1er dimanche de carême

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Première lecture (Gn 2, 7-9 ; 3, 1-7a)

Psaume (Ps 50 (51), 3-4, 5-6ab, 12-13, 14.17)

Deuxième lecture (Rm 5, 12-19)

Évangile (Mt 4, 1-11)

 

Première lecture (Gn 2, 7-9 ; 3, 1-7a)

« Le Seigneur Dieu modela l’homme avec la poussière tirée du sol ; il insuffla dans ses narines le souffle de vie, et l’homme devint un être vivant. Le Seigneur Dieu planta un jardin en Éden, à l’orient, et y plaça l’homme qu’il avait modelé. Le Seigneur Dieu fit pousser du sol toutes sortes d’arbres à l’aspect désirable et aux fruits savoureux ; il y avait aussi l’arbre de vie au milieu du jardin, et l’arbre de la connaissance du bien et du mal [en hébreu : de la connaissance bonne et mauvaise].
Or le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs que le Seigneur Dieu avait faits. Il dit à la femme : « Alors, Dieu vous a vraiment dit : ‘Vous ne mangerez d’aucun arbre du jardin’ ? » La femme répondit au serpent : « Nous mangeons les fruits des arbres du jardin. Mais, pour le fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : ‘Vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas, sinon vous mourrez.’ » Le serpent dit à la femme : « Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. » La femme s’aperçut que le fruit de l’arbre devait être savoureux, qu’il était agréable à regarder et qu’il était désirable, cet arbre, puisqu’il donnait l’intelligence. Elle prit de son fruit, et en mangea. Elle en donna aussi à son mari, et il en mangea. Alors leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils se rendirent compte qu’ils étaient nus. – Parole du Seigneur. »

Quelle tendresse dans ce récit de la création ! « Dieu modela l’homme ». L’humanité porte en elle l’empreinte des mains créatrices, y pensons-nous ? Dieu « insuffla dans ses narines le souffle de vie » : notre respiration porte en elle le souffle divin, nous sommes créés pour respirer Dieu, sa bonne odeur et son enthousiasme. Et Dieu plaça l’homme dans un jardin luxuriant. (Les masses de charbon et de pétrole qui sont sous nos pieds témoignent-elles d’un passé luxuriant ?)

Chers auditeurs, pour définir le péché originel, le concile de Trente s’appuie non pas sur Genèse 2-3 mais sur l’épitre de saint Paul aux Romains qui sera la 2e lecture de ce dimanche. L’idée que Satan tente les hommes est une idée relativement tardive, présente dans les livres de sagesse, après l’exil à Babylone. Voir dans le récit de la Genèse l’histoire de la chute des premiers parents a ses prémices dans la théologie juive au temps du Christ : mais cela ne peut être clairement compris qu’à la lumière de l’Évangile, et du Christ (CEC 399-401).

Observons bien le récit et ce qui est dit des différents arbres. Cela nous enseigne quelque chose sur la nature humaine.

« Le Seigneur Dieu fit pousser du sol toute espèce d’arbres séduisants à voir et bons à manger, et l’arbre de vie au milieu du jardin, et l’arbre de la connaissance bonne et mauvaise » (Gn 2, 9).

Le Créateur avait aussi dit à Adam : « tu mangeras de tous les arbres du jardin… [y compris l’arbre de vie, mais non l’arbre de la connaissance bonne et mauvaise] » (Gn 2,16), il s’agit d’une nourriture symbolisant la connaissance variée associée à la vie sur la terre. Cette connaissance fait partie de la nature humaine, et il est important que chacun de nous mange de tous les arbres en faisant l’effort d’apprendre et d’étudier pour nourrir son intelligence et son esprit, afin de pouvoir exercer son libre-arbitre. Or le serpent, Satan, veut réduire à rien cette connaissance (on le voit de nos jours par tout ce qui abêtit les enfants et les gens). Le serpent dit : « Alors, Dieu a dit : Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin ? » (Gn 3,1). Le péché originel ne consiste donc pas seulement à consommer un fruit défendu, c’est aussi le refus de manger des arbres du jardin.

Certes, les idées de l’intelligence permettent de façonner le réel, mais la pensée juive kabbalistique suppute que Dieu interdirait à l’homme le Réel[1], ce qui est faux. Nous pensons que le Dieu unique ne doit pas être confondu avec « l’Idéal », car il est le créateur des Lois et des Idées, comme il est aussi le créateur des faits concrets. Les séductions et les illusions démoniaques échouent devant des faits réels observables par tout un chacun. C’est pourquoi le Serpent-Satan déforme l’ordre divin en disant que Dieu aurait dit de ne manger aucun arbre du jardin, c’est-à-dire de ne pas observer le réel.

« L’arbre de la connaissance bonne et mauvaise » (Gn 2, 9). Attention à la traduction. Habitués à la logique binaire, on transforme la phrase pour parler d’un arbre du bien et du mal. Mais en hébreu, il s’agit bel et bien d’adjectifs. L’arbre est bon dans le sens où son existence donne de nouvelles possibilités de connaissances, mais en décoder les secrets revient à figer la vie. « Vous n’en mangerez pas, le jour où vous en mangerez, vous mourrez de mort [sémitisme pour dire assurément vous mourrez] » (Gn 2,16). D’une manière imagée, le récit nous dit qu’il existe de l’inconnaissable qui ne peut être dévoilé que par une instauration divine, une Révélation. Mettre la main sur cet arbre et en consommer, c’est fabriquer de fausses révélations, c’est détruire l’ouverture à Dieu, la source de Vie, la dimension religieuse qui fait que l’homme est humain.

L’arbre qu’il ne faut pas manger (Gn 2,9), c’est l’arbre de la révélation, bonne lorsqu’elle est reçue comme un don de Dieu, mauvaise lorsque l’homme veut mettre la main sur la source car il produit alors de fausses révélations.

 « La femme s’aperçut que le fruit de l’arbre devait être savoureux, qu’il était agréable à regarder et qu’il était désirable, cet arbre, puisqu’il donnait l’intelligence »… Mais cette prétendue intelligence était coupée de la Source de la Vie divine, elle l’occultait ! C’est cela l’occultisme. Et Adam et Éve furent nus, dépouillés de la gloire que leur donnait leur relation filiale au Créateur.

La conséquence du péché originel est l’expulsion hors du jardin.

Hors de la clôture protectrice du jardin, l’homme se retrouve sans limite, dans un Ein Sof fascinant mais destructeur. S’éloigner des arbres du jardin, c’est aussi s’éloigner du réel jusqu’à le nier ; combien d’idéologies tiennent alors pour bonnes des constructions politiques ou économiques qui impliquent des atrocités ? Saint Luc souligne deux fois le fait que Marie médite les événements (Lc 2,19.51) : elle nourrit son esprit avec les faits concrets qui adviennent dans sa vie.

L’attitude de la Vierge de Nazareth qui questionne l’ange Gabriel constitue une manière de vérifier si la révélation qu’il apporte est véridique (Lc 1, 28-38) et sa virginité incarne le respect absolu de l’instauration divine. Le don de Dieu.

Psaume (Ps 50 (51), 3-4, 5-6ab, 12-13, 14.17)

« Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour, selon ta grande miséricorde, efface mon péché. Lave-moi tout entier de ma faute, purifie-moi de mon offense. Oui, je connais mon péché, ma faute est toujours devant moi. Contre toi, et toi seul, j’ai péché, ce qui est mal à tes yeux, je l’ai fait. Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu, renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit. Ne me chasse pas loin de ta face, ne me reprends pas ton esprit saint. Rends-moi la joie d’être sauvé ; que l’esprit généreux me soutienne. Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche annoncera ta louange ».

Nous allons suivre et résumer le commentaire de saint Augustin sur ce psaume (S. Augustin, Sur les Psaumes 51).

 En voici le titre : «Psaume de David, lorsque le prophète Nathan vint le trouver, après son adultère avec Bethsabée»; car Bethsabée était femme et épouse d'un autre homme. Nous ne le disons qu'avec douleur et en tremblant; et pourtant ce n'est point pour qu'on en garde le silence, que le Seigneur l'a fait consigner dans l'histoire. David fit même tuer à la guerre le mari de cette femme; à l'adultère il joignit le meurtre: et après ce crime le prophète Nathan lui fut envoyé, et envoyé par le Seigneur, pour lui reprocher un si grand forfait 2S 11,1-14 Il faut donc veiller à cette faiblesse de la chair, et se souvenir de ces paroles de l'Apôtre: «Que le péché ne règne pas dans votre chair mortelle Rm 6,12». L'Apôtre n'a pas dit: Qu'il n'y soit point; mais: «Qu'il n'y règne pas». Le péché est en toi, quand tu en ressens l'attrait; il y règne, si tu y consens. Il faut réprimer l'attrait charnel, surtout lorsqu'il nous porte à ce qui est défendu, à ce qui est funeste, et non lui lâcher les rênes. Il faut le dominer, et non pas en être dominé. Regarde sans crainte, si tu n'as rien qui te porte au mal. Mais, diras-tu, je résiste avec force. Es-tu donc plus fort que David? Ecoute aussi, toi pécheur, et dis avec David: «Ayez pitié de moi, ô mon Dieu, selon la grandeur de votre miséricorde +Ps 50,3». Implorer une grande miséricorde, c'est avouer une grande misère.

« Oui, je connais mon péché, ma faute est toujours devant moi. »

Je ne m'oublie point moi-même pour regarder les autres, je ne cherche point à ôter la paille de l'oeil de mon frère, quand il y a une poutre dans mon oeil Mt 7,3 ; «J'ai péché contre vous, contre vous seul, j'ai commis le mal en votre présence», Que veut dire cette parole? Est-ce que l'adultère de cette femme et le meurtre du mari ne furent connus d'aucun homme ? Tous ne savaient-ils point le crime de David ? Que signifie : «J'ai péché contre vous seul, j'ai commis le mal en votre présence?» C'est que Dieu seul est sans péché. Celui-là seul punit avec justice, qui n'a rien en soi que l'on doive punir.

« Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu, renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit. » Comme il était coupable d'un crime, et qu'avant ce crime il était plus innocent, il nous montre ainsi la valeur de cette expression: «Créez. Et renouvelez au fond de mon âme l'esprit de droiture». Mon crime, dit-il, avait détruit et courbé la droiture de mon esprit. Il dit dans un autre psaume: «Ils ont, courbé mon âme ». Et quand l'homme se penche vers les convoitises du temps, il se courbe en quelque sorte; quand il s'élève aux biens d'en haut, de manière à trouver la douceur en Dieu, son coeur devient droit. «Combien est bon le Dieu d'Israël, pour ceux «qui ont le coeur droit !» Donc, mes frères, écoutez.

Souvent Dieu châtie de ses péchés en cette vie l'homme auquel il pardonne pour l'autre vie. David lui-même, à qui Dieu avait dit par son Prophète: «Votre péché vous est remis », dut subir les châtiments dont Dieu l'avait menacé à cause de sa faute. Son fils Absalon lui fit une guerre sanglante et le réduisit à d'humiliantes extrémités. Il marchait dans la douleur, dans l'affliction et le mépris, tellement soumis à Dieu qu'il reconnaissait sa justice dans ces traitements, et confessait qu'il ne souffrait rien qu'il n'eût mérité. Déjà son coeur était redressé, et Dieu ne lui déplaisait point. Il entendit patiemment un homme qui l'injuriait et lui jetait à la face des imprécations,un homme qui se déclarait son ennemi, et marchait avec les soldats de son fils rebelle. A ces malédictions jetées au roi, un des compagnons de David voulut courir sur cet insolent et le tuer; mais David le retint. En quels termes? «C'est Dieu», dit-il, «qui l'a envoyé pour me maudire». Il reconnaît donc sa faute, il en approuve le châtiment, il ne cherche point sa propre gloire; il bénit le Seigneur du bien qu'il trouve en lui-même, il bénit le Seigneur des maux qu'il endure, il bénit le Seigneur en tout temps; la louange du Seigneur est toujours en sa bouche.

Tels sont les hommes au coeur droit : bien différents de ces hommes dépravés qui se croient justes et Dieu pervers; qui jubilent quand ils font le mal; qui blasphèment quand ils souffrent; qui sous le fouet de la tribulation s'écrient dans leur âme dépravée: Dieu, que t'ai-je fait? En vérité, ils n'ont rien fait pour Dieu, ils ont tout fait pour eux-mêmes : «Renouvelez dans mes entrailles l'esprit de droiture».

« Ne me chasse pas loin de ta face, ne me reprends pas ton esprit saint ».

« Ne me repoussez point de votre présence ». Détournez vos regards de mes péchés, mais ne m'éloignez pas de votre présence. Il redoute le regard de Dieu, et néanmoins il invoque ce regard. «Ne m'éloignez pas de votre présence, et ne retirez pas de moi votre Esprit Saint ». Car le Saint-Esprit est dans celui qui avoue ses fautes. Que votre péché vous déplaise, c'est là un don de l'Esprit Saint. Le mal plaît à l'esprit impur, il déplaît à l'esprit de sainteté : et quoique, d'une part, tu demandes encore pardon à Dieu, néanmoins comme d'autre part, tu as en aversion le mal que tu as fait, tu es uni à Dieu, puisque tu hais ce qu'il hait. Ainsi, vous voilà deux contre la fièvre, le médecin et toi. Aussi le Prophète ne dit point : Donnez-moi votre Esprit Saint, mais : « Ne le retirez pas de moi. Ne retirez pas de moi votre Esprit Saint ».

«Seigneur, vous ouvrirez mes lèvres, et ma bouche publiera vos louanges.
Vos louanges, parce que vous m'avez créé ; vos louanges, parce que vous ne m'avez pas abandonné, malgré mon péché ;
vos louanges, parce que vous m'avez averti de confesser ma faute ;
vos louanges, parce que vous m'avez purifié afin que je fusse en sûreté :
Vous ouvrirez mes lèvres, et ma bouche publiera vos louanges».

 

Deuxième lecture (Rm 5,12-19)

« Frères, nous savons que par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et que par le péché est venue la mort ; et ainsi, la mort est passée en tous les hommes, étant donné que tous ont péché. Avant la loi de Moïse, le péché était déjà dans le monde, mais le péché ne peut être imputé à personne tant qu’il n’y a pas de loi. Pourtant, depuis Adam jusqu’à Moïse, la mort a établi son règne, même sur ceux qui n’avaient pas péché par une transgression semblable à celle d’Adam.

Or, Adam préfigure celui qui devait venir.

Mais il n’en va pas du don gratuit comme de la faute. En effet, si la mort a frappé la multitude par la faute d’un seul, combien plus la grâce de Dieu s’est-elle répandue en abondance sur la multitude, cette grâce qui est donnée en un seul homme, Jésus Christ. Le don de Dieu et les conséquences du péché d’un seul n’ont pas la même mesure non plus : d’une part, en effet, pour la faute d’un seul, le jugement a conduit à la condamnation ; d’autre part, pour une multitude de fautes, le don gratuit de Dieu conduit à la justification. Si, en effet, à cause d’un seul homme, par la faute d’un seul, la mort a établi son règne, combien plus, à cause de Jésus-Christ et de lui seul, régneront-ils dans la vie, ceux qui reçoivent en abondance le don de la grâce qui les rend justes.

Bref, de même que la faute commise par un seul a conduit tous les hommes à la condamnation, de même l’accomplissement de la justice par un seul a conduit tous les hommes à la justification qui donne la vie. En effet, de même que par la désobéissance d’un seul être humain la multitude a été rendue pécheresse, de même par l’obéissance d’un seul la multitude sera-t-elle rendue juste. »

Comment les hommes en sont-ils arrivés à un aveuglement tel qu’ils crucifient Jésus, le Christ, oint de l’Esprit Saint ? Il fallait qu’il y ait une cassure profonde, le péché originel, une fracture "en Adam".

La doctrine du péché originel a ses prémices dans la théologie juive au temps du Christ, avec l’idée, présente dans les tannaïm, selon laquelle, si l’homme pèche et rejette Dieu, Dieu ne s’impose pas, mais il se retire au 7° ciel, laissant le monde dans les ténèbres[2]. Le Christ, en se présentant comme la lumière du monde, sous-entendrait une telle vision des choses. Lumière du monde, il sauve le monde des ténèbres où la Faute l’a jetée.

La doctrine du péché originel mûrit à la lumière de la croix et de la résurrection, notamment avec saint Paul. Et, en effet, le concile de Trente s’appuie non pas sur Genèse 2-3 mais sur l’épitre de saint Paul aux Romains. Saint Paul explique que la responsabilité personnelle demeure (Rm 1 – 2), tous ont péché, même les païens car ils avaient une loi inscrite dans le cœur (Rm 2,15). La faute d’Adam a généré un état déchu pour toute l’humanité, par conséquent, la mort touche tous les êtres humains. Et dans la lecture de ce dimanche saint Paul commence par affirmer à la fois un état déchu et une responsabilité de chacun.

Notre époque est nourrie de la pensée de Nietzsche : la loi mutilerait la vie et inventerait la faute. Mais au verset 12, saint Paul fait une constatation. La mort a régné sur l’humanité avant même la Loi de Moïse. La Loi ne crée pas le péché, mais elle le révèle. Par exemple, Caïn a péché en tuant son frère Abel, et Dieu lui rappelle sa responsabilité. Pourtant, il n’y avait pas encore de Loi disant « Ne tues pas ». En observant la dimension universelle du mal, saint Paul prépare l’enseignement sur le salut universel offert en Jésus.

« Mais le péché n’est pas comptabilisé quand il n’y a pas de loi. » (v. 13b) Il serait abusif de dire que Paul envisage qu’avant la loi l’humanité serait incapable de toute délibération morale. Le péché n’est pas imputable juridiquement quand il n’y a pas de Loi (il n’y a pas de tribunaux, de juge et de sanhédrin), ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de péché, au contraire puisqu’il vient de dire : « Avant la Loi, le péché était déjà dans le monde » (v. 13a). Saint Paul dit que l’être humain est marqué par une finitude déviée, une orientation faussée de l’être.

Au verset 14, saint Paul précise que la mort concerne même les innocents : le péché originel est donc un état déchu, une corruption héréditaire, plus encore qu’une tache morale. Le baptême des tout petits en découle, il est pratiqué pour que la régénération purifie en eux ce que la génération leur a apporté » (DS 223, concile de Carthage en l’an 418).
La multitude sera rendue juste, mais il faut que l’évangile soit annoncé, que le salut soit accueilli, que les gens soient baptisés. L’expérience du pardon du Christ et de sa rédemption est tellement puissante qu’elle a conduit saint Paul à penser que le Christ a restauré la création jusque "en Adam". Le Christ nouvel Adam restaure l’humanité à la racine et de manière universelle. 

Nous lisons dans les Actes des apôtres que Paul (Saül), sur le chemin de Damas, eut une vision du Christ ressuscité qui l’envoya vers les nations païennes « pour leur ouvrir les yeux, afin qu’elles reviennent des ténèbres à la lumière et de l’empire de Satan à Dieu, et qu’elles obtiennent, par la foi en moi [c’est Jésus qui parle], la rémission de leurs péchés et une part d’héritage avec les sanctifiés » (Ac 26,18). La mission de saint Paul est de délivrer les hommes de l’empire de Satan par la foi au Christ, synonyme d’une guérison du péché d’Adam. « Si, par la faute d’un seul, la multitude est morte, combien plus la grâce de Dieu et le don conféré par la grâce d’un seul homme, Jésus-Christ, se sont-ils répandus à profusion sur la multitude » (Rm 5,15). Cette grâce advient par le baptême dans la mort et la résurrection du Christ (Rm 6).

La doctrine du péché originel n’est plus très à la mode. Harari, qui est juif, voudrait faire croire que les problèmes de l’humanité ont commencé par son développement, notamment l’urbanisation et l’invention de l’argent. Mais il n’envisage pas d’autre solution que le transhumanisme et le gouvernement mondial. La doctrine du péché originel est très utile, parce qu’elle désigne la vraie solution : se reconnecter à notre source, cesser de se prendre pour des dieux, mais se laisser transfigurer par Dieu notre créateur, lui qui nous a créés pour nous faire participer à sa vie divine. En Jésus nous avons la justification, la régénération, la restauration de la nature humaine. Chers auditeurs, annonçons l’évangile pour que les gens soient sauvés, vivifiés, régénérés, restaurés !

Évangile (Mt 4, 1-11)

La traduction et le commentaire sont extraits de : Françoise BREYNAERT, L’évangile selon saint Matthieu, un collier d’oralité en pendentif en lien avec le calendrier synagogal. Traduction depuis la Pshitta. Préface Mgr Mirkis (Irak) ; Mgr Dufour (France) et Mgr Kazadi (Congo RDC). Parole et Silence, 2026.

« 4,1 Jésus, alors, / fut conduit par l’Esprit de Sainteté au désert ;
afin qu’il soit tenté / par l’Accusateur [celui qui mange des calomnies].
2 Et il jeûna quarante jours / et quarante nuits.
Mais, à la fin, / il eut faim.

3 Et il s’approcha, celui qui tente, / et il lui dit :
‘Si tu es le Fils de Dieu, / dis que ces pierres deviennent du pain.’
4 Or, lui, il répondit / et dit :
‘Il est écrit :
‘Ce n’est pas de pain seulement / que vit l’homme,
mais de toute parole / qui sort de la bouche de Dieu’.

5 Alors l’Accusateur le conduisit [3] / à la ville de la Sainteté ;
et il le plaça / sur l’aile du Temple
6 et lui dit :
‘Si tu es le Fils de Dieu, / jette-toi en bas.
Il est écrit / en effet :
À ses anges, / il donnera des ordres à ton sujet,
Sur leurs mains, ils te porteront / afin que ne bute ton pied contre une pierre’.
7 Jésus lui dit :
‘Il est encore écrit : / Tu ne mettras pas à l’épreuve[4] le SEIGNEUR, ton Dieu’.

8 L’Accusateur le conduisit encore [5] / sur une très haute montagne,
lui fit voir tous les royaumes du monde / et leur gloire,
9 et lui dit :
‘Tous ceux-ci, je te les donne, / si tu tombes pour te prosterner devant moi.’
10 Alors Jésus lui dit : / ‘Va-t-en, Satan ! [6]
Il est écrit, / en effet :
Le SEIGNEUR ton Dieu tu adoreras[7], / et à lui seul
tu rendras un culte’.

11 Alors l’Accusateur le laissa ; / et voici : les anges s’approchèrent et le servaient. »

 – Acclamons la Parole de Dieu

Jésus ne va pas au désert par une initiative humaine, comme le fit par exemple Flavius Josèphe[8]. C’est condui​​​​​​​t par l’Esprit de Sainteté que Jésus se rend au désert, et là, il va jeûner 40 jours et 40 nuits, soit jusqu’aux limites de la résistance physique, puis il va vaincre les tentations de Satan.

Mt 4,3-4 Première tentation

Les paroles du tentateur « Si tu es le Fils de Dieu, dis que ces pierres deviennent du pain » sont une tentative de faire agir Jésus en utilisant sa puissance divine d’une manière autonome. Si Jésus avait cédé, il aurait « erré » en dehors de sa nature profonde puisque sa vie divine est une union au Père, une vie du vouloir divin en son être profond…

La tentation est d’autant plus forte que le prophète de la fin des temps doit être comme Moïse (Dt 18,15), ne devrait-il pas, lui aussi, accomplir le miracle de la manne ? Le miracle de la manne fut une concession faite au peuple qui murmurait (Ex 16,2-4). Contrairement au peuple au Sinaï, Jésus ne regrette pas le pain d’Égypte, il se comporte en israélite obéissant. Plus encore, il accomplit l’ordre de se souvenir « de tout le chemin que YHWH ton Dieu t’a fait faire pendant 40 ans dans le désert […] pour te montrer que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais que l’homme vit de tout ce qui sort de la bouche de YHWH » (Dt 8,2-3 BJ) et Jésus cite la fin de la phrase (Mt 4,4). Cette phrase à laquelle se réfère Jésus n’évoque pas le Messie, encore moins le Fils de Dieu dans sa divinité : elle évoque la vie de l’homme. Dieu modela l’homme et « insuffla dans ses narines une haleine de vie » (Gn 2,7). L’humanité est créée avec l’haleine de Dieu qui est un Dieu vivant, créateur, actif, et nous sommes appelés à être actifs à notre tour, vivant de son dynamisme. Les œuvres humaines ne tirent leur bonté que de leur participation à la vie divine ; hors de cette relation, la nature humaine se dénature. Le Messie ne sauverait personne s’il commençait par dénaturer l’humain. Le Fils de Dieu se dénaturerait s’il exerçait sa puissance divine d’une manière autonome, séparée du Père, ce serait comme détruire la vie trinitaire qui le constitue dans son être profond.

Jésus fera des miracles, mais il le fera pour les autres, non pour lui-même, et il le fera en bénissant le Père, non d’une manière autonome. Sa relation au Père est plus importante que le pain.

Mt 4,5-7 Deuxième tentation

Jésus est pleinement fils, tout entier dépendant du Père, et, étant pleinement fils, il est le Messie. Dans le livre de Daniel, la prophétie des 70 semaines annonce « un Messie supprimé… et sur l’aile du Temple [kenpā d-hayklā], l’abomination de la désolation » (Dn 9,26-27). Et l’évangéliste reprend cette expression « kenpā d-hayklā » pour désigner la bordure, ou le pinacle (en architecture le merlon) du Temple, ou l’aile du Temple (quelque chose à côté), où le tentateur place Jésus.

Satan sélectionne ses références à l’Écriture, et il veut que Jésus joue avec l’extraordinaire et les puissances angéliques. L’Accusateur est perfide car, s’il est écrit : « Il donnera pour lui des ordres à ses anges » (Ps 90,11-12), aucune Écriture ne dit : « Jette-toi en bas », mais c’est de sa nature mensongère que Satan tire cette suggestion. Et Matthieu souligne cette fausse apparence de sainteté qui se targue des Écritures : alors que nous aurions pu avoir simplement un adjectif, « la ville sainte » (Mt 27,53), « la ville de la Sainteté » (Mt 4,5) est un état construit : cette tournure suggère que « l’Accusateur » opère une contrefaçon de la Sainteté. Jésus n’oppose pas une Écriture à une autre, mais il sait que la parole du psaume doit être interprétée à la lumière d’un thème biblique plus fondamental ; il répond à l’Accusateur qu’il est « encore [tūḇ] » écrit : « Tu ne tenteras pas le SEIGNEUR, ton Dieu » (Dt 6,16). « Par cette parole contenue dans la Loi, dit saint Irénée, il faisait savoir que, pour ce qui est de l’homme, celui-ci ne doit pas tenter Dieu, et que, pour son compte à lui, jamais, en son humanité visible, il ne tenterait le Seigneur son Dieu. Et ainsi l’orgueil qui s’était trouvé dans le serpent fut détruit par l’humilité qui se trouva dans l’homme. »[9]

Mt 4,8-10 Troisième tentation

L’Ancien Testament exprime souvent que Dieu est la source de toute autorité politique (Pr 21,1 ; Pr 8,15-16). Le péché d’Adam a cependant autorisé une emprise de Satan sur le monde, désormais « Prince de ce monde » (Jn 12,31).

Lorsque l’Accusateur dit à Jésus « Je te donnerai » ces royaumes (Mt 4,9), il cherche à séduire les hommes pour qu’ils l’adorent lui-même comme Dieu[10]. Cette tentation évoque les Hébreux dans l’épisode du veau d’or (Ex 32,1-6) mais elle dépasse de loin tout ce que l’histoire d’Israël a connu. Jésus ​​​​​​​démasque l’apostasie de l’Accusateur en citant l’Écriture : « tu te prosterneras devant le SEIGNEUR ton Dieu » (Dt 26,10), et l’interdit de se prosterner devant d’autres divinités (Dt 5,9), ou de suivre de faux dieux (Dt 6,12) souvent présentés comme des démons (Ba 4,7), c’était la tentation du peuple de Dieu à l’heure de sa plus grande victoire : son entrée en terre promise. Et Jésus est confronté à cette tentation avant de conduire son peuple vers le royaume des Cieux, et il refuse de se prosterner devant Satan.

En disant « Va-t-en, Satan ! » (Mt 4,10), Jésus révèle Satan comme un être véritablement personnel. Satan n’est pas seulement une idée, un raisonnement erroné, une force impersonnelle.

Mt 4,11 Les anges s’approchèrent et le servaient 

Après son long jeûne, les anges servent une nourriture à Jésus, qui reçoit de Dieu ce qu’il n’avait pas voulu prendre de sa propre initiative en changeant les pierres en pains. Les anges le servent [mšamšīn] comme dans un service liturgique (ce verbe donne en araméen le mot diacre) : la divinité de Jésus reçoit de la part des anges l’honneur que le Fils de Dieu n’a pas voulu recevoir d’une manière déviée à l’instigation du Tentateur.

Chers auditeurs, soyons forts ! Prenons en Jésus la force du combat spirituel.

 

[1] Élie BÉNAMOZEGH, Israël et l’humanité. Étude sur le problème de la religion universelle et sa solution., Éditions Ethose 2020, p. 347

[2] Tanhuma naso 16, éditions Eshkol, Jérusalem 1972, pp. 687-688

[3] Même verbe dbar qu’au verset 1 : Satan opère un plagiat de l’Esprit Saint qui « conduit ».

[4] Ou : tu ne tenteras pas, c’est le même verbe « nassī » qu’au verset 3, et « celui qui tente », c’est Satan.

[5] SyrS : « le conduisit encore et le fit monter se tenir » : SyrS semble ici être influencé par saint Luc « Et Satan le fit monter / sur une haute montagne » (Lc 4,5), ce qui plaide pour l’antériorité de la Pshitta.

[6] SyrS : « va derrière toi (= retourne-t-en !) ». Syrc : « va derrière moi [zel lāḵ lḇestar] », ce qui reprend Mt 16,23 (qui n’est pas dans le fil d’oralité correspondant).

[7] On pourrait aussi traduire « Vers le SEIGNEUR ton Dieu tu te prosterneras ».

[8] Flavius JOSÈPHE, Autobiographie, § 11 : « Ayant entendu parler d’un certain Bannos qui vivait au désert, se contentait pour vêtement de ce que lui fournissaient les arbres, et pour nourriture, de ce que la terre produit spontanément, et usait de fréquentes ablutions d’eau froide de jour et de nuit, par souci de pureté, je me fis son émule »

[9] S. IRÉNÉE, Contre les Hérésies V,21,2

[10] S. IRÉNÉE, Contre les Hérésies V,24,3-4

Date de dernière mise à jour : 09/01/2026