25 janvier La conversion de St Paul

Première lecture (Ac 22,3-16 ou Ac 9,1-22)

Psaume (Ps 116 (117), 1, 2)

Évangile (Mc 16,15-18)

 

Première lecture (Ac 22,3-16 ou Ac 9,1-22)

Ac 22,3-16 : En ces jours-là, Paul dit au peuple :
03 « Je suis Juif, né à Tarse en Cilicie, mais élevé ici dans cette ville, où, à l’école de Gamaliel, j’ai reçu une éducation strictement conforme à la Loi de nos pères ; j’avais pour Dieu une ardeur jalouse, comme vous tous aujourd’hui.
04 J’ai persécuté à mort ceux qui suivent le Chemin du Seigneur Jésus ; j’arrêtais hommes et femmes, et les jetais en prison ; 05 le grand prêtre et tout le collège des Anciens peuvent en témoigner. Ces derniers m’avaient donné des lettres pour nos frères de Damas où je me rendais : je devais ramener à Jérusalem, ceux de là-bas, enchaînés, pour qu’ils subissent leur châtiment.
06 Donc, comme j’étais en route et que j’approchais de Damas, soudain vers midi, une grande lumière venant du ciel m’enveloppa de sa clarté.
07 Je tombai sur le sol, et j’entendis une voix me dire : “Saul, Saul, pourquoi me persécuter ?”
08 Et moi je répondis : “Qui es-tu, Seigneur ? – Je suis Jésus le Nazaréen, celui que tu persécutes.”
09 Ceux qui étaient avec moi virent la lumière, mais n’entendirent pas la voix de celui qui me parlait.
10 Alors je dis : “Que dois-je faire, Seigneur ?” Le Seigneur me répondit : “Relève-toi, va jusqu’à Damas ; et là on te dira tout ce qu’il t’est prescrit de faire.”
11 Comme je n’y voyais plus rien, à cause de l’éclat de cette lumière, je me rendis à Damas, conduit par la main de mes compagnons.
12 Or, Ananie, un homme religieux selon la Loi, à qui tous les Juifs résidant là rendaient un bon témoignage, 13 vint se placer près de moi et me dit : “Saul, mon frère, retrouve la vue.” Et moi, au même instant, je retrouvai la vue, et je le vis.
14 Il me dit encore : “Le Dieu de nos pères t’a destiné à connaître sa volonté, à voir celui qui est le Juste et à entendre la voix qui sort de sa bouche. 15 Car tu seras pour lui, devant tous les hommes, le témoin de ce que tu as vu et entendu.16 Et maintenant, pourquoi tarder ? Lève-toi et reçois le baptême, sois lavé de tes péchés en invoquant son nom.” » Acclamons la parole de Dieu.

Pourquoi Saul persécutait-il les chrétiens ? Avant tout parce qu’il était animé par un zèle religieux radical puisqu’il demandait des lettres officielles au grand prêtre pour arrêter les disciples (Ac 9,1-2). Paul portera plus tard un jugement lucide et nuancé sur son propre passé. Il reconnaît la gravité objective de ses actes, mais affirme qu’ils furent commis « par ignorance, dans l’incrédulité » (1 Tm 1,13), c’est-à-dire dans une logique religieuse erronée mais sincère. De plus, il a l’impression que cette « secte » mettait en péril tout l’ordre religieux et social de son monde juif ; il considérait les chrétiens comme une secte. Paul reconnaît qu’il était « plus zélé pour les traditions de ses pères » que beaucoup de ses contemporains (Ga 1,14).

Le mouvement chrétien ne lui semblait pas être une simple école théologique parmi d’autres, mais une rupture grave avec le judaïsme de la Loi, précisément parce qu’il proclamait comme Messie un homme crucifié. Or, selon l’Écriture elle-même, « maudit est celui qui est pendu au bois » (Dt 21,23). Dans cette perspective, annoncer qu’un crucifié était l’envoyé de Dieu revenait à blasphémer contre Dieu et à déshonorer la Loi. Ce qu’il combattait, il ne le connaissait pas encore véritablement. C’est pourquoi il pourra écrire, avec le recul de la foi, que « le Christ crucifié est scandale pour les Juifs » (1 Co 1,23) : avant sa conversion, il était lui-même pleinement pris dans ce scandale.

Il poursuivait les chrétiens jusque dans les synagogues et jusque dans les villes étrangères, cherchant à les contraindre à blasphémer, « hors de lui de fureur » (Ac 26,11). Le terme grec employé, ἐμμαινόμενος, évoque une rage déchaînée qui dépasse largement le cadre d’un simple désaccord doctrinal.

Jusqu’à cet instant… où Jésus lui-même le précipite à terre. Que lui dit-il ? Le foudroie-t-il de sa colère ? Non ! Il lui pose une simple question « Pourquoi ME persécutes-tu ? » (Ac 22,8) Jésus ne l’a pas condamné, il l’a converti ! Le fait que Jésus lui parle, c’est déjà une révélation : Jésus est vivant, il n’est pas maudit, au contraire, il est juste. Et les chrétiens ne sont pas davantage des hérétiques condamnables, mais ils sont justes dans leur foi. Les persécuter, c’est atteindre Jésus ; autrement dit, avec Jésus, les chrétiens forment un seul corps.

En outre, pharisien et disciple de Gamaliel, Saul croyait en la résurrection, il était conscient des limites du Temple juif, et il était ouvert à la manifestation de voix céleste, autant d’éléments qui ont sans doute favorisé sa conversion.

Saul va maintenant changer, jusqu’à devenir saint Paul. Saul est la prononciation sémitique, et Paul est l’adaptation de son nom dans l’Empire romain où il va partir en mission. Saul a changé, mais pour l’instant on le prend toujours pour le persécuteur ! Il faudra donc une autre révélation pour qu’Ananie aille vers Saul et le baptise.

Désormais, la croix de Jésus devient le cœur même de la prédication de Paul. Refusant de s’appuyer sur l’éloquence, les discours sophistiqués ou la sagesse humaine, il écrit que « le message de la croix est une folie pour ceux qui se perdent, mais pour nous qui sommes sauvés, il est puissance de Dieu » (1 Co 1,18) et il ne veut connaître « rien d’autre que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié » (1 Co 2,2). Il ne nie pas que la croix soit choquante, mais il dit qu’elle est la porte d’entrée vers une connaissance plus profonde de Dieu. Là où il voyait autrefois dans le message de la croix une attaque contre la Loi et l’identité juive, il en vient à proclamer que la croix devient le lieu où Dieu révèle sa puissance. C’est en Jésus humilié que se manifeste la rédemption offerte à tous (cf. Ph 2,6-8). La croix est le point de rencontre avec la puissance et la sagesse de Dieu, accessibles seulement par la foi (1 Co 1,24).

Expliquons les petites différences entre les deux récits de la conversion de Paul.

En Ac 22, Paul parle à la première personne devant le peuple de Jérusalem et il insiste sur son identité juive, sa formation auprès de Gamaliel et son zèle pour la Loi. Il évoque son aveuglement par une grande lumière et parle d’Ananie comme d’un homme pieux selon la Loi, jouissant d’un bon témoignage auprès de tous les Juifs.

En Ac 9, le narrateur, c’est-à-dire Luc, se place du point de vue de l’Église : il insiste sur la persécution terrible. Il dit que les compagnons entendent la voix céleste « Relève-toi et entre dans la ville : on te dira ce que tu dois faire », ce qui leur fait comprendre qu’ils doivent l’aider, maintenant qu’il est aveugle, à se rendre à Damas. Ananie, de son côté, dialogue avec le Seigneur qui lui révèle la mission universelle de Paul ainsi que les souffrances qui l’attendent. Saul reste trois jours aveugle, sans manger ni boire. Après son baptême, il se met presque aussitôt à proclamer Jésus dans les synagogues, à la stupeur générale.

 

Psaume (Ps 116 (117), 1, 2)

Louez le Seigneur, tous les peuples ; fêtez-le, tous les pays !

Son amour envers nous s'est montré le plus fort ; éternelle est la fidélité du Seigneur ! 

Ce psaume, l’un des plus courts du psautier, occupe pourtant une place tout à fait singulière. Il se situe à la fin du petit ensemble des psaumes du Hallel (Ps 113–118), ces chants de louange traditionnellement associés aux grandes fêtes d’Israël, et en particulier à la Pâque. Sa brièveté n’est pas une faiblesse mais une concentration extrême : deux versets suffisent pour faire éclater une louange sans frontières. Il n’y a pas de récit, pas de plainte, pas de demande : seulement un appel universel à la louange, comme si le psautier, après avoir traversé toute l’expérience humaine, débouchait ici sur une parole simple, dépouillée, presque évidente. Placé au cœur du Hallel, il agit comme un sommet discret : la louange d’Israël s’élargit soudain aux dimensions du monde.

Ce qui frappe surtout, c’est l’audace de l’invitation : « tous les peuples », « tous les pays ». Un psaume issu de la prière d’Israël convoque les nations entières pour louer le Seigneur. La raison donnée est double et profondément biblique : l’amour et la fidélité de Dieu ; ces deux mots, en hébreu « ḥesed » et « emet », apparaissent souvent côte à côte dans la Bible pour décrire l’identité profonde de Dieu.

Le mot traduit par « amour » est ḥesed (חֶסֶד). « Ḥesed » désigne un amour qui n’est ni pure émotion ni simple bonté abstraite. Il s’agit d’un amour engagé, concret, lié à une relation durable. On pourrait parler d’amour loyal, d’amour d’alliance, d’amour qui se manifeste par des actes.

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Le mot traduit par « fidélité » est emet (אֱמֶת). On le rend souvent par « vérité », et ce n’est pas faux, mais le sens biblique est plus relationnel que conceptuel. « Emet » désigne ce qui est fiable, solide, digne de confiance. Dire que la fidélité du Seigneur est « éternelle », c’est affirmer que Dieu ne se dédit pas, qu’il ne change pas d’avis selon les circonstances, qu’il est constant dans ses promesses. Ce n’est pas une vérité abstraite, mais une vérité vécue : Dieu est « vrai » parce qu’on peut s’appuyer sur lui, hier, aujourd’hui et demain.

Le texte hébreu du psaume dit : gāvar ‘ālênû. Le verbe gāvar signifie d’abord « être fort », « devenir puissant », mais surtout « l’emporter sur », « prévaloir », « dominer ». La construction même du verbe avec la préposition « sur » (‘al) suggère cette dynamique : il s’est imposé « sur nous ». L’amour de Dieu a prévalu sur la détresse, sur le péché, sur l’infidélité. L’amour de Dieu est celui qui gagne, celui qui tient bon et finit par l’emporter. C’est précisément cette nuance dynamique qui permet au psaume de fonder l’appel universel à la louange : si l’amour de Dieu a réellement prévalu dans l’histoire, alors tous les peuples peuvent s’y reconnaître et y entrer.

Le psaume applique ces mots à l’expérience d’Israël, mais en les proclamant devant « tous les peuples ». L’amour engagé et la fidélité inébranlable de Dieu ne sont donc pas des privilèges fermés : ce qui a été vécu « envers nous » concerne en réalité tous les peuples.

C’est précisément sur ce point que le lien avec saint Paul devient lumineux.

Lorsque saint Paul cite ce psaume en Rm 15,11, il le fait dans un passage très précis et soigneusement construit de la Lettre aux Romains.

Dès les premiers chapitres de la Lettre aux Romains, il place Juifs et païens sur un pied d’égalité : tous sont sous le péché, tous ont besoin de la grâce. Avant même la circoncision, Abraham est le père des croyants. Plus loin, dans les chapitres 9 à 11, saint Paul affronte la question douloureuse d’Israël et affirme que la fidélité de Dieu à son peuple n’est ni annulée ni contredite par l’entrée des nations dans le salut. La coexistence, au sein des communautés chrétiennes, de croyants d’origine juive et de croyants d’origine païenne, soulève des débats sur les pratiques alimentaires, les jours sacrés ou les observances de la Loi. Dans les chapitres 14 et 15, saint Paul appelle alors les « forts » et les « faibles » à s’accueillir mutuellement, non pas sur la base d’un compromis sociologique, mais à partir de l’exemple même du Christ, qui n’a pas cherché à se plaire à lui-même.

Enfin, en Rm 15,8–12, Paul développe une courte chaîne de citations de l’Ancien Testament pour montrer que l’accueil des païens n’est pas une anomalie, mais l’accomplissement du dessein de Dieu. Il affirme d’abord que le Christ s’est fait serviteur des circoncis pour manifester la fidélité de Dieu aux promesses faites aux patriarches. Mais aussitôt, il ajoute que cette fidélité débouche sur quelque chose de plus large : la glorification de Dieu par les nations.

Citant ce psaume en Rm 15,11, saint Paul montre que l’universalisme chrétien était déjà inscrit dans la prière d’Israël, il ne repose pas sur une rupture avec l’Ancien Testament, mais sur sa logique la plus profonde. La résurrection de Jésus atteste définitivement que l’amour de Dieu a vaincu ce qui semblait le plus fort : le mal, le péché et la mort. C’est précisément parce que cette victoire est acquise que l’annonce peut être universelle et sans crainte.

 La Lettre aux Romains se présente alors non seulement comme un traité de théologie, mais comme une vaste invitation à une louange commune, enracinée dans l’amour victorieux et la fidélité indéfectible de Dieu.

Dans le psaume, les nations sont convoquées parce que l’amour et la fidélité de Dieu se sont manifestés « envers nous ». Dans l’Évangile, ce que Dieu a accompli dans la résurrection de Jésus ne peut rester enfermé dans le cercle des disciples. Comme on l’a dit, la résurrection atteste définitivement que l’amour de Dieu a vaincu ce qui semblait le plus fort : le mal, le péché et la mort. C’est précisément parce que cette victoire est acquise que l’annonce peut être universelle. Les signes évoqués par Jésus — libération, parole nouvelle, protection face au danger, guérison — ne sont pas des prouesses spectaculaires destinées à impressionner, mais les marques visibles d’une fidélité de Dieu à l’œuvre, active, agissante au cœur du monde.

Le psaume appelle « tous les peuples » à louer le Seigneur, et dans l’Évangile, Jésus ressuscité envoie les apôtres « dans le monde entier ». La louange n’est plus seulement une réponse humaine à l’amour de Dieu, elle devient un mouvement qui pousse à sortir de soi, à traverser les frontières, à rejoindre « toute la création ».

Ainsi, le psaume donne la tonalité, l’Évangile donne l’élan. Le psaume proclame que la fidélité de Dieu concerne tous les peuples, l’Évangile confie à l’Église la responsabilité de rendre cette proclamation audible et visible.

L’amour de Dieu est le plus fort, et sa fidélité n’aura pas de fin.

Évangile (Mc 16,15-18)

  • L’Évangile selon saint Marc, en lien avec le calendrier synagogal. Traduction depuis la Pshitta. La question synoptique. Préface de  Mgr Mirkis (Irak). Parole et Silence, 2026.
  • L’Évangile selon saint Marc, pour la proclamation orale. Traduction depuis la Pshitta. Imprimatur de la conférence des évêques de France. Préface de Mgr Mirkis (Irak), L’Harmattan 2026.
  • Françoise BREYNAERT, Le témoignage primitif de Pierre et Jean. Imprimatur Paris. Préface Mgr Mirkis (Irak). Parole et Silence, 2023.

« 15 Et il [Jésus] leur dit :

‘Allez / de par le monde tout entier,
et proclamez ma Bonne Nouvelle / dans toute la création !

16 Celui qui croit et est immergé [baptisé] / est vivant [sauvé] ;
et celui qui ne croit pas / est condamné [endetté]. 

17 Ces signes accompagneront en effet / ceux qui croient : 
En mon Nom, / ils feront sortir les génies [démons] !

Et ils parleront dans des langues nouvelles ! / 18 Et ils enlèveront les serpents ![1]
Et s’ils boivent un poison mortel, / il ne leur causera aucun dommage !
Et s’ils imposent leurs mains sur les malades, / ils se rétabliront !’ »

– Acclamons la Parole de Dieu. 

Mc 16,14 parle des Onze, on imagine donc que c’est à eux que Jésus s’adresse en Mc 16,15. Cependant, dans le témoignage primitif de Pierre et Jean, Mc 16,15 est précédé par la phrase de Jean : « Or ce sont beaucoup d’autres signes que fit Jésus devant ses disciples » (Jn 20,30) qui permet de passer des Onze apôtres à un groupe plus large de disciples.

Devant le don ultime que Dieu nous fait en son Fils incarné, mort et ressuscité, l’homme est placé devant une alternative : « celui qui croit et est immergé [baptisé], est vivant [sauvé] ; et celui qui ne croit pas, est condamné [metḥayyab] » (Mc 16,16).

La phrase n’est pas symétrique : il n’est pas dit que celui qui n’est pas immergé [baptisé] est condamné.
« metḥayyab » est le verbe ḥāb qui signifie condamner ou avoir une dette, à la forme passive ou réflexive : ceux qui ne croient pas s’endettent et se condamnent.

Le jugement commence. La venue de Jésus opère un avant et un après. Il n’est donc pas rigoureux de traiter le cas des hommes de l’Ancien Testament ou des religions ancestrales, comme le cas des hommes qui se situent dans les post-christianismes comportant un refus et une opposition au Verbe incarné. Ceci étant dit, il n’est pas écrit que celui qui ne sera pas baptisé ira en enfer : il y a encore quelque chose de mystérieux qui se passe dans le passage de la mort (Jn 5,25-29), et qu’il ne faut pas caricaturer grossièrement en parlant d’une recherche du salut dans la mort. Dans mon livre « La Bonne nouvelle aux défunts », qui est un commentaire de Jn 15,25 et du Catéchisme de l’Église catholique 634-635, presque la moitié du livre est dédié à la loi naturelle : celui qui fait le mal ne vient pas à la lumière et ce qui se passe à l’heure de la mort n’est pas un salut facile[2].

Mc 16,16 est un enseignement sur le baptême chrétien. Il est normal que ce soit Pierre qui le donne. En outre, cet enseignement ne pouvait venir qu’après l’enseignement sur la Passion et la Résurrection. En effet, comme le dira saint Paul, « Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême dans la mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous vivions nous aussi dans une vie nouvelle » (Rm 6,4).

Le baptême, l’immersion, est lié à la foi qui vient de la prédication, et il est accompagné d’exorcisme et de guérison. Il s’agit d’une prédication particulière, la Bonne Nouvelle de Jésus, capable d’atteindre le monde entier, toute la création « brītā ». Pour que cela soit possible, il faut que Jésus soit capable de rejoindre tout homme, ou de rejoindre l’humanité « en Adam ». Le baptême chrétien a quelque chose à voir avec l’accomplissement du dessein du créateur. Et l’exorcisme qui l’accompagne a quelque chose à voir avec l’introduction de l’influence satanique « en Adam ». Tout cela sera explicité par saint Paul (Rm 5), mais Jésus ressuscité en a déjà exprimé le mystère en quelques mots, transmis ici.

Ils feront sortir les génies [šīdīn]. Chez les peuples voisins d’Israël, les termes apparentés désignent plutôt des « bons génies », c’est-à-dire des esprits invoqués pour avoir une réussite, mais c’est un leurre, et dans la perspective monothéiste d’Israël, le mot « šīdīn », en hébreu šēdīm (Dt 32,17 ; Ps 106,37) devient péjoratif (idole, démon). En Mc 7,26, le mot « šīdīn » est synonyme de « l’esprit impur » (Mc 7,25 « rūḥā ṭanptā »). Jésus chasse les génies « šīde » (Mc 1,39) aussi bien que les démons : les génies sont des démons, les réussites qu’ils semblent octroyer se paient en mauvaises choses[3].

Jésus, donc, demande aux disciples d’aller dans le monde entier « lᶜālmā kullēh ». Ils doivent « proclamer », ou « prêcher », racine krz. On lit aussi : « Et comment croire (au Seigneur) sans d’abord entendre ? Et comment entendre sans prédicateur [racine krz] ? » (Rm 10,14). La racine krz donne le mot kārozūtā. La prédication de Jésus se fait de cœur à cœur avec douceur.

« Ma bonne nouvelle » : sḇarti, mon enseignement qui donne pleine espérance. En Ap 14,6, un ange porte la bonne nouvelle, la « sḇartā » comme en Mc 16,15 où, plus précisément, il est écrit « sḇartā d-al-ᶜālam » : bonne nouvelle éternelle », ou « bonne nouvelle pour tout l’univers ».

La bonne nouvelle doit être annoncée à toute la création « brītā » (Mc 16,15) : on retrouve ce mot en Ap 5,13 quand il est dit que « toute la création », dans le ciel et sur la terre, adresse sa louange envers Dieu et l’Agneau. L’évangélisation devrait permettre d’achever l’œuvre de la création ; malheureusement, certains ne croient pas, et l’achèvement de la création passera donc par un jugement. 

Observons enfin la rime entre « šīde nappqon » (ils feront sortir les génies / démons) et « waḥwawāṯā nešqlon » (ils enlèveront les serpents), et ce dernier verbe, de racine šql, est le même verbe que lorsque la Magdalène dit que la pierre du tombeau a été « enlevée » : les exorcismes se font dans la puissance de la résurrection !

La question synoptique

En Jn 20,21-23, Jésus envoie les disciples (« Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie ») et leur confère le don de l’Esprit et le pouvoir de pardonner les péchés.  Le récit de Jean n’est pas parallèle à celui de Marc, mais il y a une ressemblance, une continuité de l’un à l’autre. Cela s’explique par le fait que les deux récits appartiennent au témoignage primitif de Pierre et Jean (Jn 20,21-23 appartient à la 7e perle alors que Mc 16,15-18 constitue la 9e perle[4]).

Les versets Mc 16,15-16 sont la source du parallèle clair en Matthieu (Mt 28,16-20), où le Ressuscité donne aux disciples la mission d’enseigner toutes les nations et de baptiser au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit (l’accent sur l’enseignement est propre à Matthieu, Marc parle plutôt d’une prédication). Ils ont aussi un parallèle en Luc (Lc 24,46-49) : Jésus envoie les disciples annoncer la conversion et le pardon des péchés à toutes les nations, à commencer par Jérusalem, et leur promet la force de l’Esprit (l’accent sur l’Esprit Saint est propre à Luc).

Les versets Mc 16,17-18 précisent les signes qui accompagneront ceux qui croient. Ils n’ont pas de parallèle, ni en Matthieu ni en Luc. On peut cependant remarquer que les Actes des apôtres, œuvre de Luc, racontent de tels signes.

 

[1] Il y a une rime entre « šīde nappqon » (ils feront sortir les génies ou démons, v. 17) et « waḥwawāṯā nešqlon » (ils enlèveront les serpents, v. 18).

[2] Françoise BREYNAERT, La bonne nouvelle aux défunts, nouveau paradigme de la théologie des religions, Via romana, Versailles, 2014 (Préface Mgr Minnerath).

[3] « Ils avaient sacrifié leurs fils et leurs filles aux démons » (Ps 106,37)

[4] Nous ne partageons pas l’idée que Jean « transposerait » sur un autre plan ce que dit Marc. (R.E. Brown, The Gospel according to John XIII–XXI, Anchor Bible 29A, Garden City [NY], Doubleday, 1970, p. 1045-1050).

Date de dernière mise à jour : 13/10/2026