2e dimanche de carême A 1e mars

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Première lecture (Gn 12, 1-4a)

Psaume (Ps 32 (33), 4-5, 18-19, 20.22)

Deuxième lecture 2 Tm 1, 8b-10

Évangile Mt 17, 1-9

 

Première lecture : Gn 12, 1-4a

Pour situer cette lecture, disons simplement qu’à cette époque, Abram n’est pas encore devenu « Abraham ». Il n’a pas encore d’enfant, et il  adopte son neveu Loth en imaginant en faire son héritier. La Bible situe l’origine d’Abraham à Ur ou Harân. Sur ces régions, l’empire de Babylone succède à l’empire sumérien au XIX° siècle avant J-C. Écoutons :

« En ces jours-là, le Seigneur dit à Abram : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et va vers le pays que je te montrerai. Je ferai de toi une grande nation, je te bénirai, je rendrai grand ton nom, et tu deviendras une bénédiction. Je bénirai ceux qui te béniront ; celui qui te maudira, je le réprouverai. En toi seront bénies toutes les familles de la terre. » Abram s’en alla, comme le Seigneur le lui avait dit, et Loth s’en alla avec lui. – Parole du Seigneur ». 

Attachons-nous au premier verset.  « Le Seigneur dit à Abram : Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, pour le pays que je t'indiquerai » (Gn 12, 1).

La foi d’Abraham inaugure une attitude religieuse nouvelle par rapport à la civilisation sumérienne. Typique de la civilisation sumérienne, dès le III° millénaire avant notre ère, Ur avait une ziggurat, de même que Babylone (Babel : porte du ciel), c’est-à-dire des tours par lesquelles les gens se croient capables d’accéder au Ciel (aux dieux) par eux-mêmes, en s’unissant dans un langage donc une pensée unique et quelque peu présomptueuse. La Bible nous dit que les gens n’obtinrent que la confusion et que Dieu dispersa les hommes (Gn 11), ce qu’il faut comprendre comme un secours divin : l’émergence des différences et des oppositions impliquées par la diversité des langues et la migration vers différentes terres fut une clé pour découvrir la distinction entre l’erreur et la vérité, entre l’apparence et la réalité. Au temps d’Abraham, la civilisation sumérienne était en déclin, mais son attitude religieuse avait marqué les populations et les ziggurats ont traversé les siècles, et notre époque cherche encore à construire une tour de Babel avec un langage et une pensée unique. La prise de distance opérée par Abraham « Quitte ton pays, ta parenté » est encore une leçon de sagesse pour nous aujourd’hui.

Avec la tour de Babel (les ziggurats), l’homme veut capter le divin.
Avec Abraham, Dieu se penche sur l’homme et crée la surprise (la naissance miraculeuse d’Isaac, la promesse).

Avec la tour de Babel, nous sommes dans une dynamique où l’homme veut se diviniser.
Avec Abraham, nous entrons dans une dynamique de grâce et d’histoire de la grâce, on parle d’histoire du salut.

Abraham avait connu le code législatif des Hittites survivants dans des cités-Etats au nord de la Syrie et assez proche du « code » d’Hammurabi. Ce code, qui est en réalité une simple jurisprudence, protège les esclaves contre la fantaisie des maitres, et instaure des amendes qui remplacent déjà la loi du talion (œil pour œil dent pour dent). Abraham a probablement hérité d’une telle sagesse.

Malheureusement, dans la civilisation hittite, la magie force la main des dieux, et  le roi hittite participe au caractère sacré du soleil et il est divinisé après sa mort. Or nous ne voyons jamais Abraham vénérer un roi divinisé, ni « forcer la main de son Dieu » pour obtenir quoi que ce soit. Ni au moment de la sécheresse pour obtenir de l’eau, – il va tout simplement en Égypte où le Nil assure la subsistance. Ni quand Sara n’a pas d’enfant, – il s’unit tout simplement à sa servante. Ni quand Dieu l’avertit du châtiment de Sodome, il intercède alors auprès de son Dieu d’une manière familière et respectueuse, confiante et nullement magique. Cela aussi est important pour notre époque.

Abraham est un homme qui connaît parfois la peur, notamment, par deux fois, il a peur que des étrangers s’en prennent à sa vie par convoitise envers son épouse Sara, qui était très belle. Soucieux de préserver sa vie, il laissa prendre Sara en disant qu’elle était sa sœur, et cela à deux occasions : en Égypte  (Gn 12, 14-20) et à Gérar  (Gn 20, 1-18). Or, dans ces deux cas, Dieu intervint : les « prédateurs », frappés de maladies ou de stérilité, ou avertis en songe, comprenant que Sara est son épouse, ils la lui rendent, avec mille excuses et cadeaux. Abraham, qui était un « prophète » (Gn 20, 7), comprend l’intervention divine, il apprend à sortir de la confusion femme/sœur, et il intercède pour Abimeleck.

Quand la Bible nous dit qu’Abraham était prophète (Gn 20, 7), elle veut nous dire quelque chose d’important. « Dans sa vie se produit un fait bouleversant : Dieu lui adresse la Parole, il se révèle comme un Dieu qui parle et qui l’appelle par son nom. La foi est liée à l’écoute. Abraham ne voit pas Dieu, mais il entend sa voix. De cette façon la foi prend un caractère personnel. Dieu se trouve être ainsi non le Dieu d’un lieu, et pas même le Dieu lié à un temps sacré spécifique, mais le Dieu d’une personne, précisément le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, capable d’entrer en contact avec l’homme et d’établir une alliance avec lui »[1].

La révélation faite à Abraham comporte la promesse d’une terre. En Gn 12, 7, la promesse se limite à ce qu’Abraham peut voir autour de lui, à partir de Sichem. En Gn 17, 8, la terre promise à Abraham se limite « à toute la terre de Canaan », c’est-à-dire l’ancienne Palestine, mais en Gn 15, 18, il s’agit d’un territoire étonnant : « depuis le fleuve d’Égypte jusqu’au grand fleuve, le fleuve d’Euphrate » (Gn 15,18) : tout le monde connu par Abraham ! Saint Paul évoque « la promesse faite à Abraham ou à sa descendance de recevoir le monde en héritage » (Rm 4, 13), ce n’est donc pas tant une déformation de l’Écriture qu’un choix théologique. Et dans ce cas, l’idée de terre promise n’a plus aucune implication politique puisqu’elle concerne toute la terre[2].

 

Psaume : Ps 32 (33), 4-5, 18-19, 20.22

« Oui, elle est droite, la parole du Seigneur ; il est fidèle en tout ce qu’il fait. Il aime le bon droit et la justice ; la terre est remplie de son amour. Dieu veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour, pour les délivrer de la mort, les garder en vie aux jours de famine. Nous attendons notre vie du Seigneur : il est pour nous un appui, un bouclier. Que ton amour, Seigneur, soit sur nous comme notre espoir est en toi ! »

Je voudrais vous faire découvrir, et goûter, le commentaire de saint Augustin sur ce psaume :

Le psaume : « Oui, elle est droite, la parole du Seigneur »

Saint Augustin, sur les Psaumes, 33 : « Autant Dieu est au-dessus de l'homme, autant la volonté divine est au-dessus de la volonté humaine. C'est pourquoi le Christ s'étant fait homme, nous donne sa vie comme un modèle, et voulant tout à la fois nous apprendre à vivre et nous en mériter la grâce, nous fait voir en lui une certaine volonté humaine et privée, qui figurait à la fois la sienne et la nôtre, car il est notre chef, et vous le savez, nous lui appartenons comme ses membres : «Mon Père», dit-il, «s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi». Voilà une volonté humaine, qui s'arrêtait sur un objet propre et particulier. Mais comme il voulait que l'homme eût le coeur droit, afin de le porter à redresser sur le modèle qui est toujours droit, ce qu'il pouvait avoir de tortueux, quelque peu que ce fût, il ajoute : «Et pourtant, non point ce que je veux, mais ce que vous voulez, ô mon Père». Or, quelle volonté perverse pouvait avoir le Christ? Que pouvait-il vouloir, que ne voudrait point son Père ? Ils n'ont qu'une même divinité, et ne peuvent avoir une volonté différente. […] Comment pourrais-tu être séparé de Dieu ; quand tu veux ce qu'il veut ? C'est alors que tu seras droit, et qu'il te siéra de bénir Dieu : «Car c'est aux coeurs droits de le louer».

Mais si ton coeur est tortueux, tu béniras Dieu dans la prospérité, pour le blasphémer dans le malheur ; et toutefois le mal n'est plus un mal quand il est juste ; et il est juste quand il vient de la part d'un Dieu qui ne peut rien faire d'injuste. Tu seras donc dans la maison paternelle comme l'enfant ingrat, tu aimeras ton père quand tu en recevras des caresses, et tu le haïras s'il vient à te châtier : comme si ses châtiments aussi bien que ses caresses ne te préparaient pas à devenir son héritier.

Il faut apprendre à ceux qui déjà bénissent Dieu dans la prospérité, à reconnaître qu'il est père encore quand il châtie, à ne point murmurer contre sa main qui les afflige, de peur qu'ils ne demeurent dans la dépravation, qu'ils ne déméritent et ne soient justement privés de l'héritage éternel ; il le faut, afin qu'ils deviennent droits, et ils seront droits quand rien dans les actes de Dieu ne leur déplaira. »

Le psaume : « Oui, elle est droite, la parole du Seigneur ; il est fidèle en tout ce qu’il fait. Il aime le bon droit et la justice ». Saint Augustin : « Je ne veux pas vous questionner au sujet de votre justice ; car nul d'entre vous sans doute n'oserait me répondre: Je suis juste ; mais je vous interroge au sujet de votre foi ; et de même que nul n'oserait me répondre : Je suis juste ; nul aussi n'oserait me dire: Je n'ai pas la foi. Je ne cherche donc point quelle est ta vie, je demande ce que tu crois. Tu me répondras que tu crois en Jésus-Christ. N'entends-tu point l'Apôtre qui te dit : «Le juste vit de la foi ?» Ta foi, c'est là ta justice : car, si tu crois, tu es sur tes gardes ; si tu es sur tes gardes, tu fais des efforts, et tes efforts sont connus de Dieu. »

Le psaume : «La terre est pleine des miséricordes du Seigneur ». Saint Augustin : « La divine miséricorde se diversifie à l'infini : Dieu a de la patience, de la longanimité. Les biens dont il gratifie les méchants ne nous montrent que mieux ceux qu'il réserve aux bons […] Où donc l'Évangile n'est-il pas prêché ? Où cette parole de Dieu ne se fait-elle pas entendre ? Où n'offre-t-on pas le salut ? Le psaume : «La terre est pleine des miséricordes du Seigneur » !

Le psaume :  « Voilà que les yeux du Seigneur s'arrêtent sur ceux qui le craignent ». Saint Augustin : Si tu cherches le salut, Dieu incline son amour sur ceux qui le craignent. « Et qui espèrent en sa miséricorde». Qui espèrent, non dans leur propre vertu, mais dans la divine miséricorde.

Le psaume : «Afin d'arracher leurs âmes à la mort, et de les nourrir pendant la famine ». Saint Augustin : Afin de les nourrir de son Verbe et de l'éternelle vérité, qu'ils avaient perdue en présumant de leurs forces, et ils ont faim de la justice.

Le psaume : « Notre âme attendra patiemment le Seigneur ». Saint Augustin :  Pendant qu'elle est en cette vie, notre âme attendra patiemment le Seigneur. « Car il est notre secours et notre protecteur». Il nous aide quand nous nous dirigeons vers lui ; il nous protège quand nous résistons à l'ennemi. Il nous protège quand nous résistons à l'ennemi !

Le psaume : « C'est en lui que s'épanouira notre coeur ». Saint Augustin : Ce n'est pas en nous, puisque nous n'y trouvons que misère quand Dieu n'y est point, mais en Dieu que notre coeur s'épanouira. Nous avons mis notre espoir dans « la sainteté de son nom». Et si nous espérons arriver un jour à Dieu, c'est qu'il nous a fait connaître son nom par la foi, quand nous étions éloignés de lui.

Le psaume : « Que votre miséricorde, ô Dieu, descende sur nous, selon que nous avons espéré en vous ». Saint Augustin : Oui, Seigneur, que votre miséricorde s'épanche sur nous, car nous avons mis notre espérance en vous, et cette espérance est infaillible. Deuxième lecture 2 Tm 1, 8b-10  enregistré

« Fils bien-aimé, avec la force de Dieu, prends ta part des souffrances liées à l’annonce de l’Évangile. Car Dieu nous a sauvés, il nous a appelés à une vocation sainte, non pas à cause de nos propres actes, mais à cause de son projet à lui et de sa grâce. Cette grâce nous avait été donnée dans le Christ Jésus avant tous les siècles, et maintenant elle est devenue visible, car notre Sauveur, le Christ Jésus, s’est manifesté : il a détruit la mort, et il a fait resplendir la vie et l’immortalité par l’annonce de l’Évangile.» – Parole du Seigneur 

Saint Paul nous parle de « vocation » et de « grâce », et d’une grâce avant tous les siècles, c’est-à-dire comme d’un principe au-delà de l’espace-temps.
Notre commentaire sera orienté dans la perspective du dialogue science et foi, avec une histoire drôle à la fin.

En 1900, Max Planck sait que les particules se situent à un certain niveau d’énergie, mais il découvre que l’énergie ne prend que des valeurs multiples d’un quantum, que le transfert d’énergie entre le rayonnement et la matière ne peut se faire que par paquets élémentaires. L’énergie est dite quantifiée, on parle de quanta et de calculs quantiques, et la constante de Planck (h) sert à calculer l’énergie par paquets élémentaires. E = hν. Un mystère abyssal s’ouvre : où sont donc les particules entre deux niveaux d’énergie ?

En 1905, Einstein, étudiant l’effet photo-électrique lève le voile. Un métal éclairé sous vide émet des électrons qui donnent lieu à un courant électrique[3]. Entre la lumière et la matière, quelque chose se passe.

Plus subtil encore, en 1924, Louis de Broglie associe à toute particule matérielle massive une « onde de matière » ou un « vecteur d’état » (idée d’une direction), mais il ne s’agit pas d’ondes physiques. Il s’agit d’une fonction purement mathématique. En 1929, Louis de Broglie obtient le prix Nobel pour sa découverte. La particule peut être détectée, mais en dehors de l’observation, les corpuscules perdent leur matérialité pour céder la place à des entrelacs d’ondes non physiques. Il faut introduire différents niveaux de réalité, et notamment la notion d’état potentiel : c’est-à-dire quelque chose qui est une possibilité et qui n’est pas encore fixé par un acte, une mesure, une observation.

La fonction d’onde décrit un niveau « potentiel » de la réalité, un niveau qui peut se matérialiser dans la particule. Aucune pensée humaine ne peut penser la fonction d’onde de toutes les particules ni de leurs combinaisons (croissance exponentielle !). Il existe un Esprit pensant qui se trouve à l’origine des idées. « Les mathématiques tangentent la transcendance » [4]. Einstein dira que Louis de Broglie « a soulevé un coin du voile ». Il existe une réalité indépendante de l’observateur, réalité qui ne nous est pas totalement accessible, son aspect est « voilé »[5].

En résumé, les découvertes de la physique moderne suggèrent que la réalité est structurée en niveaux et que la réalité ultime est voilée. La particule observable n’est qu’un événement, issu d’un état potentiel qui lui préexiste et la dépasse. Aucune pensée humaine ne peut penser l’ensemble du niveau potentiel de la réalité, sans compter l’instauration de nouvelles potentialités.

Transposé à l’homme, cela signifie que l’être humain ne se réduit pas à ses actes visibles. Il est, comme la fonction d’onde, un vecteur de possibilités, une direction plus qu’une substance figée. À partir de là, on peut développer une spiritualité gnostique ou une spiritualité chrétienne.

Dans la pensée gnostique, l’homme devrait atteindre son potentiel par lui-même, le salut ou l’accomplissement ne viendraient pas d’un principe extérieur, mais d’un acte de connaissance intérieure. L’homme devrait lever lui-même le voile, passer du potentiel à l’actuel par un travail de lucidité, de maîtrise et d’éveil.

La gnose affirme alors que la plénitude humaine consisterait à réaliser ce qui est déjà là, caché, latent, mais réel. Comme la particule qui n’existe pleinement qu’au moment de la mesure, l’homme n’adviendrait à lui-même qu’au moment où il se connaîtrait et se choisirait. Aucun Créateur ne serait requis : la source serait intérieure, et la vocation se confondrait avec l’auto-réalisation.

Dans la pensée chrétienne, les mêmes faits scientifiques peuvent être lus autrement. Le caractère voilé de la réalité n’indique pas seulement une limite de la connaissance humaine, mais une hiérarchie de l’être. Le niveau observable n’épuise pas le réel ; il en dépend. La fonction d’onde décrit un état qui attend quelque chose : une mesure, un acte, une relation. Elle ne se donne pas elle-même l’existence matérielle. Elle reçoit sa détermination. Autrement dit, le passage du possible à l’actuel suppose une initiative qui dépasse l’état potentiel lui-même, sans compter l’instauration de nouvelles potentialités.

Appliqué à l’homme, cela signifie que son potentiel n’est pas une simple réserve intérieure à exploiter, mais une vocation. Il est orienté vers une plénitude qui ne vient pas de lui seul. L’homme est appelé à devenir ce qu’il est en entrant en relation avec ce qui le fonde. Saint Paul écrit à Timothée : « Il nous a sauvés-vivifiés et nous a appelés d'un saint appel, non en considération de nos oeuvres, mais conformément à son propre dessein et à sa grâce. »  (2Tm 1,9). Ce n’est pas parce qu’une chose est possible qu’elle est sainte. Parmi tous les possibles, le libre arbitre de l’homme est appelé à rejoindre le dessein divin, un « saint appel ». Dans la vision chrétienne, la réalité ultime n’est pas impersonnelle, mais personnelle. Ainsi, l’observation ultime n’est pas celle de soi par soi, mais la rencontre : la communion avec le Créateur. Où trouver la grâce ? Elle est, nous dit saint Paul, « devenue visible, car notre Sauveur, le Christ Jésus, s’est manifesté : il a détruit la mort, et il a fait resplendir la vie et l’immortalité par l’annonce de l’Évangile » (2Tm 1,10).

Achevons avec un peu d’humour et une petite histoire.
U
ne petite fille allait à pied à l'école. Bien que ce matin-là, la température posait des questions et des nuages se formaient, elle partit à pied malgré tout.
Durant l'après-midi, les vents s'élevèrent, les éclairs apparurent, l'orage éclata.
L
a maman de la petite craignait que sa fillette ne prenne peur en revenant à la maison à cause des éclairs. Inquiète, la maman s'empressa de prendre la route, en voiture, vers l'école. En route, elle vit apparaître sa petite, qui, à chaque éclair, s'arrêtait, regardait en haut et souriait. Quelques éclairs se succédèrent rapidement et, chaque fois, l'enfant regardait vers l'éclair et souriait.
Sa mère parvint à ses côtés, baissa la vitre de sa voiture et lui demanda :
"Mais que fais-tu ? L'enfant de répondre : "J'essaie d'être belle, car le Bon Dieu n'arrête pas de me prendre en photo !"
Que le Seigneur vous donne la joie de savoir que Dieu vous donne une vocation avec la grâce qui va avec, non pas quelque chose de figé, mais quelque chose de vivant.

Évangile Mt 17, 1-9

La traduction et le commentaire sont extraits de : Françoise BREYNAERT, L’évangile selon saint Matthieu, un collier d’oralité en pendentif en lien avec le calendrier synagogal. Traduction depuis la Pshitta. Préface Mgr Mirkis (Irak) ; Mgr Dufour (France) et Mgr Kazadi (Congo RDC). Parole et Silence, 2026.

« Jésus emmena Pierre, / Jacques et Jean son frère,
et leur fit monter une haute montagne, / eux seulement.
2 Et Jésus fut transformé[6] / devant eux :

et sa personne[7] s’illumina / comme le soleil,
quant à ses vêtements, ils devinrent blancs / comme la lumière[8].
3 Et se firent voir à eux Moïse et Elie, / qui parlaient avec lui.

4 Or Pierre répondit / et dit à Jésus :
‘Mon Seigneur,
il est bon [beau], pour nous, / que nous soyons ici ;
si tu le veux, / nous ferons ici trois tentes[9] :
une pour toi, / et une pour Moïse, et une pour Élie.’

5 Comme il parlait encore, / voici : une nuée lumineuse les couvrit.
Et, de la nuée, il y avait une voix, / qui disait :
‘Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui en qui je me suis complu : / écoutez-le !’

6 En entendant [cela],
les disciples tombèrent sur leur face, / et ils eurent très peur.

7 Et Jésus s’approcha d’eux
il les toucha / et dit :
‘Debout ! / N’ayez pas peur !’

8 Et ils levèrent les yeux,
et ils ne virent personne / sinon Jésus, seul.

9 Et comme ils descendaient de la montagne,
Jésus leur commanda / et leur dit :

‘À personne / ne parlez de cette vision,
jusqu’à ce que le Fils de l’homme / ne se soit relevé des morts’. »

– Acclamons la Parole de Dieu.

Même sans apprendre par cœur, apprendre à proclamer… La qualité de ce récitatif se joue dans le souffle. Il transmet la crainte devant la divinité, l’adoration du mystère, une retenue des apôtres, un souffle de silence méditatif à chaque étape du récit. C’est d’abord la révérence devant Jésus, le Fils bien-aimé du Père (Mt 17,5), et la prosternation. C’est ensuite le silence devant l’annonce de la mort de Jésus (Mc 17,9). En Mt 17,5, c’est la même racine dans les « tentes [mṭalīn] » et la nuée les « couvrit [maṭlā] », on mime donc l’image d’être sous une tente.

« Après six jours » (v. 1) relie l’épisode au voyage à Césarée de Philippe[10], incluant la confession de Pierre et l’annonce par Jésus de sa mort à Jérusalem. Jésus a accepté une mort ignominieuse ; il va sans dire qu’une telle acceptation correspond à un amour incommensurable pour son Père et pour l’humanité. Jésus en devient incandescent (Mt 17,2).

La lumière de la Transfiguration et plus encore, l’expression « comme le soleil » (v. 2) évoque le jour du Seigneur où « le soleil de justice brillera, avec la guérison dans ses rayons » (Ml 3,19-20). L’enfilage des perles nous questionne : la Transfiguration est-elle une vision prophétique du « Fils de l’homme venant dans son Règne » (Mt 16,28), incluant la vision de son état de ressuscité ?

C’est l’avis de saint Jean Chrysostome : « Nous aussi, nous n’avons qu’à le vouloir, pour voir le Seigneur, non pas tel que les apôtres le virent sur la montagne, mais environné d’un éclat beaucoup plus éblouissant. Ce n’est pas de cette manière qu’il doit venir à la fin des temps. Alors, par ménagement pour ses disciples, il ne leur découvrit sa gloire que dans une mesure proportionnée à leurs forces ; à la fin des siècles, il viendra dans la propre gloire de son Père. Non plus seulement Moïse ou Élie, mais avec une armée innombrable d’anges, avec les archanges, avec les chérubins, et avec les tribus des nombreux habitants des cieux ; alors ce n’est point une nuée, c’est le ciel tout entier qui se déroulera autour de sa tête »[11]. Saint Jean Chrysostome comprenait la transfiguration comme une vision prophétique du retour du Christ, corrigeant les idées d’une venue du règne impliquant des forces de coercition politique ou militaire.

Moïse et Élie apparaissent (v. 3). Les Juifs accusaient Jésus de ne pas respecter la Loi, mais comment Moïse serait-il le témoin de Jésus si Jésus était l’ennemi des commandements de Dieu ? Les Juifs accusaient Jésus de se dire l’égal du Père, or Élie n’aurait pas pu supporter d’être en présence de quelqu’un qui usurperait la gloire de Dieu. Sur la montagne (au Sinaï), Moïse parlait avec Dieu ; de même Élie parlait avec Dieu (à l’Horeb). Ici, sur la montagne, les apôtres voient Moïse et Élie parler… avec Jésus !

La Transfiguration se situe après l’appel aux disciples à porter leur croix (Mt 16,24). Moïse et Élie apparaissent (Mt 17,3) ; après le péché du veau d’or, Moïse voulut donner sa vie à la place du peuple (Ex 32,32) et après l’épisode du mont Carmel, Élie fut poursuivi par la reine Jézabel (1R 19,1-2). Jésus veut inspirer aux apôtres la même sollicitude et le même zèle.

Pierre dit : « Il est bon [beau], pour nous, que nous soyons ici ; si tu le veux, nous ferons ici trois tentes » (Mt 17,4)… Pierre, qui avait résisté frontalement à la perspective de la passion, tente de recommencer avec plus de diplomatie : si nous restons camper ici, nous n’irons plus à Jérusalem et Jésus ne sera pas mis à mort… Et Pierre va être corrigé avec tout autant de doigté.

Ni Jésus, ni Moïse, ni Élie n’ont besoin de ces tentes dérisoires faites de main d’homme. La nuée est pour eux une tente (Mt 17,5). La racine qui donne tente, abri, toit, ou le verbe couvrir, est la même racine : les « tentes [mṭalīn] » et la nuée les « couvrait [maṭlā] ». La nuée indique la présence de l’Esprit Saint : saint Thomas d’Aquin dit que « toute la Trinité apparût : le Père dans la voix, le Fils dans l’homme, l’Esprit dans la nuée »[12]. Dès que cette voix retentit, Moïse et Élie disparaissent. C’est pour Jésus que cette voix a retenti, et elle vient de la nuée, c’est-à-dire de Dieu. Et la voix céleste dit : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui en qui je me suis complu : écoutez-le ! » (Mt 17,5). Dès lors, si Jésus annonce sa mort sur la croix, il convient de l’accueillir sans résistance. La Passion sera une épreuve redoutable où Jésus pourra sembler être rejeté par Dieu, la voix céleste prévient cette tentation : il est le fils bien-aimé du Père. Dans son amour pour Jésus, Pierre aurait voulu que lui soit épargnée la passion, mais qui aime Jésus mieux que le Père ? Les velléités de Pierre doivent donc cesser.

Mc 9,7 et Luc 9,35 disent simplement « mon fils bien-aimé », alors que Matthieu donne : « mon fils bien-aimé en qui je me complais » (Mt 17,5), ce qui s’explique par la composition de Matthieu. La voix s’exprime en termes rigoureusement identiques à la Transfiguration (Mt 17,5) et au baptême du Christ qui est la perle correspondante dans le collier compteur (Mt 3,17). Rappelons que « eṣṭḇīṯ » traduit par « je me complais » dérive du verbe ṣbā, désirer, aimer, vouloir : le Père et le Fils ont même volonté aimante. Grammaticalement, avec la forme passive, nous dirions que le Père est voulu en Jésus (et doit l’être en son disciple) ce qui signifie que la volonté humaine de Jésus (et, autant que faire se peut, la volonté du disciple) veut ce que veut le Père. Avec la forme réfléchie, le Père se veut en Jésus (et, autant que faire se peut, en chacun des disciples) : il s’agit de consentir à être habité et mû par le dynamisme du vouloir divin, c’est pour Jésus l’état d’union hypostatique, et c’est pour les disciples la voie de la divinisation.

 

 

[1]Pape FRANÇOIS, Encyclique Lumen fidei § 8

[2] Le verset « En toi seront bénies toutes les familles de la terre » a  une tonalité universaliste. C’est pourquoi on suppose généralement, une influence du prophète Isaïe.

[3] Yves DUPONT, L’empreinte de Dieu dans le monde quantique, Guy Trénadiel 2025, p. 39-40

[4] Yves DUPONT, op. cit. p. 210

[5] Yves DUPONT, op. cit. p. 112

[6] « eštaḥlap » : le verbe ḥlap (ici à la forme eštafal) signifie « changer de forme » et il n’y a pas que la figure (le visage) qui change.

[7] « parṣūppēh » : ce mot ressemble au mot grec prôsôpon, visage, mais en araméen, Mgr Alichoran explique que c’est tout ce qui fait que l’on reconnaît quelqu’un, ce mot ne s’applique pas seulement au visage ; on peut dire que c’est tout son physique qui était éclairé de l’intérieur.

[8] Alors que la Pshitta donne « comme la lumière [nuhrā] », SyrC donne « comme la neige » (= Mc 9,3).

[9] maṭlīn, c’est une tente « faite » de branchages pour faire de l’ombre l’été. Pour désigner une vraie tente en poil de chameau « plantée » pour y habiter, il y a un autre mot : maškenā.

[10] Il n’y a pas de contradiction avec Luc qui dit « environ huit jours » (Lc 9,28) en écho à son propre collier compteur (Lc 2,21).

[12] S. THOMAS d’Aquin, Somme Théologique III 45,4, ad 2

Date de dernière mise à jour : 09/01/2026