvé grâce à tes yeux, que mon Seigneur veuille bien aller au milieu de nous, bien que ce soit un peuple à la nuque raide, pardonne nos fautes et nos péchés et fais de nous ton héritage." » (Exode 34, 6, 8-9).

Nous passons ensuite du sens historique au sens moral (cf. CEC 118). Aujourd’hui, je suis invité à me laisser aimer, à me faire pardonner, à être consolé. « Le Seigneur est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour ». Ensuite, à mon tour, je suis invité à aimer les autres et à avoir de la tendresse pour mon entourage, car « la bonté du Seigneur est pour tous, sa tendresse, pour toutes ses œuvres ».

Le catéchisme nous dit que l’Écriture a aussi un sens allégorique. « L’allégorie enseigne ce que tu crois » (CEC 118). Jésus-Christ est le Fils de David, ou plutôt le Seigneur de David (Mc 12,36) c’est à partir de lui et c’est avec lui que nous prions les psaumes. Dans le Traité contre les hérésies, Irénée de Lyon insiste sur le fait que Dieu ne sauve pas l’être humain en le faisant sortir de son histoire ou de sa condition corporelle. Contre les courants gnostiques, qui méprisaient souvent la matière et opposaient le Dieu créateur au Dieu sauveur, Irénée affirme l’unité du dessein divin : le Dieu qui crée est aussi celui qui sauve. Dieu est « proche » parce qu’il s’est rendu proche en Jésus-Christ. Le Christ, vrai Dieu et vrai homme, est venu rejoindre l’humanité là où elle est, afin de la conduire à la vie.

Le verset 18 ne promet pas que l’épreuve disparaîtra immédiatement. Il affirme quelque chose de plus profond : dans la faillite, la maladie, le deuil, l’angoisse ou l’humiliation, Dieu n’est pas loin. Il est proche de celui qui l’invoque. Cette proximité peut être difficile à sentir lorsque tout s’effondre, mais elle ne dépend pas de notre réussite, de notre force ni même de notre capacité à bien prier. Elle commence là où une personne ose dire, avec vérité : « Seigneur, je n’en peux plus », « Aide-moi », « Je ne comprends pas », « Reste avec moi ».

« L’invoquer en vérité » ne signifie pas réciter des paroles parfaites ni avoir une foi sans faille. C’est se présenter devant Dieu sans masque. Dans l’épreuve financière, par exemple, il peut y avoir de la honte, de la colère, la peur de l’avenir, le sentiment d’avoir échoué ou d’être abandonné. Le psaume autorise à porter tout cela devant Dieu. La prière vraie n’efface pas ces sentiments : elle les dépose dans les mains de Celui qui les connaît déjà. Dieu est proche non pas seulement de la personne qui tient debout, mais aussi de celle qui tombe et qui appelle.

Sainte Thérèse d’Avila dit Nada te turbe : « Que rien ne te trouble, que rien ne t’effraie ; tout passe, Dieu ne change pas. La patience obtient tout ; qui possède Dieu ne manque de rien : Dieu seul suffit. » Cette parole ne minimise pas la souffrance ; elle rappelle que, lorsque les sécurités extérieures manquent, Dieu demeure. Sa présence ne remplace pas mécaniquement ce qui a été perdu, mais elle empêche la détresse d’avoir le dernier mot.

Saint Jean de la Croix aide à entendre ce psaume au cœur même de la nuit. Emprisonné et maltraité par ses propres frères religieux, il a écrit sur la « nuit obscure », ce temps où Dieu semble absent. Pour lui, l’absence ressentie n’est pas nécessairement l’absence réelle. La foi peut continuer à appeler Dieu dans l’obscurité, sans comprendre et sans consolation. Invoquer Dieu en vérité, c’est parfois seulement demeurer tourné vers lui quand on ne perçoit plus rien.

Sainte Julienne de Norwich a connu une grave maladie et a vécu dans une Angleterre marquée par les épidémies et l’instabilité. Dans ses Révélations de l’amour divin, elle contemple un Dieu qui ne méprise jamais la fragilité humaine. Sa formule célèbre, « Tout ira bien », ne doit pas être entendue comme une garantie que chaque situation se résoudra comme nous le souhaitons ; elle confesse que l’amour de Dieu est plus profond que le mal et qu’il peut conduire, même à travers ce qui paraît perdu, vers une vie renouvelée.

Saint Charles de Foucauld propose une prière qui rejoint particulièrement ceux qui n’ont plus de prise sur les événements : « Mon Père, je m’abandonne à toi. » Cet abandon n’est pas une résignation passive. Il peut devenir une manière de dire : « Je fais ce que je peux aujourd’hui, je cherche de l’aide, je prends les décisions nécessaires, mais je refuse de croire que ma valeur dépend de ce que je possède ou de ce que j’ai réussi. »

Enfin, dit le catéchisme, « L’anagogie enseigne ce vers quoi tu tends » (CEC 118). Ainsi, le verset 17 : « Le Seigneur est juste en toutes ses voies, fidèle en tout ce qu’il fait » peut s’entendre avec le grand thème de la « récapitulation » développé par saint Irénée : dans le Christ, Dieu reprend et restaure toute l’histoire humaine. Le Fils assume notre condition pour la guérir de l’intérieur, l’âme et le corps, l’homme tout entier. Cela rejoint Ap 21,5 : « Voici que je fais toutes choses nouvelles ». L’Apocalypse ne décrit pas l’évasion hors de la création, mais la création renouvelée ; saint Irénée y reconnaîtrait l’achèvement du projet de Dieu, lorsque l’humanité vivra pleinement de sa communion avec lui.

Si l’on part du verset 18 — « Il est proche de tous ceux qui l’invoquent, de tous ceux qui l’invoquent en vérité » — le lien avec l’Apocalypse apparaît dans la promesse finale de la présence de Dieu : « Voici la demeure de Dieu avec les hommes ; il demeurera avec eux » (Ap 21,3). C’est ce vers quoi nous tendons.

Le psaume confesse une proximité déjà donnée à celui qui prie, mais il a aussi un sens anagogique, c’est-à-dire un accomplissement définitif donné par l’Apocalypse, lors du retour du Christ. 

Deuxième lecture (Rm 8,35.37-39)

« Frères, qui pourra nous séparer de l’amour du Christ ? la détresse ? l’angoisse ? la persécution ? la faim ? le dénuement ? le danger ? le glaive ? Mais, en tout cela nous sommes les grands vainqueurs grâce à celui qui nous a aimés. J’en ai la certitude : ni la mort ni la vie, ni les anges ni les Principautés célestes, ni le présent ni l’avenir, ni les Puissances, ni les hauteurs, ni les abîmes, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur. » – Parole du Seigneur.

Ici, saint Paul de Tarse parle à partir de sa propre vie, il a connu ce qu’il énumère. Dans sa deuxième lettre aux Corinthiens, il évoque les emprisonnements, les coups, les naufrages, les dangers de route, la faim, la soif et les nuits sans sommeil (2 Co 11,23-27), et pourtant il affirme que le Christ ne l’a pas abandonné.

Dans tout ce passage, l’amour du Christ est en araméen ḥūbbā, l’amour ardent.

Et rien ne peut en séparer. Pas la détresse ou tribulation ; on a ensuite le mot ḥḇūšyā qui dérive du verbe emprisonner, confiner, contraindre et qui peut évoquer une situation sans issue. La persécution est l’hostilité subie à cause de la foi. La faim et le dénuement rappellent que la foi ne met pas à l’abri de la pauvreté ou de la fragilité matérielle. Le danger et le glaive désignent enfin les menaces qui pèsent sur la vie elle-même.

La liturgie a omis le verset 36 : « selon qu’il est écrit : C’est à cause de toi qu’on nous met à mort tout le jour, qu’on nous regarde comme des brebis destinées à la boucherie. » Ce verset provient de Psaumes 44 (43) – 44,23 dans la numérotation hébraïque ; 43,23 dans la Septante et la Vulgate. Saint Paul reprend ce verset pour montrer que la souffrance des croyants n’est pas une preuve de l’abandon de Dieu. Avec finesse, saint Jean Chrysostome observe qu’on ne peut mourir qu’une seule fois ; mais « Dieu cependant nous donne la faculté de mourir tous les jours, si nous le voulons. D’où il suit clairement que nous aurons, à l’heure du départ, autant de couronnes que nous aurons vécu de jours » (homélie 15 sur la Lettre aux Romains)

Le mot araméen zakkāyīnan signifie « nous sommes victorieux, innocents, purs » Le mot grec hypernikômen signifie littéralement : « nous sommes plus que vainqueurs ». Cela ne signifie pas que les croyants remportent toujours une victoire visible, financière ou sociale. Cette victoire est celle de l’amour reçu : la souffrance peut blesser, déstabiliser et même conduire à la mort, mais elle ne peut pas détruire le lien que le Christ a établi avec ceux qu’il aime. Paul ne dit pas : « Nous vainquons grâce à notre force », mais « grâce à celui qui nous a aimés ». La victoire chrétienne est d’abord une communion qui demeure.

Ensuite, saint Paul énumère « ni la mort ni la vie ». La mort, qui semble rompre tout lien, ne peut rompre l’amour du Christ ressuscité. La vie elle-même peut devenir lourde, confuse ou menacée ; elle non plus n’échappe pas à cet amour. « Ni le présent ni l’avenir » : le présent peut être insupportable et l’avenir inquiétant, mais aucun temps n’est hors de la fidélité de Dieu. « Ni les anges ni les Principautés célestes… ni les Puissances, ni les hauteurs, ni les abîmes, ni aucune autre créature » désignent les forces spirituelles ou cosmiques, visibles ou invisibles, rien n’est au-dessus du Christ.

 « Dieu est plus intime à moi-même que moi-même » dit saint Augustin (cf. Les Confessions (III, 6, 11) : l’amour de Dieu ne dépend pas de circonstances extérieures favorables ; il rejoint l’être humain au plus profond de lui-même, y compris lorsqu’il ne parvient plus à percevoir cette présence.

Saint Jean Chrysostome, écrit : « Voyez la prudence de Paul : Il ne parle point des pièges où nous tombons tous les jours, de l’amour des richesses, de la passion de la gloire, de la tyrannie de la colère ; mais de choses bien plus tyranniques, qui font violence à la nature elle-même, qui ébranlent souvent malgré nous la fermeté du caractère, à savoir les tribulations et les angoisses. Bien que l’on puisse compter toutes ses expressions, néanmoins chacune d’elle renferme des milliers d’épreuves; ainsi quand il parle d’affliction, il entend la prison, les chaînes, la calomnie, l’exil, toutes les misères ; d’un mot il parcourt un vaste océan de périls, d’une seule expression il indique tout ce qu’il y a de pénible pour l’homme. Et cependant il brave tout cela. Aussi procède-t-il par interrogation, comme si la contradiction était impossible, puisque rien ne peut séparer de l’objet de son amour celui qui est aimé à ce point et qui jouit du soin d’une telle Providence. […]

Et non seulement nous triomphons, mais nous faisons plus que triompher, c’est-à-dire que nous remportons la victoire avec une extrême facilité, sans fatigues et sans peines. Et ce n’est pas en souffrant réellement, mais par la simple disposition à souffrir, que nous dressons des trophées contre nos ennemis. Et cela est juste : car c’est Dieu qui combat avec nous. Ne faites donc aucune difficulté de croire que, flagellés, nous sommes vainqueurs de ceux qui nous flagellent ; que, proscrits, nous dominons ceux qui nous proscrivent ; que, mourants, nous supplantons ceux qui vivent. Une fois supposé la puissance de Dieu et son amour pour nous, rien ne s’oppose à ce que ces choses étonnantes, incroyables, aient lieu, et que le triomphe soit éclatant. Et ils ne remportaient pas une simple victoire, mais une victoire miraculeuse, en sorte que leurs ennemis comprissent qu’ils faisaient la guerre non plus à des hommes, mais à la puissance invincible. Voyez-vous les Juifs les tenir au milieu d’eux, puis hésiter et dire : ‘Que ferons-nous à ces hommes ?’ (Ac 4,16) Et voilà la merveille : c’est que, les retenant, les regardant comme coupables, les jetant dans les fers, les frappant, ils étaient dans l’embarras et dans l’incertitude, et se trouvaient vaincus par ceux mêmes par qui ils espéraient vaincre. Ni le tyran, ni les bourreaux, ni les légions infernales, ni le démon lui-même ne purent triompher d’eux; la défaite fut complète; on vit tourner à leur profit les moyens mêmes qu’on employait contre eux. Aussi l’apôtre dit-il : ‘Nous sommes plus que vainqueurs’. Puis, paraphrasant les versets 37-39, « ni la mort ni la vie, ni les anges ni les Principautés célestes, ni le présent ni l’avenir, ni les Puissances, ni les hauteurs, ni les abîmes, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur », saint Jean Chrysostome met sur les lèvres de Paul ces mots : « À quoi bon me parler de tel ou tel roi terrestre, de tel ou tel consul ? Quand vous me parleriez des anges et de toutes les puissances célestes, de tout ce qui est, de tout ce qui sera, de tout ce qui est sur la terre ou dans les cieux, de tout ce qui est sous la terre ou au-dessus des cieux, tout me semblerait peu de chose en comparaison de cet amour. Et comme si cela ne suffisait pas encore à exprimer son amour, il y ajoute autre chose, en disant : ‘Ni aucune autre créature’, c’est-à-dire : aucune autre création aussi grande que celle que nous voyons, aussi grande qu’on puisse l’imaginer, rien ne me détachera de cet amour. » (Saint Jean Chrysostome, Homélies sur l’Épître aux Romains, Homélie XV)

Thérèse de Lisieux, dans son Acte d’offrande à l’Amour miséricordieux, écrit : « Je veux, ô mon Bien-Aimé, à chaque battement de mon cœur, vous renouveler cette offrande un nombre infini de fois. » Sa fragilité physique et intérieure ne devient pas une objection à l’amour de Dieu ; elle devient le lieu où elle choisit de recevoir cet amour et de s’y remettre.

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Évangile (Mt 14,13-21)

Françoise Breynaert, L’évangile selon saint Matthieu, un collier d’oralité en pendentif en lien avec le calendrier synagogal. Traduction depuis la Pshitta. Préface Mgr Mirkis (Irak) ; Mgr Dufour (France) et Mgr Kazadi (Congo RDC). Parole et Silence, juin 2026.

Françoise Breynaert, L’évangile selon saint Matthieu, pour la proclamation orale. Traduction depuis la Pshitta. Imprimatur de la conférence des évêques de France. L’Harmattan 2026. 

13 Or quand Jésus l’entendit [la nouvelle de la mort de Jean le Baptiste] / il se retira de là,

en barque, / vers un lieu désert, seul.

Or, quand les foules l’entendirent, / elles allèrent derrière lui,

par la terre, / depuis les villes.

14 Et Jésus sortit, / et vit les foules nombreuses ;

et il fut pris de pitié pour elles, / et guérit leurs malades.

––––

15 Quand donc ce fut le soir,

ses disciples s’approchèrent de lui / et lui dirent :

‘L’endroit est désert / et le temps s’est écoulé,

libère les foules de gens pour qu’ils aillent aux villages / et qu’ils achètent de la nourriture.’

16 Or lui, / il leur dit :

‘Il n’ont pas besoin d’aller : / donnez-leur vous-mêmes à manger !’

17 Alors, eux, / ils lui dirent :

‘Nous n’avons ici que cinq galettes / et deux poissons !’

18 Jésus leur dit : / ‘Apportez-les moi ici !’

19 Et il commanda aux foules de s’installer par terre.

Et il prit ces cinq pains et deux poissons, / et regarda dans les cieux,

et il bénit et rompit, / et il les donna à ses disciples.

Et eux, les disciples, / ils les déposèrent aux foules.

20 Ils mangèrent eux tous / et furent rassasiés.

Et ils emportèrent les restes des morceaux : / douze paniers pleins !

21 Or ces gens qui mangèrent / étaient cinq mille,

mis à part les femmes / et les enfants ! »

 

Quand Jésus apprit la mort de Jean le Baptiste, il se retira et partit en barque pour un endroit désert, ḥūrbā est un nom ou un adjectif qui signifie désert, avec la nuance de solitude, voire même de ruine de désolation ou de dévastation, à l’image des esprits choqués par la mort de Jean-Baptiste ! En outre, les modalités de la mise à mort de Jean-Baptiste sont un mauvais présage. À la loi divine a été substitué un serment vide prenant force de loi, la domination des bas instincts et la dynamique de groupe. Le temps de la réflexion et du dialogue a été court-circuité. On a tranché la tête de Jean parce que sa parole dérangeait, la parole de celui que l’on savait pourtant juste et saint. Comme Hérode s’est senti lié par les convives et mit le précurseur à mort (14,9), Pilate, voulant saisir l’occasion de la coutume pour libérer Jésus, va se lier à la foule et mettre à mort Jésus (27,11-24).

Pour le moment, Jésus, qui est le cousin de Jean-Baptiste, se retire en petit comité pour partager un repas de deuil – cinq galettes et deux poissons (qui ne sont pas petits) pouvaient suffire pour les 12 apôtres. Or voilà que les foules arrivent, il faut les recevoir. Jésus sortit à leur rencontre. La mort de Jean les a déstabilisées, Jésus les enseigne et guérit leurs malades.

Mt 14,15-21. Étant donné leur nombre, les disciples envisagent la solution la plus simple : les renvoyer pour qu’ils achètent leur nourriture (v. 15). Mais Jésus demande de « donner » (v. 16). Les disciples pensent alors à acheter pour ensuite leur donner, et ils calculent la dépense. Mais Jésus, en disant de « donner », voulait dire de donner ce qu’ils ont en réserve pour eux. Nous ne sommes pas dans une atmosphère spiritualiste ou ascétique ; après l’enseignement et les guérisons, il ne s’agit pas de sauter les repas, alors, avec les cinq pains et les deux poissons, Jésus va tous les nourrir. Ce miracle rappelle celui d’Élisée (2R 4,42-44), quoique les chiffres ne soient pas comparables.

Il « prit », « regarda dans les cieux », « bénit [barreḵ] » et « rompit [qṣā] » et « donna [yahḇ] à ses disciples » (Mt 14,19). Attention aux gestes dans la récitation orale : pour bénir, on commence par une action de grâces en levant les mains vers le Ciel puis on demande à Dieu de prolonger ses bienfaits en faisant descendre sa bénédiction sur le pain (Jésus bénit Dieu, il dit la bénédiction).

Ce repas est lié à l’enseignement et à la parole, et, bien que les gestes de Jésus préparent à l’Eucharistie, ce n’est pas encore la sainte Cène et le sacrifice eucharistique auquel seuls les baptisé
s participent et Jésus ne s’embarrasse d’aucune précaution concernant ceux qui participent à ce repas. Et après la multiplication des pains, les foules repartent, il ne s’agit pas de la constitution d’une société ecclésiastique instituée. Nous pourrions parler d’une préparation de ce qui deviendra dans l’Église primitive le qūbālā du samedi soir où l’on récite les perles évangéliques en partageant le repas. Le mot qūbālā signifiant « réception ».

Ce ne sont encore que les gestes d’un père de famille, mais on perçoit une préparation à l’Eucharistie, qu’il faut méditer avec l’ensemble de ce fil d’oralité qui comporte deux annonces de la
Passion (Mt 16,21 ; Mt 17,22-23) et la Transfiguration (Mt 17,1-9).

Remarquons le rôle des disciples auxquels Jésus a demandé « donnez-leur vous-mêmes à manger ! » (Mt 14,16). Les disciples doivent remettre, littéralement « déposer [sām] », le pain (v. 19) ; ce verbe (présent aussi en Lc 9,16) provient du témoignage primitif de Pierre (Mc 6,41)[2], et il indique une certaine prévenance dans la manière de donner le pain (on parlera aussi du « dépôt » de la foi).

Comme l’enseignement qui se donne et qui déborde toujours ce qu’on peut en recevoir, il resta beaucoup de nourriture : il en resta « douze paniers pleins » (Mt 14,20), douze comme les douze apôtres ou comme les douze tribus et leurs routes commerciales qui soutiendront la mission des apôtres. Saint Éphrem commente : « Dieu ne mesure pas ses miracles à sa puissance, mais à la capacité de l’homme à les recevoir »[3].

Le miracle a certainement été perçu, mais les réactions sont restées très sobres : l’absence de manifestations bruyantes d’émerveillement s’explique par le contexte de deuil.

Les douze paniers de restes (v. 20) semblent destinés aux douze apôtres, et au-delà d’eux, à tout Israël en ses douze tribus.

L’évangile de Matthieu est un lectionnaire liturgique, il s’achève à Pâques et on recommence après Pâques. Et ceci explique un petit détail. Marc et Jean disent, pour cette première multiplication des pains : « il y avait beaucoup d’herbe en ce lieu-là » (Jn 6,10), et Marc dit que l’on s’assoit « sur l’herbe » (Mc 6,39). Ces récits appartiennent au témoignage primitif de Pierre et Jean, dans la quatrième structure à deux voix, dédiée à l’enseignement sur le nouveau rite chrétien, l’Eucharistie. Ce détail de l’herbe est omis par Matthieu dans la Pshitta et cela s’explique par le fait que cette perle était devenue une lecture liturgique pour le mois de septembre. Il n’y a plus d’herbe, on s’assoit simplement par terre. Luc, qui est aussi un lectionnaire liturgique, suivra ici Matthieu et fera la même omission. Par contre, les vieilles syriaques, qui n’étaient sans doute pas utilisées comme lectionnaire liturgique – en tout cas certainement pas le Sinaïtique (SyrS), puisque c’est un palimpseste et que personne ne se permettrait d’écrire par-dessus d’un texte liturgique – donnent respectivement : « s’asseoir sur l’herbe » (SyrC) et « s’asseoir dans la verdure » (SyrS).

Cet épisode est entendu par les chrétiens quand les lectures de la synagogue font entendre le livre de la Genèse, au mois de septembre, après Rosh ha shana. Jésus est méprisé « dans sa ville et dans sa maison » (Mt 13,57) comme, dans la Genèse, le patriarche Joseph fut méprisé par ses frères (Gn 37). Et, comme Joseph le fit pour ses frères au jour de leur faim (Gn 42-46), Jésus nourrira son peuple (Mt 14,15-21).

 

[1] Une référence particulièrement appropriée est son ouvrage La Divine Eucharistie. On peut aussi visionner ce beau documentaire : https://www.youtube.com/watch?v=k5gFlXEPDxY

[2] Françoise BREYNAERT, Le témoignage primitif de Pierre et Jean. Imprimatur Paris. Préface Mgr Mirkis. Parole et Silence, février 2023, ad loc.

[3] Saint ÉPHREM, Commentaire du Diatessaron 12,4 traduit du syriaque et de l’arménien par L. Leloir, Sources chrétiennes 121, Paris 1966

Date de dernière mise à jour : 26/06/2026