La Bonne nouvelle aux défunts, réponse aux objections

Certains voudraient opposer[1] dans le catéchisme de l’Eglise catholique les paragraphes 633 et 1022 aux paragraphes 634 et 635. Citons les passages concernés.

633. « /…/ Jésus n'est pas descendu aux enfers pour y délivrer les damnés  ni pour détruire l'enfer de la damnation mais pour libérer les justes qui l'avaient précédé. » (CEC 633 ; repris "en bref" au n. 637)

634. "La Bonne Nouvelle a été également annoncée aux morts ..." (1P 4,6). La descente aux enfers est l'accomplissement, jusqu'à la plénitude, de l'annonce évangélique du salut. Elle est la phase ultime de la mission messianique de Jésus, phase condensée dans le temps mais immensément vaste dans sa signification réelle d'extension de l'œuvre rédemptrice à tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux, car tous ceux qui sont sauvés ont été rendus participants de la Rédemption.

635. Le Christ est donc descendu dans la profondeur de la mort (cf. Mt 12,24 Rm 10,7 Ep 4,9) afin que "les morts entendent la voix du Fils de l'Homme et que ceux qui l'auront entendue vivent" (Jn 5,25). /…/ »

 

1022. « Chaque homme reçoit dans son âme immortelle sa rétribution éternelle dès sa mort en un jugement particulier qui réfère sa vie au Christ, soit à travers une purification, soit pour entrer immédiatement dans la béatitude du ciel, soit pour se damner immédiatement pour toujours. » (CEC 1022)

 

            Le paragraphe 633 réaffirme l’existence de l’enfer. Cette existence de l’enfer a été remise en question après les excès de l’augustinisme qui nous conduisaient à penser que les non-baptisés allaient tous en enfer, ce qui représentait à la fois une injuste cruauté envers des ignorants et un grand gâchis d’âmes sauvées à si haut prix. Si le paragraphe 633 peut réaffirmer l’existence de l’enfer, c’est parce que le paragraphe suivant, 634, sort de l’augustinisme en décrivant l’accomplissement de l’œuvre rédemptrice du Christ dans la Bonne nouvelle aux défunts. La Bonne nouvelle aux défunts dépasse le simple mystère du samedi saint et de la « descente aux enfers (séjour des morts) » à la rencontre des justes défunts d’avant le Christ. Elle concerne « tous les hommes de tous les temps », jusqu’à nos jours.

            Le paragraphe 1022 parle de la rétribution « dès la mort ». Qualifiée « d’immédiate », cette rétribution signifie que la rencontre avec le Christ et sa bonne nouvelle font partie du passage de « la mort » et n’enlèvent rien à « l’unique médiation » du Christ. Si formellement on peut trouver une opposition avec les paragraphes 634-635, il faut être clair : le CEC a connu plusieurs éditions car le travail de composition avait été fragmenté et que les équipes rédactionnelles étaient diverses. Celle des paragraphes 633-637 était directement pilotée par le futur Pape Benoît XVI qui a personnellement veillé sur leur rédaction finale (très ou même trop ramassée). Il ne fait aucun doute qu'ils expriment la position du Magistère, et qu'aucun autre article ne peut leur être opposé. 

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            Généralement, ces mêmes personnes agitent l’idée que cet enseignement aurait pour la mission de l’Eglise un caractère funeste. Rien de ce qui est dit de « la Bonne nouvelle aux défunts » par le catéchisme n’a de telles conséquences.

            J’ai pris le soin de préciser les choses dans la première moitié de mon livre. Je distingue, pendant la vie sur la terre, la grâce prévenante qui conduit au Christ et le salut proprement dit, qui communique la vie divine. L’évangélisation est urgente pour transmettre la vie divine. Je distingue aussi les préparations à l’évangile des rejets de l’évangile, lesquels constituent un danger réel pour la vie éternelle. L’évangélisation est urgente pour et détourner les hommes des post-christianismes anti-christiques.

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Généralement, ces auteurs sont héritiers de l’augustinisme.

            Saint Augustin a étouffé l’enseignement sur « la voix du fils de l’homme » adressée aux défunts, de même qu'il a aussi omis l’enseignement sur la Parousie.

            Dans l’augustinisme, on pense qu’à la mort « on se retrouve jugé ». On ne se demande plus comment, car la question n’aurait que des réponses indignes : ayant vidé la rencontre ultime de toute consistance, il ne reste plus à Dieu que le rôle mesquin de clore une comptabilité et de régler l’aiguillage d’un train.

             La période moraliste de saint Augustin désigne la dernière partie de sa vie, quand il ne considère plus le salut-vivification accompagnant la voix du Fils de l’homme s’adressant aux défunts ou accompagnant la Venue glorieuse du Christ dans le monde. L’augustinisme est moraliste, or l’exercice de la morale nécessite une conscience éclairée, adulte, faisant appel à la « délibération » pesant le pour et le contre – ce qui, on l'admettra, n'est pas vraiment un acte propre à une âme séparée du corps.

            Tout naturellement, les héritiers de l’augustinisme ont du mal à comprendre qu’un être immature au plan intellectuel (un bébé, un handicapé profond) puisse poser néanmoins de véritables choix, qui sont « j’aime, je n’aime pas, et ensuite je désire, je ne désire pas, etc. » En conséquence, ils pensent que de tels êtres humains ne peuvent pas avoir posé d'actes méritants le Ciel (c’est-à-dire selon eux « moraux ») et donc, à moins d'être baptisés, ils ont imaginé pour eux des « limbes » qui ne sont pas vraiment l'Enfer mais qui sont bien loin de la béatitude céleste !

            Il est évident que l’enseignement moral de Jésus est très important, mais l’Evangile ne s’y limite pas. Jésus est formel : « Laissez les petits enfants et ne les empêchez pas de venir à moi; car c'est à leurs pareils qu'appartient le Royaume des Cieux »  (Mt 19, 14). Or, du fait qu’ils ne peuvent pas analyser les tenants et les aboutissants d’un acte, les petits enfants (et les handicapés profonds) ne peuvent pas être tenus responsables d’actes moraux ni être passibles du tribunal. Il faut donc en déduire que la rencontre avec le Christ à l’heure de la mort n’est pas analogue à un passage dans un tribunal.

            Lorsque l’on retrouve correctement l’enseignement biblique, l’hypothèse des limbes apparaît superflue, et la discussion sur l’option finale dans la mort  est inadaptée[2] , au sens où, dans la mort, il ne s’agit pas d’une « option par délibération », mais, à la manière des petits enfants, d’une attraction et d’un amour, ou au contraire, d’une répulsion et d’un rejet. C’est cela que l’augustinisme ne comprend plus.

            De fait, à bien y regarder, l’image du tribunal n’est donnée par Jésus que pour le jugement des nations lors de sa Venue glorieuse (Mt 25,31s), non pour l’heure de la mort individuelle (Jn 5,25-27). La raison en est très simple : les nations, en tant que réalités terrestres, ont besoin de passer au crible d’un tribunal avant de pouvoir porter le règne de Dieu sur la terre comme au ciel : l’Antichrist et ses suppôts (2Th 2,8) doivent disparaître de la terre (dans l’étang de feu, Ap 19,20). Mais les individus, lorsqu’ils meurent, vont au ciel, au purgatoire ou en enfer selon un processus différent.

            Françoise Breynaert

http://www.foi-vivifiante.fr/pages/nouveau-testament/la-bonne-nouvelle-aux-defunts-reponse-aux-objections.html            


[1] Par exemple P. Serge-Thomas Bonino, o. p.

[2 ] Dom Pius Mary Noonan, L'option finale dans la mort. Réalité ou mythe ? Tequi 2016

Françoise Breynaert, La bonne nouvelle aux défunts, nouveau paradigme de la théologie des religions, Via romana, Versailles, 2014 (Préface Mgr Minnerath). 

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